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Full text of "Physionomies de saints"

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|fre$ntte& tro 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 



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PHYSIONOMIES DE SAINTS 



DU MÊME AUTEUR 



1/Hommï* — La vie, la science, l'art, — Ouvrage précédé 
(Tune introduction par M. Henri Lasserre. 8 - édition. 1 volume 
in-16. 3 fr. 50 

Lk Siècle, — Les hommes et les idées, — Préface de 
M. Henri Lasserre. 3* édition. 1 volume in-16 .... 3 fr. 50 

Paroles de Dieu, — Relierions sur quelques textes sacrés. 
Nouvelle êdiLion. 1 volume in-16 3 fr. 50 

Cûktkb «ïTJtAO&uirc aires. — Nouvelle édition, i volume 
in-16 3 fr. 50 

RcsBHOCX i/AbHiiiAat.R. — CEuvres choisies. Traduction d'Er- 
nest Hello. Nouvelle édition. 1 volume in-16 3 fr. 50 

Philosophie et athéisme . — Nouvelle édition. 1 volume 
iu-lb » . * 3 fr. 50 



ËU1LE CCïLIH ET C'" — IMPRIMERIE DK LAGNT 



PHYSIONOMIES 



DE 



SAINTS 



PAR 



Ernest HELLO 



PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

PERRIN ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 
1907 

Tous droits réservés. 



■ - ' - t* 



4 



DECLARATION DE L'AUTEUR 



Nous déclarons, pour nous conformer aux dé- 
crets d'Urbain VIII en date du i3 mars 1625, du 
5 juin i63i, du 5 juillet i634, concernant la cano- 
nisation des Saints et la béatification des Bienheu- 
reux, que nous ne prétendons donner à aucun des 
faits ou des mots contenus dans cet ouvrage plus 
d'autorité que ne lui en donne ou ne lui en don- 
nera l'Eglise catholique, à laquelle nous nous fai- 
sons gloire d'être très-humblement soumis, 

Ernest Hello. 



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(RECAP) 



«A Y 131909 246659 



PREFACE 



Ce siècle est un combat, un fracas, un éclat, 
un tumulte* 

Souffrez que je vous présente en ce moment 
quelques hommes pacifiques. Car il y en eut ; à 
regarder le monde, on est tout près de s'en éton- 
ner. Il y eut des Pacifiques. Parmi eux plusieurs 
ont reçu une dénomination singulière, officielle, et 
s'appellent des Saints. 

Des Saints ! Souffrez que je vous arrête un ins- 
tant sur ce mot. Des Saints ! Oubliez les hommes 
dans le sens où il le faut pour vous souvenir de 
l'homme. Souvenez-vous de vous-même. Regar- 
dez votre abîme. Pour qu'un homme devienne un 
Saint, songez à ce qu'il faut qu'il se passe, Pour- 
tant ce fait s'est accompli. S'il s'était accompli une 
seule fois, l'attention serait peut-être plus facile* 
ment fixée sur lui. Mais il est arrivé souvent. Sou- 
vent! quel mot pour une telle chose! Et on peut 
dire des Saints comme des astres 1 Assîduttate 



VIII PRÉFACE 

viluerunt. Une des grandes erreurs du monde 
consiste à se figurer les Saints comme des êtres 
complètement étrangers à l'Humanité, comme des 
figures de cire, toutes coulées dans le même 
moule. C'est contre cette erreur que j'ai voulu 
particulièrement lutter. 

Le monde surnaturel, comme le monde naturel, 
contient l'unité dans la variété, et tel est le sens 
du mot : Univers. 

Les Elus diffèrent en intelligence, en aptitudes, 
en vocation. Ils ont des dons différents, des grâ- 
ces différentes. Et pourtant une ressemblance in- 
vincible réside au fond de ces différences énor- 
mes. Ils portent tous une certaine marque, la mar- 
que du même Dieu. Leurs vies, prodigieusement 
différentes entre elles, contiennent, en diverses 
langues, le même enseignement. Ces vies, si diver- 
ses, ne sont jamais contradictoires. Elles sont 
liées à l'Histoire : elles sont mêlées à ses innom- 
brables complications, et cependant la pureté de 
l'enseignement qu'elles apportent est intacte abso- 
lument. 

J'ai réuni, dans ce volume, les figures les plus 
différentes. Il y en a de célèbres, il y en a d'ou- 
bliées. Elles sont échelonnées à tous les degrés 
de l'échelle. Travaux, épreuves, occupations, vo- 



PRÉFACE IX 

cations, vie intérieure, vie extérieure, lutte du 
dedans, lutte du dehors, état social, siècle, situa- 
tion, mille choses diffèrent en elles et autour 
d'elles ; et plus elles sont diverses, plus vous ver- 
rez éclater en elles le principe d'unité qui leur 
donne la vie. Elles ont la même foi; elles chan- 
tent toutes, et c'est le même Credo qu'elles chan- 
tent. A travers le temps et l'espace, sur le trône, 
dans le cloître ou dans le désert, elles chantent 
le même Credo. Hommes du dix-neuvième siècle, 
est-ce que cette unanimité ne vous étonne pas? 

J'ai essayé de rendre ces deux choses fidèle- 
ment. J'ai essayé de rendre les ressemblances et 
les différences de ces physionomies. Ce ne sont 
pas des vies que je raconte, ce sont des physio- 
nomies que j'esquisse. 

J'ai essayé de montrer que plusieurs Saints 
sont plusieurs hommes, et qu'il n'y a qu'un seul 
Evangile. 

J'ai pris, pour dire ces choses immortelles et 
tranquilles, l'heure où le monde passe, faisant 
son fracas. 

Un des caractères de l'Eglise catholique, c'est 
son invincible calme. Ce calme n'est pas la froi- 
deur. Elle aime les hommes, mais elle ne se laisse 
pas séduire par leurs faiblesses. Au milieu des 



fe&... 



X PREFACE 

tonnerres et des canons, elle célèbre l'invincible 
gloire des Pacifiques, et elle la célèbre en la 
chantant. Les montagnes du monde peuvent s'é- 
crouler les unes sur les autres. Si c'est ce jour-là 
la fête d'une petite bergère, de sainte Germaine, 
par exemple, elle célébrera la petite bergère 
avec le calme immuable qui lui vient de l'Eter- 
nilé. Quelque bruit que fassent autour d'elle les 
peuples et les rois, elle n'oubliera pas un de ses 
pauvres, un de ses mendiants, un de ses mar- 
tyrs. Les siècles n'y font rien, pas plus que les 
tonnerres. Pendant que les tonnerres grondent, 
elle remontera le cours des siècles pour célé- 
brer la gloire immortelle de quelque jeune fille 
inconnue pendant sa vie, et morte il y a plus de 
mille ans. 

C'est en vain que le monde s'écroule. L'Eglise 
compte ses jours par ses fêtes. Elle n'oubliera 
pas un de ses vieillards, pas un de ses enfants, 
pas une de ses vierges, pas un de ses solitaires. 
Vous la maudissez. Elle chante. Rien n'endor- 
mira et rien n'épouvantera son invincible mé- 
moire, 

Ernest Hello. 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 



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CHAPITRE PREMIER 



LES H01S MAGES 



€ Surge, illaminare, Jèrasalem ; 
çaia venit lumen tuum. » 

€ Lève-toi, illumine-toi, o Jéru- 
salem; car (on astre s'est levé. » 



Les siècles avaient passé sur les flammes d , I- 
saïe sans les éteindre. L'écho de ses cris reten- 
tissait encore, au moins dans le cœur de la 
Vierge. L'attente vague et sourde du genre hu- 
main se précisa, se localisa dans trois souverains 
d'Orient. Les Mages étaient les principaux per- 
sonnages de l'Orient. II ne faut pas se laisser 
tromper par leurs noms et les prendre pour des 
magiciens. C'étaient des savants, et c'étaient des 
rois; car en Orient les savants étaient rois La 
haute science de la haute antiquité, telle que 
l'Orient la concevait, portait le sceptre et la coi- 
ronne. 

Ils furent avertis par une étoile ; car ils étaient 

i 






PHYSIONOMIES DE SAINTS 

astronomes. J'ai déjà constaté cette loi, en vertu 
de laquelle les élus sont élus selon leur nature et 
appelés suivant leur caractère propre. Chaque 
vision, chaque apparition, chaque parole divine 
intérieure fin extérieure prend, dans une certaine 
mesurera ressemblance de celui qui doit la voir 
ou l'entendre. Elle se proportionne et se détermine 
suivant le nom que porte, dans le monde invisible, 
le contemplateur choisi pour elle. C'est pourquoi 
les rois d'Orient, les rois savants, les dépositaires 
des antiques traditions relatives à Balaam,les rois 
astronomes, les rois occupés des choses du ciel, les 
rois qui avaient entendu l'écho mystérieux de Pan- 
tique tradition murmurer à leur oreille : Orietnr 
stella^ « Il se lèvera une étoile »,les rois élus et 
sacrés, qui re présentèrent à eux trois la vocation 
des peuples, furent appelés par une voix digne de 
leur grandeur : ils furent appelés par une étoile. 

Melcliîor représentait la race de Sem; Gaspard, 
la race de Cham; Balthazar, la race de Japhet. 

Voilà Ghani réconcilié. Et la Chananéenne verra 
la face de Celui que l'étoile annonce et triomphera 
de lui par une prière. 

Jamais la peinture ne meparaîtavoir représenté 
cette scène avec la grandeur qui lui appartiendrait. 
Le déluge était fini; les eaux s'étaient retirées. Les 
trois branches de la famille humaine étaient pré- 
sentes près de Noé, dans la personne de leurs 
pères- Noé les sépare ; Noé bénit et maudit. La 
puissance séculaire de sa bénédiction et de sa 
malédiction divise la race humaine ; elle courbe 



LES ROIS MAGES O 

le front de Cham sous le joug de Sem et de 
Japhet. 

Près de la crèche de Bethléem, près de Jésus- 
Christ, dont Noé était la figure, voici les trois bran- 
ches réunies. Gaspard, fils de Cham, accompagne 
Melchior, fils de Sem, et Balthazar,fils de Japhet- 
Aucune infériorité connue ne pèse sur Gaspard : 
la place qui lui est donnée est la même qui est 
donnée aux autres. Les nations sont présentes 
dans la personne de leurs représentants ; aucune 
d'elles ne porte envie aux autres. Toutes sont ap-- 
pelées par la même étoile. Le même attrait, égale- 
ment céleste pour elles toutes, égal ment majes- 
tueux, les réunit et les incline dans une même 
adoration. 

Les trois branches de la famille humaine ont en- 
tendu avec la même clarté retentir à leurs oreilles 
l'écho du psaume lxxi : 

« Les rois de la Tarse et des îles offriront des 
présents. Les rois d'Arabie et de Saba apporteront 
leurs dons. Tous les rois de la terre l'adoreront, et 
toutes les nations le serviront. » 

D'où venaient-ils? On ne le sait pas précisé- 
ment; mais tout porte à croire que c'était de l'Ara- 
bie Heureuse. Ce pays, dont le nom est étrange, 
fut habité par les enfants qu'Abraham eut de Cé- 
tura, sa seconde femme ; par Jecran, père de Saba; 
et par Madian, père d'Epha. 

La nature des présents offerts favorise cette 
pensée : l'or> l'encens et la myrrhe sont nés en 
4rabie, 



\ 



4 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Quel drame que leur voyage! Imaginons-nous 
des rois qui tout à coup, sur la foi d'une étoile, 
abandonnent leur palais, leur trône, leur pays! 
Quelle foi dans ce départ! et quelle jeunesse ! 
quelle ardeur! quelle recherche de la lumière! Ils 
devaient être bien libres de toute attache exté- 
rieure, de toute habitude, de toute étiquette et de 
tout préjugé, ces hommes qui, au premier signal, 
quittent le repos oriental et la tranquillité de leur 
demeure souveraine pour les fatigues et les dan- 
gers d'un énorme voyage, et abordent, sans hési- 
ter, tout l'inconnu qui est devant eux ! 

Ils lie reculent pas ; ils ne disent pas : « Demain » ; 
ils partent aujourd'hui. Les chameaux portent 
leurs lourdes charges à travers ces espaces peu 
remplis et presque inconnus ; car les voyages de- 
vaient être aussi rares que difficiles dans ce temps 
et dans ce lieu. L'étoile seule disait la route. Elle 
était la seule compagne, silencieuse et mystérieuse. 
Le voyage lui-même dut être silencieux. L'étoile 
était l'image de la lumière intérieure qui brillait et 
conduisait. L'Epiphanie était leur lumière. L'E- 
piphanie ! quel mot ! la manifestation ! Arrivés dans 
la capitale de la Judée, ils ne demandent pas si 
réellement le Roi des Juifs était né, mais en quel 
lieu il était né. Leur confiance était absolue. Le 
fait est certain. Nous avons vu son étoile, disaient- 
ils, et nous sommes venus l'adorer. Leur question 
ne porte que sur le lieu de sa naissance. 

Ils n'ont ni peur ni respect humain. Ils disent 
la chose comme ils la savent, sans ménager rien ni 



LES ROIS MAGES 5 

personne. Ils ne se demandent pas s'il est prudent 
de parler à Hérode du Roi des Juifs, s'il est étrange 
de venir de loin, ayant cru à une étoile. Ils ne se 
demandent rien ; ils parlent tout haut comme ils 
pensent ; et cependant c'est à Hérode qu'ils parlent, 
à Hérode qui a fait mourir sa première femme Ma- 
riamme, à Hérode qui s'est débarrassé de trois de 
ses fils parce qu'ils excitaient ses soupçons. 

Mais les trois Mages étaient assez grands pour 
être simples. Ils partent parce qu'ils croient. Ils 
parlent parce qu'ils croient. Ils trouvent parce 
qu'ils croient ; et pendant que leur foi naïve ren- 
contre Celui qu'elle cherche, Hérode, l'habile 
homme, le malin, le calculateur, le fin politique, 
égorge tous les enfants qu'il ne tient pas à égorger, 
et laisse vivre uniquement Celui qu'il veut faire 
mourir. 

Il ruse, il trompe, ilfournitaux Mages des ren- 
seignements ; il leur en demande aussi. Il joue au 
plus fin avec la grandeur naïve de la haute science 
orientale. Quand vous l'aurez trouvé, avertissez- 
moi, dit-il, afin que j'aille l'adorer aussi. 

Et il se prend dans ses filets: et il ne perd que 
lui-même. Et il sera seul victime de la ruse qu'il 
combine et dont il se félicite probablement comme 
d'une partie très bien jouée. Comme il dut se mo- 
quer des trois Mages, quand il vit leur confiance ! 
Et comme les rois mages durent s'indigner /quand 
ils virent que les Juifs ne daignaient pas chercher 
au milieu d'eux Celui que l'Orient venait chercher 
de si loin. 



6 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Et comme cette épouvantable vérité : « Nul n'est 
prophète en son pays », dut éclater à leurs yeux! 
Quel effet dut produire sur eux le lieu où ils trou- 
vèrent l'Enfant ! Ils venaient de l'Arabie pour l'a- 
dorer, et, iïs étaient rois. 

Cependant Celui qu'ils venaient adorer, chassé 
avant sa naissance, n'avait pas trouvé pour naître' 
déplace à ['batellerie. Toutes les chambres étaient 
pleines ; Marie et Joseph n'avaient pas trouvé de 
place. 

La simplicité terrible du récit de l'Evangile 
n'insiste pas sur cette chose qui dépasse la pen- 
sée. Elle constate tranquillement qu'il n'y avait 
pas de place à l'hôtellerie. 

La magnificence orientale étalant l'or, l'encens 
et la myrrhe, apportant les rois et leurs chameaux 
avec leur sidte et leurs présents, cette magnifi- 
cence volontaire et lointaine, enthousiaste et étran- 
gère, fait ressortir avec éclat la conduite des gens 
d'à cAté, des gens du pays qui remplirent l'hô- 
tellerie sans laisser une place pour Celui qui 
se réfugie entre un bœuf et un âne, parce qu'il 
est dans son pays et que l'étoile le dénonce à 
l'Orient. 

Que se passa-t-il dans la crèche? Quelle forme 
prît l'adoration vivante et jeune de ces hommes 
savants et forts? 

Quel peintre que celui qui donnerait à chacun 
des troH rois la physionomie de la branche repré- 
sentée par lui ; qui écrirait sur leur front le nom 
de Sem, de Cham et de Japhet ; qui annoncerait 



LES ROIS MAGES 7 

leur adoration suivant l'esprit de leur famille ; qui 
étalerait la splendeur orientale dans la crèche de 
Bethléem avec pompe et sans effort ! et quel pein- 
tre surtout que celui qui mettrait sur la face de 
Joseph et sur celle de Marie la conscience de ce 
qui se passe ! 

Les Mages reçurent l'ordre de ne pas aller trou- 
ver Hérode et revinrent dans leur pays par un 
autre chemin. Le chemin qui sert pour aller à la 
crèche ne sert plus pour y revenir. 

Le religieux Cyrille, dans la Vie de saint Théo- 
dose, raconte qu'ils fuyaient les grands chemins et 
les lieux fréquentés et se retiraient la nuit dans les 
cavernes, recherchant la solitude. Qui peut mesu- 
rer la profondeur de l'impression qu'ils avaient 
reçue ? Qui peut savoir quelle empreinte sur des 
âmes, ainsi préparées, avait laissée la face de Celui 
qu'ils avaient cherché et trouvé ? 

Etant revenus chez eux par un autre chemin, ils 
vécurent certainement chez eux une autre vie. Ils 
gardèrent fidèlement le dépôt du souvenir. Ils vi- 
vaient encore longtemps après la mort et larésur- 
rection de Jésus-Christ. 

Ils vivaient encore, quand saint Thomas arriva 
dans leur pays. Saint Thomas, qui avait vu Jésus- 
Christ ressuscité, baptisa ceux qui avaient vu 
Jésus-Çhrist dans la crèche. Peut-être une pa- 
renté mystérieuse unit-elle saint Thomas aux rois 
Mages. 

Quelques jours avant- l'Epiphanie, il y avait eu 
des adorateurs appelés du dehors; et c'étaient des 



8 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

bergers, des bergers qui passaient la nuit tour à 
tour, gardant leurs troupeaux. Les premiers ado- 
rateurs appelés du dehors furent des rois et des 
bergers. Ces deux titres, placés maintenant aux 
deux extrémités de l'échelle sociale, étaient autre- 
fois des mots presque synonymes. D'après le 
langage et le sentiment de la haute antiquité, les 
rois étaient les pasteurs des peuples. Partoutceux 
qui commandent étaient appelés bergers ; ceuxqui 
obéissent étaient appelés brebis. Je disais qu'une 
parenté mystérieuse et surnaturelle unissait peut- 
être saint Thomas aux rois Mages. Une autre pa- 
renté mystérieuse, mais naturelle, unit proba- 
blement les rois et les bergers. Les rois Mages 
étaient savants; les bergers qui veillaient là nuit 
tour à tour près de Bethléem, étaient simples. 

Les rois virent une étoile parce qu'ils étaient 
astronomes. Les bergers virent un ange, appa- 
remment parce qu'ils étaient simples. 

Les bergers reçurent une indication qui se rap- 
portait à leur caractère : Vous trouverez l'Enfant 
enveloppé de langes et couché dans une crè- 
che. 

Et une nombreuse troupe d'esprits célestes se 
joignit à l'ange chantant dans la nuit sainte : 

Gloria in Eœcelsis Deo et in terra pax homi- 
nîbus bonœ voluntatis ! 

La bonne volonté, cette chose simple aussi, et 
qui n'a guère de place dans le langage vulgaire- 
ment appelé poétique, éclate dans le chant des 
anges, après la gloire, à côté de la gloire; et les 



LES ROIS MAGES U 

deux mots rapprochés produisent un effet su- 
blime. 

Le caractère distinctif des bergers fut probable- 
ment la simplicité. 

Celui des rois fut peut-être la magnificence et 
la générosité. Je ne parle pas seulement de la 
générosité dans les présents, dans l'or, dans l'en- 
cens, dans la myrrhe, mais de la générosité dans 
la foi, dans l'adoration, dans l'entreprise, dans le 
voyage. Je ne parle pas seulement de la généro- 
sité qui donne. Je parle aussi de la générosité qui 
se donne. 

Leurs reliques furent transportées de Perse à 
Gonstantinople. Sainte Hélène les fit déposer avec 
magnificence dans la basilique de Sainte-Sophie. 
L'évéque Eustache, du temps de l'évèque Emma- 
nuel, les apporta à Milan. Quand Frédéric Bar- 
berousse prit et saccagea cette ville, les reliques 
des rois Mages reçurent à Cologne une dernière 
hospitalité. 

On s'est beaucoup demandé ce qu'était l'étoile 
des Mages. Les uns ont cru que c'était une étoile 
absolument miraculeuse, surgissant tout à coup 
en dehors des lois naturelles et n'ayant rien à 
démêler avec l'astronomie. 

D'autres ont dit : Une étoile ordinaire ne pour- 
rait jamais indiquer une maison en particulier; 
elle pourrait bien indiquer un pays en général, 
mais elle ne marquerait pas d'une façon précise 
une certaine étable ; il fallait donc que ce fût un 
météore situé près de la terre. 



10 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

D'autres enfin ont eu recours à une troisième 
explication, longuement développée dans les pe- 
tits Bollandistes. 

D'après une hypothèse astronomique, adoptée 
parle docteur Sepp, une nouvelle étoile peut tout 
a coup apparaître, grâce à la conjonction de trois 
planètes. En i6o4, la conjonction des trois planè- 
tes, Saturne, Jupiter et Mars, fut observée par les 
astronomes. Une nouvelle étoile apparut tout à 
coup entre Mars et Saturne, au pied du Serpen- 
taire. Cette étoile brillait d'un éclat extraordinaire 
et répandait autour d'elle une lumière colo- 
riée. 

On a calculé qu'une conjonction analogue, pou- 
vant produire un effet analogue, se produit tous 
les 800 ans. Car Saturne et Jupiter mettent envi- 
ron 800 ans à parcourir le zodiaque. 

Sept périodes de 800 ans environ se sont écou- 
lées depuis la création du monde, périodes qui 
pourraient apparaître comme les jours climatéri- 
ques de l'humanité : 

D'Adam à Enoch; 

D'Enoch au déluge; 

Du déluge à Moïse ; 

De Moïse à Isaïe ; 

D'Isaïe à Jésus-Christ ; 

De Jésus-Christ à Charlemagne; 

De Charlemagne au temps moderne, marqué 
par la découverte de l'imprimerie. 

Le septième jour serait le nôtre. 

L'étoile des Mages est-elle le résultat d'une 



LES ROIS MAGES H 

combinaison astronomique ou une étoile directe- 
ment miraculeuse? 

Nul ne le sait. Quoi qu'il en soit, Dieu ayant fait 
Tordre naturel comme Tordre surnaturel, son ac- 
tion est également sensible, également manifeste, 
également providentielle dans ces deux cas. L J or, 
qui est la puissance ; l'encens, qui est Tadoration ; 
la myrrhe, qui est la pénitence, furent olîerts à 
Jésus-Christ par la volonté expresse de Dieu, 
manifestée par une étoile et témoignée par les 
rois. 



.J 



CHAPITRE II 



CONVERSION DE SAINT PAUL. 



En général, FEglise ne célèbre la fête d'un saint 
qu'au jour de sa mort, qui est pour elle le jour de 
sa naissance. Elle célèbre cependant la naissance 
de saint Jean-Baptiste, parce qu'il naquit sancti- 
fié. Elle célèbre rarement un des épisodes de la 
vie des saints ; car il est rare qu'un épisode soit 
assez décisif pour mériter une consécration an- 
nuelle et solennelle. 

Elle célèbre la conversion de saint Paul. 

Cet événement présente en effet un caractère 
ou plutôt plusieurs caractères particuliers. 

La conversion de saint Paul est subite, totale, 
définitive, magnifique. 

Elle est rapide comme la foudre et immortelle 
comme la joie des élus. Elle a le charme de la 
rapidité, le charme de la plénitude et le charme 
de la durée. 

L'âme humaine a le besoin, l'amour, la passion 
des changements rapides, L 'instantanéité ; , s'il est 
permis de prononcer ce mot, est un de nos plun 
profonds désirs. 












14 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Imaginez un homme qui obtienne petit à petit, 
lentement, les unes après les autres, toutes les 
qualité**, toutes les vertus, toutes les grâces spiri- 
tuelles et temporelles qu'il a désirées; cet homme 
n'a pas eu la chose du monde qu'il désirait le 
plus : c'était la rapidité. 

C'est qu'un dos plus grands désirs de l'homme 
qui demande, c'est le désir de voir la main qui 
donne; et la rapidité montre cette main. 

L'homme qui désire une grâce quelconque 
désire cette grâce pour elle-même ; puis il désire 
en môme temps sentir l'acte du don et voir la 
main qui donne, La lenteur dissimule cette main 
et cet acte; la rapdité les découvre. Et le princi- 
pal désir de l'homme qui désire, ce n'est pas d'a- 
voir le don, c'est de le recevoir des mains de la 
fondre. 

Saint Paul sacré dans le centre de sa fureur, 
précipité de cheval, aveuglé par la lumière et 
étonné à jamais, saint Paul changé en un autre 
homme et change en un instant, répond à l'un de 
nos cris les plus profonds. 

Il est changé en un instant et il est changé pour 
toujours . C'est encore là une des qualités que nous 
réclamons du changement. 

Nous désirons qu'il soit instantané et qu'il soit 
immortel! Nous voulons que le coup de foudre 
qui retentit subitement retentisse à jamais. Nous 
voulons encore quelque chose. Avec la rapidité 
de la cause nous voulons la plénitude de l'effet. 
Nous voulons que le changement de la personne 



CONVERSION DE SAINT PAUL 15 

ou de la chose changée soit aussi complet que 
rapide et aussi durable que soudain. 

Et c'est parce que saint Paul nous offre ces ca- 
ractères, que nous lui savons gré des procédés 
dont Dieu a usé envers lui. Nous lui savons gré 
de ne pas nous faire languir dans les à-peu-près. 
Aussi le chemin de Damas est resté dans la mé- 
moire des hommes, non-seulement comme un 
lieu historique, mais comme une locution prover- 
biale. Et c'est là un grand signe : trouver son 
chemin de Damas, c'est être frappé, averti, con- 
verti, foudroyé. Quand un faita envahi le langage 
humain sous la forme du proverbe, c'est qu'il a 
répondu à quelqu'un des désirs intimes de l'homme. 

Tout près de Damas, à dix minutes de la porte 
du Midi, on voit encore une douzaine de tronçons 
de colonnes, tous couchés dans le même sens. Ce 
lieu, qui est un peu élevé, ressemble à un mon- 
ticule de décombres. C'est là que saint Paul fut 
renversé. Les chrétiens s'y rendent tous les ans 
en procession le 25 janvier. De là saint Paul entra 
dans la ville et prit la rue qu'on appelle la rue 
Droite ; la porte de saint Paul est appelée par les 
habitants porte Orientale. L'ancienne porte, dit 
Mgr Mislin, est encore très reconnaissable. Elle 
a trois arcs, qui reposaient sur des piliers très 
forts. Au-dessus s'élevait une tour. 

Saint Paul sur le chemin de Damas était bien, 
en apparence, dans les plus mauvaises dispositions 
possibles pour être converti. Il respirait la me- 
nace et le meurtre. Il avait soif du sang des chré- 



16 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

tiens. Le sang de saint Etienne était sur lui ; saint 
Etienne, l'innocent jeune homme qui ne semblait 
fait pour inspirer aucune antipathie ; saint Etienne, 
son camarade d'enfance, son parent ; saint Etienne 
avait été lapidé sous ses yeux, de son consente- 
ment, avec son aide. Paul gardait les vêtements 
des bourreaux. Qui sait même si l'envie, cette 
chose hideuse, n'avait pas armé sa main? Qui 
sait si le dépit de n'avoir pu répondre à saint 
Etienne, avec qui il avait discuté, n'était pas pour 
quelque chose dans la haine de Paul ? Paul était 
pharisien. De quoi les pharisiens ne sont-ils pas 
capables ? 

Paul appartenait à la secte maudite contre la- 
quelle s'éleva l'indignation directe et spéciale de 
Jésus-Christ, Quand les bourreaux de saint Etienne 
déposèrent leurs habits aux pieds de Paul, ils 
voulurent par là témoigner publiquement que 
c'était de lui, comme représentant du conseil, 
qu'ils tenaient le droit de lapider le martyr. Ils 
jetaient sur Paul la responsabilité solennelle et 
officielle de l'exécution. D'après une tradition rap- 
portée par saint Jérôme, ce fut dans cette con- 
trée que Gain tua son frère. Le premier homme 
qui fut tué par un homme et le premier martyr 
chrétien qui fut tué par un Juif périrent au même 
endroit. La mort de saint Etienne emprunte à ce 
rapprochement un caractère particulier ,' et le 
voisinage de Caïn assombrit encore la figure de 
Paul. 

Avec la haine, Paul avait l'orgueil, et quel or- 



CONVERSION DE SAINT PAUL 

gueil ! L'orgueil pharisaîque ! l'orgueil qui s'oppose 
si directement et si spécialement à la grâce ; l'or- 
gueil qu'on pourrait appeler l'ennemi personnel 
de la lumière. A peine instruit dans l'Ecriture, saint 
Paul était entré spontanément dans la secte des 
pharisiens. L'orgueil était entré, dès sa jeunesse, 
dans la moelle de ses os; avec l'orgueil et la haine 
il portait le blasphème sur ses épaules. Il était 
blasphémateur et instigateur du blasphème et per- 
sécuteur de la vérité. Toutes ces choses étaient 
entretenues et exaspérées en lui par un souffle de 
fureur ardent, féroce, implacable. Ce n'était pas la 
fureur qui se satisfait quand elle crie ; c'était une 
fureur sanguinaire, qui avait bu du sang et qui 
voulait en boire encore. C'était la rage inexorable 
d'un orgueilleux à la fois lettré et féroce, en qui les 
passions humaines soufflent, pour l'excite**, sur un 
fanatisme sans pardon. 

Et voilà l'homme choisi. 

Faut-il s'en étonner? Pas le moins du monde. 
Dieu vomit les tièdes ; saint Paul n'était pas tiède. 
Il y avait dans cette nature ardente et fougueuse 
une proie précieuse pour quiconque s'emparerait 
de lui. A travers les réalités hideuses et féroces, 
l'œil de Dieu distingua dans Paul les possibilités 
qui dormaient leur sommeil, mais qui pouvaient se 
réveiller. Dieu, qui voyait de quoi Paul était coupa- 
ble, voyait du même regard de quoi saint Paul était 
capable. Les grandes natures ont de grandes res- 
sources : elles changent comme elles sont ; elles 
sont entières ; elles changent entièrement. La grâce, 

2 







18 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

qui se greffe sur elles, s'empare de leurs qualités 
natives; et l'action surnaturelle, comme je l'ai déjà 
remarqué, prend toujours une certaine ressem- 
blance avec la nature sur laquelle elle s'applique. 
Le caractère de saint Paul nous est révélé par le 
caractère de la foudre qui est tombée sur lui. La 
foudre n'est pas tombée de la même manière sur 
saint Augustin. Mais aussi saint Augustin n'était 
pas saint Paul. La faiblesse et la force sont trai- 
tées diversement. La foudre n'a pas dit à saint Paul : 
« Prends et lis ». Elle l'a jeté par terre et l'a aveu- 
glé, Dana tout ce qui concerne saint Paul, c'est le 
tout à coup qui est la note dominante. Saint Augus- 
tin est attiré par un livre ; les Mages par une étoile ; 
saint Paul parla foudre. Le soleil venait de se cou- 
cher quand un sommeil profond et une horreur 
ténébreuse ont envahi Abraham ; la voix du ciel lui 
parla dans la nuit. Saint Paul est pris en plein jour, 
en plein midi, non pas seul, mais devant témoins. 
Cet homme éminemment actif et public est saisi 
dans une action, dans un voyage, entouré de ses 
amis. Lui, l'homme du bras, on dirait qu'il est sa- 
cn's par le liras. Pas de longs discours, pas d'hé- 
sitations. La voix d'en haut débute par un repro- 
che sévère et court. 

— Paul, Paul, pourquoi me persécutes-tu? 

— Qui et es- vous, Seigneur? demanda Paul, les 
yeux fixés sur l'apparition glorieuse ; car Jésus- 
Christ lui apparut dans sa majesté. 

■ — Je suis Jésus de Nazareth, que tu persécutes. 

— Seigneur, que voulez-vous que je fasse? 



CONVERSION DE SAINT PAUL 



19 



Comme voilà l'homme d'action ! Saisi, surpris, 
renversé, ébloui, foudroyé, il ne perd pas une 
seconde. Non seulement il ne la perd pas, mais il 
ne la passe pas en réflexion, ni en méditation, ni 
même en contemplation seulement intérieure. Saint 
Jean, en pareil cas, n'eût pas perdu la première 
minute ; mais son activité se fût probablement 
arrêtée dans le domaine de l'esprit au moins une 
seconde. Saint Paul est tellement l'homme de l'ac- 
tion etdetoutesles actions, qu'il luifauttout de suite, 
hic et Thune, une vocation pratique, extérieure. 
Il ne persécutera plus Jésus de Nazareth. Alors 
que fera-t-il? Cette question s'impose à lui subite- 
ment. Avant de la faire, il ne se donne pas seule- 
ment le temps d'être ébloui. Il va droit au fait exté- 
rieur. Puisqu'il ne persécute plus, il faut qu'il fasse 
autre chose; et il veut immédiatement savoir quoi. 

Il est aveugle pour le moment ; il ne donne pas 
à ses yeux le temps de se rouvrir ! Il lui faut dans 
le premier moment connaître sa voie nouvelle. .Ses 
compagnons de voyage avaient perçu une lumière 
sans avoir aperçu Jésus-Christ. Saul devenu Paul 
vit seul la vision ; seul il comprit la parole, qui fut 
prononcée en langue syro-chaldaïque. Ses compa- 
gnons étaient des Juifs hellénistes. 

Quand Paul se releva, il était aveugle. Il fallut 
le prendre par la main et le conduire. Cette arri- 
vée à Damas ressemblait peu à celle qu'il avait 
méditée. 

Il fut aveugle trois jours. Il passa ces trois jours 
d'obscurité dans une prière profonde. 



A 



M 



20 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Cependant Ananie reçut Tordre d'aller rendre à 
Paul la vue. — Comment ! Paul, celui qui a fait 
taat de mal à vos saints ! celui qui a la puissance 
d'enchaîner ceux qui prononcent votre nom! 

— Il est pour moi un vase d'élection ; il portera 
mou Nom aux nations, et aux rois, et aux enfants 
d'Israël. Vase d'élection! voilà le mot prononcé. 
— Paul voit en lui-même l'effet de la prédestina 
tion avant de saisir les secrets terribles qu'il con- 
naîtra plus tard* quand il sera ravi au troisième 
ciel, pour entendre les paroles cachées qu'il n'est 
pas permis à l'homme de redire. C'est alors qu'il 
s'écriera : « profondeur ! » Mais nous sommes 
encore à Damas ; et voici Ananie qui vient dans la 
rue Droite. Il frappa à la porte d'un Juif nommé 
Jude, chez qui Saul était logé. 

— Saul, mon frère, dit-il en entrant, le Seigneur 
Jésus, qui vous est apparu sur le chemin, m'a en- 
voyé vers vous pour vous rendre la vue et vous 
donner le Saint-Esprit. 

Et Ananie imposa les mains à Saul, et les écailles 
tombèrent des yeux de celui-ci. Et Saul se leva, et 
il reçut le baptême. 

Le récit est simple, la grandeur des choses dis- 
pense les mots du travail. 

Nous retrouvons ici, comme dans la résurrection 
de Lazare, la part de Dieu et celle de l'homme. 

Ecartez la pierre, avait dit Jésus-Christ, avant 
de ressusciter le mort, et un instant après, dé- 
liez-le ; car il lui restait des bandelettes. 

H fait ce que lui seul peut faire et laisse les 



CONVERSION DE SAINT PAUL 21 

hommes travailler dans la sphère de leur action. 

Jésus-Christ aurait pu, ayant terrassé Pau 1,1 ni 
tout dire par lui-même, mais il lui envoya Ananie. 
C'est Ananie qui répondra à la question de la pre- 
mière minute : « Seigneur, que faut-il que je 
fasse ? » 

Jésus-Christ avait aveuglé Paul lui-même ; mata 
il se sert des mains d'Ananie pour lui rendre la 
vue. 

Comparée à la première chose, la seconde, 
quoique miraculeuse, semblait humaine. 

Recevoir la lumière devait sembler à Paul quel- 
que chose d'humain quand il comparait cette lu- 
mière à l'obscurité des trois jours. 

Le soleil dut lui paraître quelque chose de terne 
auprès de la grande ténèbre. 

Jésus-Christ s'était réservé à lui-même le don 
de l'obscurité, qu'il lui fit sans intermédiaire. 

Mais pour le don de la lumière, il se servit de 
quelqu'un. 

Les rues, à Damas, gardent longtemps leur nom. 

En janvier 1874, la rue Droite s'appelle la rue 
Droite comme du temps de saint Paul. La maison 
d'Ananie est remplacée par un sanctuaire ; mais 
celle de Jude par une mosquée. 

A dater de ce jour, tout fut fini. Si jamais con- 
verti ayant mis la main à la charrue ne regarda pas 
en arrière, ce fut saint Paul. Sa conversion fut 
radicale dans le sens étymologique du mot. Sa 
personne fut prise tout entière. Le cœur, qui était 
pharisien, cessa de l'être absolument. Toutes les 



PHYSIONOMIES DE SAINTS . 

pensées, tous les sentiments, tous les actes inté- 
rieurs et extérieurs furent déracinés de leur an- 
cienne terre et implantés dans la terre nouvelle. Cet 
homme, qui avait persécuté, jeta un défi solennel à 
tous les persécuteurs. Il déclara que rien ne le 
séparerait de Jésus-Christ; et il tint parole. Toutes 
les tempêtes delà création se déchaînèrent à la fois 
contre lui. Sa conversion fut le signai de l'univer- 
selle fureur des hommes et des choses. 

À peine rendu à la lumière du jour parles mains 
d'Aname,il voit ses anciens amis, changés en enne- 
mis mortels, préparer sa captivité et sa mort. On 
ganle les portes de la ville pour lui en interdire la 
sortie. Les fidèles de Damas le descendent pendant 
la nuit dans une corbeille, par dessus les remparts. 

Puis il se retire en Arabie; et après une prière 
profonde comme l'obscurité des trois jours, après 
une retraite digne de sa mission, il se lance dans 
ceUe guerre pacifique où il devait à la fois vaincre 
et mourir. Le monde pharisien, le monde romain, 
l'enfer et la nature entrèrent contre lui dans la 
même conspiration, réalisant la parole de Jésus- 
Christ à Ananie: «Je lui montrerai quelles souf- 
frances il lui faudra supporter en mon nom. » Dix ans 
avant sa mort, Paul avait déjà été flagellé cinq fois 
par les Juîfs.Malgré son titre de citoyen romain, il 
l'ut trois fois battu de verges. ALystres,Ie peuple, 
qui avait voulu l'adorer, tout à coup le lapida et le 
laissa pour mort. Dans ses voyages à travers le 
monde, il fît naufrage trois fois ; soutenu sur un 
débris de navire, il lui arriva de rester un jour et 



CONVERSION DE SAINT PAUL 23 

une nuit au milieu de l'Océan. Les flots firent de 
lui, pendant vingt-quatre heures, en apparence, 
tout ce qu'ils voulurent. Il fut enchaîné ; sept fois 
il fut jeté en prison. Et sur sa tête pesait, au milieu 
de toutes les angoisses 'physiques et morales, la 
sollicitude de toutes les Eglises. Il écrivait, soute- 
nait, consolait, fortifiait, nourrissait, encourageait 
et enflammait les Romains, les Corinthiens, les 
Ephésiens, les Galates, les Hébreux. Cet homme 
eut vraiment le droit de déclarer qu'il avait com- 
battu un bon combat ; et quand sa tête tomba 
sous le glaive de Néron, ce dut être un moment 
solennel sur la terre comme dans les cieux. 



CHAPITRE III 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME. 



La traduction des œuvres de saint Jean Chry- 
sostome était une œuvre énorme ; elle vient d'ê- 
tre accomplie. Bien des architectes se sont réunis 
pour construire ce monument. M. Jeannin, pro- 
fesseur au collège de l'Immaculéc-Conception de 
Saint-Dizier, a dirigé les travaux (i). 

Saint Jean Ghry sostome est un de ces hommes 
qui semblent avoir un titre particulier au nom de 
catholique : c'est un homme universel. 

Parmi les saints, il en est dont la vie intérieure 
constitue un drame si terrible et si sublime que 
la vie extérieure est seulement un détail dans leur 
biographie, détail important, mais qui permet au 
lecteur de l'oublier par instants. 

Il est des saints qui ont vécu surtout en eux- 
mêmes; le reproche absurde d'inutilité et d'è- 
goîsme sort naturellement des lèvres de tous ceux 
qui les étudient sans les comprendre. 



i. Œuvres complètes de saint Jean Chrysostome, traduites 
pour la première fois en français. 



26 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Il en est d'autres en qui la charité se montre 
plu s ostensiblement, et frappe le spectateur, même 
malgré lui. Il y a des hommes qui se sont dé- 
pensés pour les autres hommes avec une si évi- 
dente libéralité que l'étranger lui-même, les re- 
gardant de loin et ne pénétrant pas dans leur 
sanctuaire, admire malgré lui leur vie extérieure, 
sans connaître le principe d'où elle vient, et le 
foyer d*o6 sort ce feu. 

Saint Siméon Stylite appartiendrait à la pre- 
mière de ces deux classes ; saint Jean Chrysos- 
tome à la seconde; saint Augustin à toutes les 
deux. 

Saint Jean Chrysostome se dépensa toujours, 
en toutes circonstances, vis-à-vis de tous, et à 
propos de tout. Il fut un don perpétuel : il se 
donna par le sacerdoce ; il se donna par l'aumô- 
ne ; il se donna par le sacrifice; il se donna par 
la parole. 

II parla immensément; il écrivit fort peu, et, 
même en écrivant, il parlait encore. 

Entre l'écrivain et l'orateur, la distance est 

Igrande. 1 /orateur s'adresse à quelques-uns, l'é- 
crivain à tous. L'orateur parle, dans une circons* 
tance donnée, et pour une circonstance donnée, à 
une assemblée particulière dont il connaît les 
dispositions et les besoins spéciaux. L'écrivain 
s'adresse à lui-même et à l'humanité. Il veut que 
son oeuvre soit permanente ; il veut la soustraire, 
autant que possible, aux influences délétères des 
choses accidentelles. L'orateur veut obtenir de 



SAINT JEAN GHRYSOSTOM* 27 

certaines personnes, qu'il voit et qu'il connaît, 
un certain acquiescement déterminé. Il veut agir 
sur elles et s'emparer de leur esprit. L'écrivain 
pense moins aux personnes et pense plus aux 
choses. Il traite moins directement avec les hom- 
mes, et se préoccupe plus uniquement du sujet 
qu'il traite et de la vérité qu'il exprime. 

Saint Jean Chrysostome, même quand il écrit, 
au lieu de parler, reste orateur et ne devient pas 
écrivain. L'intention d'agir sur quelqu'un est tou- 
jours actuelle et évidente chez lui. 

Ce n'est pas à lui qu'il parle. 11 ne se renferme 
pas dans un lieu secret et profond pour se recueil- 
lir dans le mystère intime de l'âme. Il a toujours 
une assemblée devant lui, toujours des adver- 
saires, toujours des pécheurs. Il ne s'abîme pas 
longuement, comme saint Augustin, dans ses 
souvenirs, pour pleurer les jours d'autrefois et 
pour préparer les jours qui viendront. Il ne s'en- 
fonce pas dans son abîme intérieur avec l'ardeur 
terrible des contemplatifs ; il songe au présent. 
Il regarde autour de lui. Au lieu de fermer les 
yeux pour se souvenir, il les ouvre pour exami- 
ner. 

Evêque veut dire surveillant : saint Jean Chry- 
sostome fut vraiment Evêque. Il se précipitait de 
tous les côtés à la fois pour défendre ses brebis, 
car les loups venaient de toutes parts. 

Beaucoup plus moraliste que théologien, il avait 
sans cesse devant les yeux la difficulté pratique 
avec laquelle on était actuellement aux prises 



28 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

autour de lui. Il s'élève peu, il approfondit peu, 
s'il faut prendre ces deux mots dans le sens hu- 
main et intellectuel : il regarde, il examine, il 
cherche, il sonde, il exhorte, il encourage, il con- 
sole, il conseille. Son regard n'est pas habituel- 
lement d'une profondeur extraordinaire, mais il 
s'adapte singulièrement aux circonstances de 
temps et de lieux, aux personnes et aux choses. 

Il n'est pas nécessaire, pour l'approcher, d'a- 
voir vécu longtemps dans l'atmosphère sombre 
et embrasée où brûlent, parmi les splendeurs de 
la nuit sacrée, les mystères insondables de la 
théologie. Beaucoup de saints, peut-être, ont été 
plus sublimes; très peu ont été si populaires. 11 a 
cette douce grâce naïve qui est la vraie bonté, la 
bonté féconde et lumineuse. Il descend, sans s'a- 
baisser, dans les détails de la vie humaine. 

Sans compromettre la dignité de la chaire évan- 
gélique, il s'y assoit pour raconter ou pour con- 
seiller les choses les plus intimes et les plus fa- 
milières. Une prononce pas de ces paroles vagues 
qui passent à côté des auditeurs sans les attein- 
dre; il s'adresse réellement à tous ceux qui l'en- 
tourent, entrant dans les nécessités de leur exis- 
tence quotidienne, les appelant, les avertissant, 
les réprimandant, les conseillant, comme s'il con- 
naissait chacun d'entre eux par son nom, comme 
s'il était entré dans toutes les misères, dans tou- 
tes les faiblesses, dans toutes les tentations qui 
remplissaient ses auditeurs, comme s'il eût été 
réellement le frère où le père de chacun; et ce 



SAINT JEAN CHRYSOSTOMB 29 

n'était pas une illusion; il était réellement le père 
et le frère de chacun. Il ne Tétait pas par hypo- 
thèse, il Tétî it en réalité. 

Il semble que l'intention de briller, dans les dis- 
cours moraux et religieux, soit en quelque sorte 
une invention moderne. Autrefois, chez les Grecs, 
par exemple, l'éloquence politique était le cri 
même de la nécessité actuelle. Quand Démosthènes 
parlait, il ne visait vraisemblablement à rien qu'à 
exciter le peuple. La vanité était combattue, peut- 
être étouffée, peut-être prévenue par l'angoisse 
réelle d'une situation politique qui exigeait non 
des phrases, mais des actes, non un succès, mais 
une délivrance. Gicéron, qui est un moderne, 
inaugure peut-être la période de décadence où l'o- 
rateur se regarde au lieu de s'oublier, et pense à 
l'élégance de son geste au lieu de penser à sauver 
le peuple. Cicér on, dans son Traité de l'Art ora- 
toire, a érigé en système la décadence de l'art; il 
en a dressé le code; il en a formulé les lois. Mais 
voici le monde romain qui meurt, et le christia- 
nisme se lève sur le monde. Une éloquence naît, 
plus sévère que celle d'autrefois, encore plus dé- 
pourvue de retour sur elle-même, ignorante des 
ruses et ne visant qu'au salut. Il ne s'agit plus 
seulement désormais de sauver un certain peuple 
d'un certain peuple ennemi, à l'occasion d'un 
danger accidentel; il s'agit de sauver les peuples 
et les individus contre l'ennemi commun, contre 
l'ennemi du genre humain; il s'agit de faire à la 
création rajeunie le don du salut, pour le temps et 



30 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

pour l'éternité, sur la terre comme au ciel. Il s'agit 
d'enseigner le, Pater pratiquement et de le faire 
réciter aux hommes dans la vérité comme dans 
l'esprit. 

Il semble que l'orateur chrétien, l'homme des 
premiers siècles ; de l'Eglise, n'ait pas même la 
peine de s'oublier ; il semble que jamais la pensée 
de lui-même ne se soit présentée à lui. Il semble 
qu'il n'ait pas eu de précautions à prendre contre 
la recherche de soi, et qu'en face des grandes ca- 
tastrophes, et des grandes espérances; en face 
du monde écroulé, et du monde prêt à naître ; en 
face des Romains qui s'en vont, des barbares qui 
arrivent, des chrétiens qui surgissent ; en face 
des grandes ruines amoncelées et du salut que la 
terre réclame ; il semble qu'en face de ce drame 
humain et divin où toutes choses sont en présence, 
l'orateur n'ait pas le temps de penser à lui-même, 
et que la vanité ne prenne pas sa place parmi 
tant de décombres, parmi tant de préparations, 
tant de crimes, tant de vertus, tant de larmes 
de toute espèce. Saint Jean Chrysostome est un 
des types les plus accomplis de la simplicité pra- 
tique aux prises avec un travail gigantesque et 
minutieux qui réclame à la fois tous les genres de 
Courage. Ce n'est pas le type du génie, c'est le 
type de l'activité ; ce n'est pas le vol de l'aigle, 
c'est le combat pied à pied, ardent, doux, fort, 
calme et acharné. C'est la charité invincible que 
rien ne rebute et ne fatigue; c'est le dévouement 
sans ostentation, qui ne s'étale ni vis-à-vis des 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME 31 

autres, ni vis-à-vis de lui-même, qui va droit à 
son but, fortement et tranquillement. Saint Jean 
Ghrysostome ne plane pas ordinairement, mais il 
marche d'un pas égal, assuré, qui* féconde le sol 
sous ses pieds. 

Saint Jean Ghrysostome, dans «es homélies, re- 
proche aux auditeurs de voir en lui autre chose 
qu'un apôtre, et de chercher dans ses discours 
autre chose que la pratique. Les considérations 
générales, métaphysiques, théoriques, philoso- 
phiques^ sociales qui constituent depuis quelque 
temps l'apologétique chrétienne, étaient peu con- 
nues autrefois. La forme de la prédication varie 
suivant la nature et le besoin des siècles auxquels 
elle s'adresse. Il semble qu'en avançant à travers 
les âges, l'élévation augmente et que l'intimité di- 
minue. Peut-être une apologétique suprême résu- 
mera-t-elle, avant la fin du monde, toutes les 
gloires de la métaphysique et de la prédication 
chrétienne dans une synthèse où l'élévation et 
l'intimité s'augmenteront, s'achèveront, se com- 
pléteront Tune l'autre. 

Les détails les plus intimes de la vie, de la mai- 
son et de la famille passent sous nos yeux quand 
nous lisons saint Jean Ghrysostome. 

« Chez les Juifs, dit-il, pour prier il fallait mon- 
ter au temple, acheter une tourterelle, avoir du 
bois et du feù sous la main, prendre un couteau, 
se présenter à l'autel, accomplir beaucoup d'au*- 

tres prescriptions Ici, rien de pareil..... Rien 

n'empêche une femme, en tenant sa quenouille ou 



32 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

en ourdissant sa toile, d'élever sa pensée vers le 
ciel et d'invoquer Dieu avec ferveur; rien n'em- 
pêche un homme qui vient sur la place ou qui 
voyage seul de prier attentivement; tel autre, 
assis dans sa boutique, tout en cousant des peaux, 
est libre d'offrir son âme au Maître, L'esclave, 
au marché, dans les allées et venues, à la cui- 
sine, s'il ne peut aller à l'église, est libre de 
faire une prière attentive et ardente; l'endroit 
ne fait pas honte à Dieu, etc.. » 

Cette familiarité est le caractère distincte de 
saint Jean Chrysostome. Jamais elle ne l'aban- 
donne, et même quand sa parole s'élève, elle 
garde ce caractère d'allocution personnelle et di- 
recte. Il n'échappe jamais à son auditeur par un 
mouvement étranger; son sujet ne l'entraîne ni 
plus loin ni plus haut que l'esprit de ceux qui 
écoutent. Essentiellement populaire, il poursuit 
dans les conditions sociales et intellectuelles les 
plus infimes, il poursuit ceux qui habitent là pour 
faire pénétrer en eux, lentement, laborieusement, 
charitablement et patiemment les vérités les plus 
hautes, accommodées à leur faiblesse et mises à 
leur portée. Les relations des choses entre elles, 
les coups d'œil généraux sont rares dans ses dis- 
cours- On dirait qu'il connaît chacun de ses audi- 
teurs intimement et personnellement. On dirait 
qu'il s'adresse tantôt à l'un, tantôt à l'autre, va- 
riant ses conseils suivant les circonstances parti- 
culières de chaque nature et de chaque position, 
mais ne disant pas un mot vague, impersonnel et 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME 33 

purement théorique, ne prononçant pas une phrase 
qui ne porte coup, dans tel endroit et dans telle 
direction pratique déterminée. Il ne vous quitte 
pas la main, il vous conduit pas à pas dans le 
sentier où vous marchez et qu'il connaît. Il est 
votre Evêque, Il connaît vos voies et les surveille. 
Il compte vos pas ; il ressemble à une mère qui 
regarde son enfant s'essayer à courir poiir la 
première fois. 

Quand il explique aux époux leurs devoirs, saint 
Jean Chrysostome entre dans des considérations 
si simples qu'elles étonneraient beaucoup aujour- 
d'hui. Les modernes ne sont pas assez humains 
pour supporter tant de naïveté. Saint Jean Chry- 
sostome conseille à l'époux de ne pas cacher son 
affection, mais de la montrer tout entière, très 
simplement. Il lui recommande de parler à sa 
jeune femme et lui indique comment pourrait 
s'engager une de leurs premières contesta- 
tions. 

« Dis-lui. continue le saint, dis-lui avec la grâce 
la plus parfaite : Chère petite fille, j'ai associé 
mon existence à la tienne, dans les choses les plus 
importantes et les plus nécessaires d'ici-bas... Je 
pouvais épouser une femme plus riche, je ne l'ai 
pas voulu... J'ai tout dédaigné pour ne voir que 
les qualités de ton âme, que j'estime au-dessus 
de tous les trésors. » 

Et l'orateur se livre aux transports d'horreur 
qui lui inspirent les mariages d'argent. 

«Une femme riche, dit il, vous apportera moins 

3 



34 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

de jouissances par la fortune que d'ennuis par ses 
exigences, ses prétentions, ses dépenses, ses pa- 
roles hautaines et méprisantes. Elle dira peut- 
être : Je n'use rien qui soit à toi; je m'habille à 
mes dépens et sur les revenus qui me viennent 
de ma famille. » 

Et, accablant cette insolente de son indignation 
fougueuse et naïve, l'Evêque l'apostrophe et la 
prend à parti : 

« Que dis-tu là? Ton corps ne t'appartient plus 
et tu t'appropries tes biens! Une fois mariés, 
l'hoitime et la femme ne font plus qu'un. Et vous 
auriez non pas une fortune commune, mais deux 
fortunes distinctes ! fatal amour de l'argent ! 
Vous n'êtes qu'un même être, une même vie, et 
vous parlez encore du tien et du mienl Parole 
exécrable et criminelle, inventée par l'enfer! » 

Saint Jean Chrysostome charge l'époux lui- 
même d'instruire là-dessus l'épouse. C'est à lui 
d'enseigner, à elle d'écouter. Mais il ne suffît pas 
d'enseigner, il faut enseigner utilement, sagement, 
doucement, gracieusement. Et avec quelle grâce 
le saint Evêque recommande là grâce ! Avec 
quelle douceur il recommande la douceur ! Comme 
il s'intéresse sincèrement au bonheur de ses en- 
fants ! comme il veille tendrement sur la fragilité 
de l'amour! 

Il faut, pour étudier cet homme, ce saint, dans 
son caractère, dans sa vie, dans ses prédications; 
il faut aussi, pour connaître le milieu social où il 
agissait et la naïveté des moeurs environnantes, 






SAINT JEAN CHRYSOSTOMË 35 

suivre saint Jean dans les charmants et tendres 
détails de ses soins paternels. 

Supposons donc le cas où la femme, insolente 
et avare, réclame la propriété particulière de tel 
objet et veut le disputer à son mari. Que fera 
celui-ci? Se fâchera-t-il ou eèdera-t-il? Il cédera, 
s'il suit l'avis de l'Evêque, mais il cédera de ma- 
nière à donner unie leçon pleine de sagesse et de 
douceur. Il avertira sa femme de son erreur, par 
sa manière même de céder. 

« Apprends ces choses à ta femme, dit saint 
Jean Chrysostome, mais avec une grande bonté. 

« L'exhortation à la vertu a, par elle-même, 
quelque chose dé trop sévère, surtout si elle 
s'adresse à une jeune personne délicate et timide. 
Quand donc tu t'entretiendras avec elle de notre 
philosophie, mets-y beaucoup de grâce, et cher- 
che principalement à arracher de son âme le tien 
et le mien. Si elle dit : Ceci est à moi ; réponds 
aussitôt : Que réclames-tu, comme étant à toi ? 
je V ignore; car, pour moi, je n'ai rien en pro- 
pre; et ce n'est pas telle ou telle chose, c'est 
tout qui t'appartient! 

« iPasse-lui donc cette parole !... Si elle dit : 
Ceci est à moi, dis-lui : Oui, tout est à toi, et moi 
aussi, tout le premier, je suis à toi ! Et ce ne 
sera pas flatterie, mais sagesse. Ainsi tu pourras, 
tour à tour, apaiser sa fougue, et guérir son abat- 
tement. » 

Ainsi parle l'évêque ; mais il n'a pas encore 
tout dit : c'est la tendress^ qu'il demande, ce» n'es! 



36 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

pas seulement la douceur. Il veut que l'époux 
dise à l'épouse : 

« Je t'aime et je te préfère à ma propre vie... 
Ton affection me plaît par-dessus toute chose, et 
rien ne me serait aussi pénible que d'avoir, en 
quoi que ce soit, une autre pensée que la tienne. 
Rien ne m'effraie pourvu que je possède ton 
amour, et c'est encore toi que j'aimerai dans nos 
enfants. » 

< Ne crains pas, mon ami, ajoute saint Jean 
Chrysostome, ne crains pas que ce langage donne 
à ta femme trop de prétention. Avoue-lui que tu 
l'aimes ! » 

Cette interpellation directe, qui part de l'ora- 
teur pour aborder personnellement chaque audi- 
teur, est le caractère de cette parole vivante. 

L'orateur moderne évite généralement les allu- 
sions individuelles ; il embrasse l'ensemble des 
hommes et des choses, et croirait manquer à 
l'une des nombreuses lois de sa dignité s'il avait 
l'air de savoir le nom de ses auditeurs, de les con- 
sidérer comme ses enfants et de leur adresser, 
personnellement, des conseils privés. Il semble 
ignorer leurs affaires et ne pas s'occuper de leurs 
maisons. Quelque chose d'officiel a pénétré par- 
tout : une certaine grandeur peut très bien se 
rencontrer dans certaine façon de parler et 
d'agir. 

Le style a sa solennité qu'il ne faut ni exagérer 
ni méconnaître. Une certaine largeur d'horizon 
peut exclure ou exiger un certain ton, et les con- 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME 37 

venances changent avec les mœurs qui les pro- 
duisent. 

Mais il faut se souvenir des parfums exquis 
qui s'échappaient d'une éloquence paternelle. Il 
faut se souvenir des communications chaudes et 
tendres qui se faisaient entre l'orateur et l'audi- 
teur, entretenues par la sollicitude de l'un et par 
la soumission de l'autre. Saint Jean Chrysostome 
est peut-être l'exemple le plus complet et le type 
accompli de cette éloquence, si contraire à la nô- 
tre, si pleine d'oubli pour elle-même, l'oubli de 
soi !... Ce charme est si rare qu'il embellit et co- 
lore, quand il se rencontre, même isolé, là où 
manque la couleur. Peu de créatures sont assez 
complètement disgraciées pour ne pas deven'r 
gracieuses en quelque façon, si elles reçoivent le 
don sublime de ne viser à rien, et de s'oublier 
parfaitement. 

Cet homme si simple, ce conseiller si intime et 
si tendre était, vis-à-vis de l'injustice puissante, 
d'une fierté et d'une audace à toute épreuve. 
L'histoire d'Eutrope semble un cadre placé là 
tout exprès pour enchâsser la grande figure de 
Chrysostome. 

Dans le superbe discours, que la circonstance 
extraordinaire où il fut prononcé transforma en 
événement public, il apostrophe encore, et plus 
directement que jamais, un de ses auditeurs. Mais 
de quelle voix il lui parle ! Avec quelle autorité l 
avec quelle douceur ! avec quelle grandeur ! 
Quel drame que ce récit ! Comme il est supérieur 



38 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

aux drames de l'histoire ancienne ! supérieur par 
l'intérêt, supérieur par renseignement, supérieur 
parle pathétique ! Et comme il est moins célèbre ! 
Que de gens savent pçur cœur Cornélius Népos, 
et, parfaitement édifiés sur le compte de Pélqpi- 
das et d'Atticus, n'ont pas un souvenir précis du 
rôle historique de saiut Jean Chrysostome et de 
son attitude magnifique devant l'empire et devant 
l'empereur ! C'est que le christianisme est là. 
C'est pourquoi lçs hommes se taisent et oublient. 
La proximité de Dieu $e mesure à leur injus- 
tice. 

Leur méconnaissance est le témoignage qu'ils 
rendent à la vérité, 

Eutrppe, l'eunuque Eutrope, était à peu près 
monté sur le trône. Il était même question de l'y 
installer tout-à-fait, de l'y placer officiellement 
Cet esclave, devenu consul, menaçait déjà l'impé- 
ratrice de sa disgrâce. Claudien a fait le récit de 
ce consulat épouvantable... Les provinces étaient 
mises à l'encan ! 

Avec les bijoux de sa femme, un certain per- 
sonnage acheta la Syrie ! 

L'histoire d'Eutrope serait invraisemblable, si 
la honte et l'horreur pouvaient être invraisembla- 
bles, depuis Adam, dans l'histoire humaine. Ceux 
qui ont perdu de vue la réalité de notre nature, 
et en qui l'idée de la chute originelle est voilée 
par l'orgueil qu'elle-même inspire, et sous laquelle 
elle se dissimule, comme l'araignée sous sa toile ; 
ceux-là feraient bien de relire l'histoire d'Eutrope. 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME $9 

La nature humaipe est visible, là, sans voile et 
sans mensonge. Toute noblesse et toute richesse 
étaient punies par le bannissement, la confiscation 
ou la mort. Les déserts de Lybie reçurent ce 
qu'il y avait dans l'empire de plus honnête et de 
moins dégradé, tout ce qui avait l'honneur d'être 
envoyé en exil J 

Ce fut là que mourut Rimasius, l'ancien consul, 
exilé d'abord, assassiné ensuite ; Rimasius, le 
vainqueur des Goths, le compagnon et l'ami de 
Théodose ! C'était une fête pour Eutrope, c'était 
ufie proje agréable, plus rare et plus illustre que 
ses victimes ordinaires. Le consul aimait à s'offrir 
à lui-même des sacrifices de cette espèce-là. Mais 
ce n'était pas assez : Rimasius avait un fils, il fal- 
lait le tuçr ; la pfyose fut faite. Mais ce n'était pas 
assez. Jl restait une veuve et une mère : Eutrope 
eut l'idée de l'immoler ; mais cette femme, nom- 
mée Pentadie, se réfugia aux pieds des autels : 
elle invoquait le droit d'asile ! 

Il faut se faire une idée des temps dont nous 
parlons pour comprendre l'importance du droit 
d'asile, et de quelle façoi* les Evêques tenaient à 
cette chose sacrée. 

Le droit d'asile qui, aux temps de la trêve de 
Dieu, s'exerçait sur les grandes routes, aux pieds 
des croix plantées, dans les champs auprès d'une 
charrue, le droit d'asile vivait, du temps de Chry- 
sostome, à l'ombre des autels, Pentadie l'invoqua; 
Eutrope osa réclamer sa victime, mais il rencontra 
Ghrysostome. Le bourreau recula devant l'Evêque. 






40 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Penladie fut sauvée; cependant le droit d'asile fut 
aljoli en principe par Eutrope. 

Tout pliait devant l'eunuque, tout, excepté saint 
Jean. Sans faiblesse et sans ostentation, l'Evêque 
faisait son devoir, et sa grande figure se dressait 
seule, au milieu de tout ce peuple prosterné. 

Mais 'lien tôt tout changea. Un de ces accidents 
de palais, si fréquents à cette époque, jeta Eutrope 
la face contre terre. La révolte de Tribigilde, les 
menaces de la Perse qui venait de changer de 
maître, les supplications de l'impératrice insultée, 
éplorée, furieuse, qui se précipita aux pieds de 
l'empereur, ses deux enfants dans les bras, et 
demandant vengeance, toutes les colères et toutes 
les douleurs qu'Eutrope avait excitées, se tournè- 
rent enfin contre lui. Arcadius le chassa du palais. 
Aussitôt toutes les voix qui l'adoraient ne firent 
qu'une voix pour le détester. Un concert d'impré- 
cations s'éleva contre lui. Jamais le fameux voisi- 
nage du Cap i tôle et de la roche Tarpéienne ne fut 
vrai si littéralement. Tout le peuple demandait à 
grands cris la mort d'Eutrope. 

C'est ici que commence un drame sublime! 

Que fit le misérable eunuque? Il n'avait qu'une 
ressource. Il l'employa. Il invoqua ce droit d'asile 
que lui-môme avait aboli. Consul, il l'avait bravé. 
Condamné, il l'invoqua. Mais ce qu'il avait détruit 
était bien détruit, au moins dans l'esprit d' Arca- 
dius. Eutrope réfugié aux pieds des autels, et in- 
voquant leur nmbre jadis méprisée par lui, est un 
magnifique tableau qui pourrait tenter un peintre; 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME 41 

mais là ne s'arrête pas le drame. L'eunuque pour- 
suivi fut traité par Arcadius comme Pentadie per- 
sécutée avait été traitée par lui. Il avait réclamé 
Pentadie abritée derrière l'autel. Arcadius récla- 
ma Eutrope, couché sous la table de l'autel. Mais 
là ne s'arrête pas le diame. Eutrope, poursuivant 
Pentadie, avait rencontré Chrysostome qui la pro- 
tégeait. Arcadius, poursuivant Eutrope, rencontra 
Chrysostome qui le protégeait. Seul défenseur au- 
trefois de la liberté et de la justice contre Eutrope 
tout-puissant, saint Jean Chrysostome fut le seul 
défenseur d'Eutrope poursuivi et caché sous la ta- 
ble et serré contre l'autel. L'Evêque toujours fidèle, 
toujours fier, toujours humble, toujours grand, 
toujours libre, invoqua solennellement et magnifi- 
quement en faveur d'Eutrope poursuivi ce même 
droit d'asile qu'il avait invoqué contre Eutrope 
tout-puissant, et l'eunuque se cacha derrière ce 
même Evêque, contre lequel, aux jours de sa puis- 
sance, sa colère s'était brisée ! 

Eutrope tremblait de tous ses membres, caché 
sous la table de l'autel; la foule s'assembla tumul- 
tueuse, demandant la tête du criminel, et exaltée 
par une nuit de fureur. Saint Jean prit la parole 
dans cette église envahie par tant de passions, 
adressant tour à tour ses reproches à la foule et 
à celui qu'elle poursuivait, montrant à celui-ci son 
orgueil et sa bassesse, à celle-là ses adulations 
et ses colères. 

«c Vanité des vanités, s'écria l'orateur. Où est 
maintenant cette splendeur illustre du consulat? 



42 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Où sont les flambeaux qu'on portait devant ce,t 
liHinme, et ces applaudissements et ces dans.e$, 
et ces banquets et ces fêtes? Où sont ces cou- 
ronnes et ces parures suspendues sur sa tête, et 
les faveurs bruyantes çle la, ville et les acclamations 
du cirque ? » 

C'est un lieu commun, il est vrai, mais comme 
ce lieu commun était rajeuni, vivifié, transfiguré 
par la réalité vivante et terrible qui l'entourait et 
l'autorisait ! Vanité des vanités, répétait conti- 
nuellement l'orateur, et il aurait voulu voir ce 
mot gravé sur le front et dans la conscience de 
chaque homme, Puis se tournant par un mouve- 
ment superbe vers l'eunuque agenouillé, qui vivait 
autrefois bravé TEvèque : 

tt Ne t ai-je pas dit bien (Jes fois, lui demanda 
Chrysostome, que la richesse est fugitive? Roi, tu 
ne pouvais pas me supporter. Ne t'ai-je pas bien 
dit qu'elle ressemble à un serviteur ingrat ? Roi, 
tu ne voulais pas me croire, et l'expérience t'ap- 
prend qu'elle n'est pas seulement fugitive et in- 
grate, mais homicide, puisqu'elle t'a réduit en cet 
état. 

tt Ne te disais-je pas que les blessures faites 
par un ami valent mieux que les baisers d'un en- 
nemi ? Si tu avais supporté nos blessures, leurs 
baisers ne t'auraient pas perdu... Ceux qui te 
versaient a boire ont pris la fuite; ils ont renié 
ton amitié. Ils cherchent leur sécurité à tes dé- 
pens. Ce n'est pas ainsi que nous avons fait. Nous 
ne t'avons pas abandonné alors, malgré tes em- 



F"* 1 



wm 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME 43 

portements, et aujourd'hui, tombé, nous te pro- 
tégeons, nous t'entourons de nos soins. L'Eglise, 
que tu traitais si mal, te reçoit à bras ouverts, 
et tous ces habitués du cirque, pour lesquels tu 
dépensais tes richesses, ont levé le glaive contre 
toi ! Et si je parle ainsi, ce n'est pas pour insul- 
ter celui qui est tombé, mais pour avertir ceux 
qui sont debout. Toutes les paroles sont au-des- 
sous de la vérité ! O fragilité des choses humai- 
nes ! Quand je les appellerais herbe , fumée et 
songe, je n'aurais rien dit, rien ; elles sont plus 
néant que \e néant !.., Vous vîtes, hier, quand on 
vint <Jp la part de l'empereur, pour l'arracher 
d'ici, comme il courut aux vases sacrés, aussi 
pâle qu'un mort ; le claquement des dents, le 
tremblement du corps, le sanglot de la voix, tout 
annonçait son angoisse mortelle ! » 

Il est facile de concevoir l'impression que devait 
produire sur cette foule furieuse, sur ce criminel 
prosterné, la magnifique improvisation de saint 
Jean. Le grand évèque, aussi doux devant son en- 
nemi vaincu qu'il avait été ferme devant son en- 
nemi vainqueur, gardait, au milieu de toutes ces 
exaltations et de toutes ces chutes, un équilibre 
radieu*. La foule s'indignait de voir l'ennemi de 
l'Eglise invoquer celle qu'il venait de persécuter 
et ce droit d'asile qu'il avait détruit. Saint Jean 
continua : 

« Dieu, dit-il, permet qu'un tel homme apprenne 
par ses malheurs la puissance et la clémence de 
l'Église.. . Voilà de quoi confondre juifs et gentils ! 



44 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Pour sauver son ennemi, qui se réfugie à son 
ombre, l'Eglise s'expose au courroux de l'empe- 
reur ! Oui, c'est là le plus bel ornement de l'autel ! 
Le bel ornement, direz-vous, que cet avare, ce 
voleur, ce scélérat, qui s'attache à la table sacrée ! 
— De grâce, ne parlez pas ainsi. Une courtisane 
toucha les pieds de Jésus-Christ. La gloire du 
Seigneur en a-t-elle souffert ? » 

L'auditoire, furieux tout à l'heure, fondait en 
larmes maintenant. Saint Jean vit qu'il avait ga- 
gné sa cause. 

«Allons, dit-il alors, allons nous jeter aux pieds 
du prince, ou plutôt prions Dieu de lui donner 
un cœur qui sache compatir. » 

En effet, le grand orateur triompha de toutes 
les fureurs. Il apaisa la foule, il apaisa l'impéra- 
trice, et le droit d'asile ne fut pas violé. Le droit 
sacré qu'il avait sauvegardé contre Eutrope, il le 
sauvegarda en faveur d'Eutrope. Pas un cheveu 
ne tomba de la tête du proscrit, qui se retira trem- 
blant à Chypre, vaincu et protégé par la même 
force et par la même douceur. 

C'est ainsi que saint Jean Chrysostome entendait 
le sacerdoce. Or, cette dignité redoutable lui 
avait été imposée presque de force. La situation 
morale des chrétiens de son époque est indiquée 
par les intrigues qui se produisaient à l'élection 
des évêques. Il y avait des ambitions, il y avait 
des cabales, il y avait des luttes et des rivalités. 
Mais ces ambitions, ces cabales, ces rivalités et 
ces luttes se passaient à rebours. C'était à qui ne 



SÀTNT JEAN CHRYSOSTOME 45 

serait pas nommé. C'étaient des intrigues retour- 
nées, des ambitions qui se précipitaient dans la 
profondeur, fuyant le jour et les hommes, cher- 
chant le désert. C'était un sentiment profond et 
épouvanté de la majesté épiscopale qui faisait re- 
culer devant elle. Ces hommes en étaient telle- 
ment dignes qu'ils tremblaient de l'accepter, et la 
sublimité du sentiment qu'ils en avaient les met- 
tait en fuite quand elle menaçait de les atteindre 
réellement. Saint Martin fut arraché à son couvent. 
On le conduisit à Tours, malgré lui, gardé à vue, 
escorté. Un tableau qui représenterait cette scène 
aurait l'air de représenter aujourd'hui un criminel 
qu'on mène au supplice. Il y en avait qui se calom- 
niaient, afin d'échapper à un trop terrible hon- 
neur. Saint Ambroise intrigua comme il put, il 
n'imagina rien de mieux que de se faire passer 
pour cruel ; mais le peuple n'eut pas de confiance 
dans cette cruauté. Ambroise se sauva la nuit, 
mais il fut ramené dans la ville. Saint Paulin livra, 
pour se sauver, un combat désespéré où il faillit 
laisser la vie. Le peuple allait l'étouffer; la victi- 
me céda enfin. 

Le traité de saint Jean Chrysostome sur le Sa- 
cerdoce n'est pas seulement un éloquent discours 
sur la terrible dignité du prêtre ; il est aussi un 
monument historique et contient sur les chrétiens 
du quatrième siècle des révélations qu'on pour- 
rait appeler curieuses, si la majesté du docu- 
ment n'étouffait pas la curiosité. Là, comme tou- 
jours, saint Jean, est familier, naïf et causeur. II 



46 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

raconte comment la chose s'est passée entre lui 
et son ami Basile, et comment il a trompé ce digne 
homme par une ruse qui serait célèbre, si le fait 
S'était passé dans l'histoire romaine, entre deux 
illustres païens. De quel Basile s'agit-il ainsi ? 
Personne ne le sait. Plusieurs ont cru y voir Ba- 
sile le Grand, évêque de Césarée. Toutes les vrai- 
semblances manquent, sans excepter celle qui 
viendrait des dates. Saint Basile naquit en 329 : 
saint Jean en 344- Or, les deux interlocuteurs 
du dialogue de Chrysostome semblent du même 
âge. On a également pensé à Basile de Séleucie. 
Mais l'obstacle est bien plus grand et touche à 
l'impossibilité complète. Basile de Séleucie écri- 
vait en 458 à l'empereur Léon. S'il eût été sacré 
Evêque, comme l'ami de Jean, en 374, il aurait 
gardé au moins quatre-vingt-quatre ans ia dignité 
épiscopale. 

Le savant auteur de la Vie de Saint Jean Chry- 
sostome, placée avant ses œuvres complètes, 
admet avec Baronius qu'il s'agit de l'Evêque de 
Raphamé. Quoi qu'il en soit, Chrysostome trompa 
Basile. 

« Mon généreux ami, dit-il lui-même, étant 
venu me trouver en particulier, et m'ayant com- 
muniqué la nouvelle comme si je l'ignorais (la 
nouvelle de leur nomination) me pria de ne rien 
faire cette fois encore que d'un commun accord 
entre nous, prêt à me suivre dans le parti que 
je prendrais, qu'il fallût fuir ou céder. Sûr de 
ses dispositions, et convaincu que je porterais 



t 



6ÀINT JEAN CHRYSOSTOME 47 

un grand préjudice à l'Eglise si, à cause de ma 
faiblesse, je privais le troupeau de Jésus-Christ 
d'un pasteur si capable de le gouverner, je lui 
cachai ma pensée, moi qui l'avais habitué à 
lire jusqu'au fond de mon cœur. Je lui répondis 
donc qu'il fallait prendre le temps de réfléchir, 
que rien ne pressait, et lui laissai croire qu'en 
tous cas je serais du même avis que lui. 

« Quelques jours après, arrive celui qui devait 
nous imposer les mains. Je me cache. On s'em- 
pare de Basile, qui, ne sachant ce que j'avais fait, 
se courbe sous le joug, persuadé, d'après ma pro- 
messe, que j'allais suivre son exemple, ou plutôt 
qu'il suivait le mien. » 

Ce récit n'est-il point merveilleux de naïveté *? 
Cette simplicité ignorante de sa grandeur donne 
à cet historien un ton merveilleux, une liberté in- 
communicable dans la parole et dans l'attitude. 
On arrive, je me cache. On s'empare de Basile. 
Ne dirait-on pas qu'il s'agit de deux criminels 
poursuivis par les gendarmes ? Et cette crainte, 
cette fuite, cette résistance mal vaincue, tout cela 
lui paraît trop naturel pour mériter un étonnement 
ou même une explication. Mais ce n'est pas tout. 
Le peuple attendait deux victimes. Il n'en a 
qu'une. On s'ameute, 

« Quelques-uns, parmi les assistants, voyant 
Basile exaspéré de la violence qu'on lui faisait, 
dirent tout haut qu'il était absurde, quand celui 
des deux qui passait pour le plus intraitable (le 
plus intraitable ! c'était moi, Jean, qu'ils désignaient 



48 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ainsi) s'était soumis avec une modestie parfaite au 
jugement des Pères, que l'autre, plus modéré, 
plus sage, s'emportât, résistât, se montrât si opi- 
niâtre et si orgueilleux. » 

Cette modestie dont on félicitait Chrysostome 
était une illusion : Chrysostome, moins modeste 
qu'on ne le disait, s'était caché. Quant à Yorgueil- 
leux Basile, il se rendit et se soumit, dans la per- 
suasion que Chrysostome s'était soumis et rendu. 
Cette modestie et cet orgueil valent à eux seuls 
mieux que plusieurs traités historiques sur les 
mœurs des premiers chrétiens. 

Mais l'illusion de Basile ne dura pas toujours. 
Après avoir obéi pour imiter Chrysostome dont on 
célébrait l'obéissance, il s'aperçut de soû erreur. 
Le révolté Jean Chrysostome l'avait trompé, s'é- 
tait caché. Sa ruse et sa rébellion, victorieuses 
toutes les deux, avaient livré son ami et sauvé sa 
personne. Il avait trahi Basile, et s'était tiré d'af- 
faire aux dépens de celui-ci. Quel procédé ! Ren- 
dons la parole à ce rusé personnage. 

€ Quand il sut que j'avais pris la fuite, raconte 
saint Jean, il vint me trouver dans un profond 
abattement, et s'étant assis près de moi, il essaya 
de me raconter la violence qu'il avait subie ; mais 
la douleur l'empêchait de parler, et les mots expi- 
raient sur ses lèvres. Le voyant couvert de larmes 
et dans un grand trouble, moi qui savais la cause 
de tout cela, j'éclatai de rire et, prenant sa main, 
je voulus l'embrasser et rendre gloire à Dieu du 
succès de mon stratagème. A la vue de mon con- 



SAINT JEAN CHHYSOSTÔME 49 

tentement, et voyant que je l'avais trompé, sa 
douleur redoubla avec indignation. » 

L'intraitable saint Jean céda cependant comme 
son ami Basile. Et il aima tant son peuple qu'il se 
consola d'être Evêque. Et son peuple l'aima tant 
qu'il lui pardonna sa résistance. Un Evêque, arri- 
vant un jour de Galicie, au moment où saint Jean 
parlait, celui-ci descendit de la chaire et y fit monter 
son hôte. Le peuple fut mécontent, et saint Jean, 
quelques jours après, lui raconta avec sa naïveté 
charmante l'histoire de son mécontentement. 

€ Je vous voyais, dit-il, suspendus âmes lèvres, 
comme les petits de l'hirondelle, quand ils atten- 
dent au bord du nid la nourriture qui leur est ap- 
portée. Au moment où je cédais la place à mon 
frère, pour honorer ses cheveux blancs, et remplir 
envers lui les devoirs de l'hospitalité, vous en té- 
moignâtes par vos murmures un grand méconte- 
ment, comme si j'avais trompé votre faim. » 

Entre son peuple et Chrysostome, il y avait 
amitié, dans le sens intime du mot. L'Evêque était 
l'ami tendre et sévère de chaque homme et de tous 
leshommes.il regardait, il prévenait, il surveillait, 
et surtout il aimait. Ce n'était pas dans le langage 
vague et officiel, c'était dans la réalité de la vie 
qu'il était le père, le frère, le soutien et l'ami de 
son peuple. 

Saint Jean parlait de l'amitié en connaisseur, et, 
dans le portrait qu'il a fait d'elle, on dirait presque 
qu'il a peint, tant la chose est simple et belle, son 
troupeau et lui-même. 



50 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

€ L'homme sans amitié, dit-il, reproche les 
bienfaits, exagère les moindres faveurs. L'ami 
cache les services rendus, en dissimule l'impor- 
tance, et semble tout devoir, quand tout lui est dû. 

<k Vous ne me comprenez pas ; hélas ! je parle 
d'une chose qui ne se trouve maintenant qu'au ciel, 
et de même que si je vous entretenais d'une plante 
des Inde a que personne n'aurait vue, il me serait 
difficile, avec beaucoup de paroles, de vous en 
donner une idée exacte; ainsi mes discours sur 
l'amitié demeurent inintelligibles pour vous, car 
c'est une plante du ciel... Dans un ami, on possède 
un autre soi-même. Je souffre de ne pouvoir 
m'expliquer par un exemple : vous auriez vu que 
je reste au-dessous de la vérité. » 

Cet exemple, il ne le racontait pas, mais il faisait 
plus, il le montrait. L'auteur de sa Vie, dans 
l'édition de MM. Palmé et Guérin, remarque avec 
raison que cet ami introuvable qu'il dépeint, c'é- 
tait lui-même. Admirable ami, en effet, qui pou- 
vait devenir universel, sans jamais devenir banal* 






CHAPITRE IV 

SAINT FRANÇOIS DE SALES 



Les littérateurs français ont un programme ! Ce 
programme n'est pas infini : au contraire, il res- 
semble à une limite. Ce programme contient un 
certain nombre d'admirations obligatoires, et im- 
plique l'oubli du reste des choses. L'hommu du 
monde, français et littérateur, se promène dans 
un cercle restreint de livres à son usage, K it 
ignore les autres avec une bonne foi singulière- Il 
ne soupçonne pas leur existence ; s'il la soupyun- 
nait, il la regarderait comme la preuve criant a de 
ce fait historique î tout le monde a été barbare, 
excepté quelques auteurs français du dix-septième 
siècle^ et quelques auteurs français du dix- hui- 
tième siècle, excepté aussi quelques Grecs et 
quelques Romains, sur lesquels se sont modelés 
les auteurs qu'il a lus. Quant à la haute anti- 
quité, quant à l'Asie, quant à l'Inde, quanh au 
genre humain tout entier, il regarde les travaux 
qui viennent de là comme la spécialité de quel- 
ques érudits, lesquels se livrent par curiosité a 
des études techniques, et ont perdu dans la fré- 
quentation des barbares le sentiment délirât de 



52 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

l'élégance. Le littérateur français ne se borne pas 
à ignorer l'antiquité (sauf quelques Grecs et quel- 
ques Romains), il ne se borne pas à ignorer sin- 
gulièrement tout ce qui, dans les temps moder- 
nes, est écrit en langues étrangères (excepté Milton 
et Dante) ; il ignore remarquablement aussi, parmi 
les auteurs français, ceux que l'habitude n'a pas 
inscrits sur le programme de ses lectures. II a lu 
Buflbn avec conscience, mais il n'a pas lu saint 
François de Sales. 

S'il s'agissait seulement de réparer une injus- 
tice littéraire, la chose n'en vaudrait pas la peine, 
car le mot littérature s'emploie dans un sens 
misérable, et s'entend de l'arrangement des mots. 
Mais il s'agit d'autre chose. Il s'agit de savoir 
si une mine inconnue de richesses naturelles et 
surnaturelles n'est pas cachée dans la langue 
française, sous un terrain ignoré, au fond d'un 
pays perdu. Or, cette mine existe dans saint 
François de Sales et ailleurs. Il n'est pas néces- 
saire de le démontrer. Il suffît de le montrer. Elle 
existe ailleurs aussi. Les études savantes de 
M. Gautier ne sont pas des rêves. Si la littérature 
est chose puérile, en tant qu'elle est l'alignement 
étudié des phrases, languet cîrca quœstiones et 

pugnas verborum; la parole est chose grave, en 

tant qu'elle est l'expression de la pensée et le 

miroir où l'idée se voit. 

Le style de l'homme est la forme que la vérité 

prend dans le moule d'une créature déterminre. 

Saint François de Sales a du style, et il est peut- 






SAINT FRANÇOIS DE SALES 53 

être bon de le montrer à tous ceux qui, apparte- 
nant à la même famille par le caractère de leur 
âme, recevraient de lui la lumière plus facile- 
ment que d'un autre, à cause de la parenté. 

Quelle est la couleur du style de saint François 
de Sales ? C'est la couleur de la nature, vue à la 
lumière surnaturelle. Quand on se promène dans 
les champs, il se fait dans l'œil et dans l'oreille 
une harmonie douce et profonde à laquelle con- 
courent, dans un repos admirable, beaucoup de 
couleurs et beaucoup de musiques. Les feuilles des 
arbres, les fleurs des prairies, les oiseaux avec 
leurs mouvements et avec leurs chants, le bour- 
donnement confus de mille petits êtres qu'on ne 
voit pas, le murmure des ruisseaux, l'ondulation 
des rayons du soleil sur les collines odorantes, 
qui semblent presque onduler elles-mêmes et sui- 
vre les jeux de la lumière, la courbure naïve du 
tronc des arbres et leurs branches non taillées, 
toutes ces choses se réunissent en une seule 
mélodie très grave, très simple, et les nombreux 
musiciens qui la composent en la jouant s'accor- 
dent si bien ensemble, que jamais le concert 
n'est troublé par une fausse note. II y a un con- 
cert de l'après-midi, un concert du soir. 

Le style de saint François de Sales, c'est le 
concert de l'après-midi. 

Ne cherchez là ni les splendeurs du soleil le- 
vant, ni les splendeurs du soleil couchant, ni les 
hauteurs de la montagne, ni l'aigle qui déchire sa 
proie, ni le bruit des torrents, ni les neiges éter- 



54 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

nelles, ni la foudre, ni les violences de la créa- 
ture, qui pousse vers l'éternité les gémissements 
de l'immense désir. 

Il y a, dans la création, place pour tous les 
vivants. Les prairies ont un charme singulier, non- 
seulement pour ceux qui les aiment spécialement, 
mais aussi et surtout peut-être pour les habitués 
de la montagne et les habitués de l'Océan. Les 
prairies ont pour ceux-ci un charme admirable, le 
charme de la variété aimée, de la variété qui, loin 
d'être la contradiction, vous présente le même 
nom écrit en d'autres caractères et la même lu- 
mière offerte sous un autre angle. 

La parole de saint François de Sales a la valeur 
et le parfum des prairies. Ce n'est pas l'automne; 
ce n'est pas non plus tout à fait le printemps ; ce 
n'est jamais l'hiver. C'est Pété, et l'été vers midi. 
Il fait très chaud dans ses ouvrages. 

Le symbolisme n'est pas, dans saint François 
de Sales, un accident littéraire. Il est la forme de 
sa parole et la tournure de sa conversation; car cet 
homme charmant n'écrit jamais, il cause toujours. 

« On ne peut enter une greffe de chêne sur un 
poirier, nous dit-il, tant ces deux arbres sont de 
contraire humeur l'un à l'autre ; on ne saurait 
certes non plus enter Tire, ni la colère, ni le dé- 
sespoir sur la charité ; au moins serait-il très- 
difficile... Et quant à la tristesse, comment peut- 
elle être utile à la sainte charité, puisqu'entre 
les fruits du Saint-Esprit, la joie est mise en rang, 
joignant la charité? 



SAINT FRANÇOIS DE SALES 55 

« Les rossignols se complaisent tant en leur 
chant, au rapport de Pline, que, pour cette com- 
plaisance, quinze jours et quinze nuits durant ils 
ne cessent jamais de gazouiller, s'efforçant tou- 
jours de mieux chanter en l'envi des uns des 
autres : de sorte que, lorsqu'ils se dégoisent le 
mieux, ils y ont plus de complaisance, et cet ac- 
croissement de complaisance les porte à faire les 
plus grands efforts de mieux gringotter, augmen- 
tant tellement leur complaisance par leur chant 
etleur chant par leur complaisance,que maintes fois 
on les voit mourir et leur gosier se dilater à force 
de éhanter. Oiseaux dignes du beau nom de Phi- 
lomèle, puisqu'ils meurent ainsi en l'amour et 
pour l'amour de la mélodie. 

« O Dieu, mon Théotime, que le cœur ardeni-» 
ment pressé de l'affection de louer son Dieu re- 
çoit une douleur grandement délicieuse et une 
douceur grandement douloureuse, quand après 
mille efforts de louanges il se trouve sicourt.Hélas ! 
il voudrait, ce pauvre rossignol,toujours plus hau- 
tement lancer ses accents et perfectionner sa mé- 
lodie pour mieux chanter les bénédictions de son 
cher bien-àimé. À mesure qu'il loue, il se plaît à 
louer;il se déplaît de ne pouvoir encore mieux louer, 
et pour se contenter au mieux qu'il peut en cette 
passion, il fait toutes sortes d'efforts entre lesquels 
il tombe en langueur, comme il advenait au très 
glorieux saint François qui, malgré les plaisirs 
qu'il prenait à louer Dieu et chanter ses cantiques 
d'amour, jetait une grande affluence de larmes et 



56 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

laissait souvent tomber de faiblesse ce que pour 
lors il tenait à la main, demeurant comme un 
sacré Philomèle à cœur failli » 

L'intention littéraire est absente de ce tableau, 
et cette parole a une grâce singulière, exquise, 
naïve, qui échappe à ceux qui la cherchent. Le 
sens de la nature est charmant pour saint François 
de Sales, et charmant pour cette raison même que 
la nature est pour lui, ce qu'elle est en effet, un 
moyen et non un but. Elle est l'instrument sur 
lequel il s'accompagne pour chanter. Elle n'est 
jamais, comme il arrive aux faux poètes, la beauté 
même vers laquelle vont les chants.. L'amour de 
saint François la trouve sur sa route; il la trouve 
sans la chercher, tout simplement parce qu'elle est 
là, et, sans jamais s'arrêter à elle, il la traverse 
et l'emporte sur ses ailes vers le ciel où il va. 

Ainsi vue, à la clarté d'en haut, la création 
prend un goût exquis qu'elle n'a jamais chez les 
hommes qui l'aiment pour elle-même et la fêtent, 
au lieu de fêter Dieu. La création est une barrière 
quand elle n'est pas un marchepied; elle apparaît 
comme une limite, chez le faux poète qui s'em- 
bourbe au milieu d'elle; pour saint François, elle est 
une harpe, et ses doigts, promenés sur les cordes, 
lancent des sons qui montent toujours. Le style de 
saint François de Sales ressemble beaucoup à une 
promenade. Il est plein de hasards, d'accidents, 
de rencontres; il miroite; il regarde; il se détourne 
à chaque instant, attiré à droite et à gauche par 
les objetsavoisinants.il plaît, mais il n'écrase pas. 



SAINT FRANÇOIS DK SALES 57 

Presque toujours charmant,il n'est jamais sublime. 
Ce n'est pas que le charmant et le sublime soient 
incompatibles en eux-mêmes ; mais c'est que la 
nature de saint François de Sales comportait le 
premier et ne comportait pas le second. Cet homme 
cause toujours de près avec le lecteur. 11 ne lui 
échappe pas par ces excursions, ces ascensions 
ou ces absorptions qui séparent pour un moment 
celui qui parle de celui qui écoute. Il ne perd pas 
de vue son auditeur. Il n'est jamais anéanti sous 
le poids de sa pensée ; ce qu'il dit ne succombe 
pas sous ce qu'il voudrait dire. 

Il parle en vieux français. On pourrait croire 
que ceci est seulement une affaire de date, que le 
fait de parler en vieux français tient au temps où 
Ton parle et non à l'homme qui parle. Malgré la 
très grande vraisemblance, le vieux français ne 
tient pas seulement à la date où il est parlé : il 
tient au caractère de celui qui parle. Jeanne de 
Chantai est contemporaine de saint François de 
Sales. Elle ne parle pas en vieux français. Elle 
emploie des mots qui appartiennent au vieux fran- 
çais, parce que ce fait résulte de la nature des 
choses et de l'état de la langue au moment où 
elle écrivait. Mais ces mots, qui, sous la plume 
de saint François de Sales, forment le vieux fran- 
çais, ne constituent pas la même langue chez 
Jeanne de Chantai. C'est que le vieux français est 
un style; donc il est un secret. Il ne suffit pas pour 
l'avoir parlé d'être né aune certaine époque, il faut 
avoir possédé un certain esprit. Cet esprit, quel est- 



58 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

il? Quel est le caractère de cette langue? — C'est 
la naïveté. 

La naïveté n'est pas la simplicité. Elle est un 
genre à part de simplicité, une simplicité particu- 
lière quia un tempérament à elle. Elle a des oublis 
et des audaces qui étonneraient ailleurs et qui de 
sa part n'étonnent pas. Elle a le secret de faire 
tout pardonner. Ce secret rare, elle le partage 
avec les enfants, qui sont dans l'heureuse impos- 
sibilité d'irriter sérieusement. Cette impossibilité, 
que possèdent les enfants dans l'ordre moral, les 
écrivains naïfs la possèdent dans l'ordre intellec- 
tuel. Elle est un des privilèges et un des dangers 
de La Fontaine, privilège quant à lui, danger 
quant aux lecteurs. Dans ses fables, l'égoïsme 
du renard est à couvert derrière la naïveté de 
l'écrivain. 

Mais le charme qui, che2 La Fonfaine, peut ser- 
vir l'erreur, sert, chez saint François de Sales, 
la vérité. Il a le droit de parler comme il pense. 
Il agit en chrétien et en prêtre. La pensée de 
produire un effet quelconque est si loin de lui, 
qu'on oublie de le remarquer : autre ressem- 
blance avec les enfants. Il est vrai qu'à l'heure 
présente ceux-ci sont occupés à perdre la naï- 
veté, et je me sers à dessein du mot occupés, car 
c'est de leur part un rude travail : la naïveté, 
chassée de l'enfance, se réfugie dans la campa- 
gne. Les villages ont une langue à part qui res- 
semble beaucoup au vieux français, et par une 
rencontre qui n'est pas fortuite, le vieux français 



^,J 



^^çm^m& 



SAINT FRANÇOIS DE SALES 59 

parle toujours de la campagne et lui demande 
toujours des comparaisons. Un des caractères qui 
distinguent le vieux français, la langue des villa- 
ges, et le style de saint François de Sales, c'est 
l'absence d'ironie. L'ironie, qui est excellente à 
sa place, et, par cela même qu'elle est excellente 
à sa place, est détestable et funeste dès qu'elle 
arrive mal à propos, et elle arrive souvent mal à 
propos, l'ironie est due au mal, à l'erreur, au 
péché. L'ironie est la gaieté de l'indignation, qui, 
ne trouvant plus de parole directe à la hauteur de 
sa colère, se réfugie, pour éclater, au-dessous du 
silence, dans la parole détournée. L'ironie est 
naturellement terrible et facilement sublime. Elle 
est le refuge de la fureur qui a dépassé les hau- 
teurs de la parole et les hauteurs du silence. Mais 
cette arme puissante et redoutable a été empoi- 
sonnée par la corruption de l'homme. L'ironie a 
trahi la vérité : au lieu d'écraser le mal, elle s'est 
tournée contre les choses simples, naïves, inno- 
centes, dans le sens sérieux de ce mot trop sou- 
vent rabaissé. L'ironie alors est devenue la mo- 
querie. La moquerie est une chose basse; c'est le 
ricanement de l'amour-propre. Hé bien ! cette mo- 
querie, employée très souvent par l'écrivain qui la 
suppose chez le lecteur, devient pour l'un et pour 
l'autre une gêne singulière. Elle détruit leur con- 
fiance réciproque et la naïveté de leurs relations. 
Car la moquerie, qui est myope, prend la naïveté 
pour la niaiserie, pendant que la sottise prend la 
niaiserie pour la naïveté. Entre la niaiserie et la 



60 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

naïveté la différence est radicale. Dans la niaiserie 
la pensée est faible, le sentiment mollasse, et l'ex- 
pression langoureuse. Dans la naïveté la pensée 
est précise, le sentiment vigoureux et l'expression 
imprévue. La moquerie, qui les confond, ôte à l'é- 
crivain la liberté des choses intimes, qui ne veu- 
lent être montrées qu'à des regards purs. Cette 
contrainte domine toute la littérature moderne, qui 
ne s'en doute pas. Cette littérature, qui se croit 
très libre, est esclave du lecteur, qu'elle méprise. 
Elle craint la moquerie. Or, l'absence de cette 
crainte est un des caractères du vieux français, et 
particulièrement un des caractères de saint Fran- 
çois de Sales. Cet homme parle comme il pense, 
et le peuple chrétien est pour lui un confident. Ii 
peut dire : mes frères, quand il s'adresse aux 
hommes, car il leur parle comme il se parle : sa 
parole extérieure n'interrompt pas, chose rare! 
sa parole intérieure. 

La familiarité avec tous les hommes se trouve 
aux deux extrémités de l'échelle morale ; le litté- 
rateur ne la possède pas; le philosophe vulgaire 
en est tout à fait privé ; le débauché la trouve et le 
saint Ta trouvée. Le premier la trouve, parce qu'il 
a perdu le respect; le second, parce qu'il a perdu 
l'arnour-propre. Le droit de causer avec l'humanité 
est un des attributs de la grandeur. L'habitude de 
bavarder avec elle est un des caractères de la honte. 
Saint François de Sales n'a pas tous les attributs 
de la grandeur; aussi n'est-ce pas avec l'humanité 
qu'il cause, mais avec une fraction de l'humanité. 



SAINT FRANÇOIS DE SALES 61 

Presque personne n'a parlé le français comme 
lui; c'est pourquoi, si ces sortes de choses étaient 
étonnantes, il faudrait s'étonner de l'oubli où Font 
laissé les littérateurs. Ils ont eu, à propos de lui, 
une distraction qui s'explique par leurs nombreux 
et importants travaux. 

L'étymologie nous rappelle, même malgré nous, 
que la langue française réclame par-dessus toutes 
les autres langues la franchise. Saint François de 
Sales est franc comme peu d'hommes l'ont été. Le 
soupçon même d'une arrière-pensée est exclu par 
la nature de sa parole. Et quelle originalité ! quel 
sentiment actuel des pensées qu'il exprime ! Le 
danger de parler morale par habitude et par sou- 
venir ne le menace pas. Il pense ce qu'il dit au 
moment où il le dit; il ne le pense pas par procu- 
ration comme tant d'autres; il le pense lui-même ; 
il le pense à l'heure où il cause avec vous, et, s'il 
l'a pensé la veille, il vous le dit. Il vous fait assis- 
ter à la génération intérieure des pensées et des 
sentiments qu'il vous communique; il les donne 
pour ce qu'ils sont, il se donne pour ce qu'il est, 
il vous prend comme vous êtes. Quand vous êtes 
dans sa société, ne craignez pas de voir appro- 
cher de vous l'ombre de Mentor; vous êtes avec 
un ami qui vous dit tout et à qui vous pouvez tout 
dire. Il y a dans cet homme charmant une force 
vive et gaie, qui provoque la confiance, sans avoir 
l'air de penser à elle. Et, très souvent, qcelle pro- 
fondeur ! Peut-être la bonhomie du style nous dis- 
simule quelquefois la réalité sévère des choses; 



62 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

mais quelle profondeur sous cette apparence en- 
fantine ! Tant de gens prennent Pair solennel pour 
dire peu de chose, ou pour ne dire rien ! 11 faut 
bien que quelquefois le contraire arrive. Ainsi 
saint François de Sales développe de temps en 
temps des vérités mystérieuses avec la profon- 
deur réelle d'un docteur et d'un saint, mais avec 
la bonhomie et la naïveté d'un vieillard qui racon- 
terait une histoire à des enfants. Je vais citer 
pour indiquer et pour prouver. 

« Entre les perdrix, il arrive souvent que les 
unes dérobent les œufs des autres, afin de les 
couver, soit pour l'avidité qu'elles ont d'estre 
mères, soit par leur stupidité, qui leur fait mécon- 
naître leurs œufs propres. Et voicy, chose étrange, 
mais néanmoins bien témoignée, car le perdreau 
qui aura été esclos et nourry sous les ailes d'une 
perdrix étrangère, au premier réclame qu'il soit 
de sa vraie mère, qui avait pondu l'œuf duquel il 
est procédé, il quitte la perdrix laronesse, se rend 
à sa première mère et se met à sa suite, par la 
correspondance toutefois, qui ne paraissait point, 
ainsi fut demeurée secrète, cachée, et comme dor- 
mante au fond de la nature, jusques à la rencon- 
tre de son objet, que soudain excitée et comme 
réveillée, elle fait son coup, et pousse l'appétit 
du perdreau à son premier devoir. 

€ Il en est de même, Théotime, de notre cœur; 
car quoiqu'il soit couvé, nourry et élevé comme 
les choses corporelles, belles et transitoires, et, 
par manière de dire, sous les ailes de la nature; 



SAINT FRANÇOIS DE SALES 63 

néanmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, 
à la première connaissance qu'il en reçoit, la 
naturelle et première indication d'aimer Dieu qui 
était comme assoupie et imperceptible, se réveille 
en un instant, et à l'impourvue paraist, comme 
étincelle qui sort d'entre les cendres, laquelle 
touchai notre volonté, Iuy donne un eslan de 
l'amour suprême, due au souverain et premier 
principe de toutes choses, » 

L'appétit du perdreau poussé à son premier 
devoir n'enseigne -t-il pas les hommes avec une 
grande douceur et une grande naïveté ; et cette 
parole exquise, qui aime les animaux sans jamais 
arrêter sur eux son amour, ne contient-elle pas, 
dans sa forme charmante, une austère réalité que 
le nid de perdrix et le voisinage des blés en fleurs 
adoucit, sans la cacher? 

Le symbolisme de l'Ecriture et le but mysté- 
rieux des créatures fournit quelquefois à saint 
François de Sales des aperçus ingénieux ou pro- 
fonds. 

Son Introduction à ta vie dévote étant connue 
du public, je parle de ses autres ouvrages qui ne 
le sont pas, et, relativement à la signification ca- 
chée des personnes et des choses, je trouve dans 
ses sermons ce rapprochement entre deux hom- 
mes qu'on oublie ordinairement de rapprocher : 
saint Jean-Baptiste et saint Pierre. 

« Nous lisons qu'il y avait autour du propitia- 
toire deux chérubins, lesquels s'entre-re gardaient. 
Le propitiatoire, mes chers auditeurs, c'est Notre- 



64 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Seigneur, lequel le Père Eternel nous a donné 
pour être la propitiation de nos péchas, Ipse pro- 
pitiatio est pro peccatis nostris et ipsum propo- 
suit Deus propitîationem. Ces deux chérubins 
sont, comme j'estime, saint Jean et saint Pierre, 
lesquels s'entre-regardaient l'un comme prophète 
et l'autre comme apôtre. Hé ! ne pensez-vous pas 
qu'ils s'entre-re gardaient, quand l'un disait : Ecce 
Agnus Dei 9 Voici l'Agneau de Dieu, et que l'au- 
tre disait : Tu es Christus, Filius Dei vivi, Tu 
es le Christ, Fils du Dieu vivant? Il est vrai que 
la confession de saint Jean ressent encore quel- 
que chose de la nuict de l'ancienne loy, quand il 
appelle Notre-Seigneur Agneau, car il parle de sa 
figure : mais celle de saint Pierre ne ressent rien 
que le jour : Quia Joannes prœerat nocti, et Pe- 
trus diei : parce que saint Jean était le luminaire 
de la nuit et saint Pierre celui du jour. 

« Au commencement du monde on trouve que 
l'esprit de Dieu était porté sur les eaux, Spiritus 
Dei ferebatur super aquas. La naïveté du texte 
en sa source veut dire fecundabat, vegetabat, 
qu'il fécondait les eaux. Ainsi me semble-t-il qu'en 
la réformation du monde, Notre-Seigneur fécon- 
dait les eaux lorsqu'il cheminait sur le bord de la 
mer de Galilée, Ambulabat juxta mare Ga/i/eœ 9 
et avec la parole qu'il dit à saint Pierre et à saint 
André : Venite post me, venez après moi, il fit 
esclore parmi les coquilles maritimes saint Pierre 
et saint André : en quoi saint Jean a encore quel- 
que similitude avec saint Pierre, puisque ce fut 



SAINT FRANÇOIS DE SALES 65 

au bord de l'eau où saint Jean eut pour la pre- 
mière fois l'honneur de voir celui qu'il annonçait, 
comme saint Pierre auprès de l'eau reconnut son 
divin maître et le suivit... La nativité de saint 
Jean a été prédite par l'Ange : Et multi in nati- 
vitate ejus gaudebunt. « Plusieurs, dit-il à Zacha- 
rie, se réjouiront en sa nativité. » Celle de saint 
Pierre a été pareillement prédite ; mais il y a cette 
grande différence que l'Ange prédit celle de 
saint Jean, et celle de saint Pierre fut prédite par 
Notre-Seigneur. Saint Jean naquit pour finir la loi 
mosaïque; saint Pierre mourut pour commencer 
l'Eglise catholique, non que saint Pierre fût le 
commencement fondamental de l'Eglise, ni saint 
Jean la fin de la Synagogue, car c'est Notre- 
Seigneur, lequel mit fin à la loi de Moyse, disant 
sur la croix : « Tout est consommé », et ressus- 
citant, il commmença l'Eglise nouvelle. » 

Ces connaissances simples, ces vues sur l'ori- 
gine des choses, ces rapports des êtres entre eux, 
ces ressemblances entre la création et la rédemp- 
tion, toutes ces lumières sont fréquentes dans les 
auteurs anciens, et rares dans les auteurs moder- 
nes. Le rapprochement de la source est pour l'âire 
une joie inconnue de la plupart des hommes ; ce 
voisinage admirable, bien qu'il ne soit pas le ca- 
ractère le plus habituel de saint François de Sa- 
les, ne lui fut pas étranger. Il trouva dans la sain- 
teté le jour et l'air. Ecoutons-le encore parler de 
la mort de saint Pierre ; il vient de la comparer 
à la naissance de Jean-Baptiste, il va la comparer 



66 PHYSfONOStIBS DE SAINTS 

à la naissance d'Adam ; l'Humanité naissante et 
l'Eglise naissante vont entendre la même parole 
sortir de la bouche de Dieu. Ceci est véritable- 
ment beau. 

« Quand Dieu créa cet univers, voulant faire 
l'homme, il dit : Faciamus kominem adintaginem 
et similitudinem nostram, ut prœsit piscibus ma- 
ris, volatil ibus cœli et bestiis terrœ; faisons 
l'homme à notre image et ressemblance afin qu'il 
préside et aye domination sur les poissons de la 
mer, sur les oiseaux du ciel et sûr les bestes de 
la terre. Ainsi me semble-t-il qu'il ayé fait en sa 
réformation ; car voulant que saint Pierre fût le 
président et gouverneur de son Eglise* et qu'il 
commandât tout à ceux qui se retirent en la reli- 
gion pour voler en l'air de la perfection, il le vou- 
lut rendre semblable à lui, et me semble qu'il 
dit : Faciamus eum ad imaginem nos tram, fai- 
sons-le à notre image, c'est-à-dire semblable i 
Jésus crucifié; c'est pourquoi il lui dit : Sequeïe 
me, suis-moy ». 

La vie de saint François de Sales est trop con- 
nue pour qu'il soit nécessaire d'insister sur les 
faits qui la composent. Il eut l'esprit de douceur 
et le don de convertir. Sa parole était féconde. 

Il ne suffisait pas, pour faire son œuvre, de 
parler comme il parla. Il fallait vivre comme il 
vécut. Il était fécond, parce qu'il était saint. Le 
style dont j'ai parlé n'est que le reflet de son au- 
réole, projeté sur ses œuvres. Il vécut dans la fami- 
liarité divine, non pas sur le Sinaî, mais à la place 



SAINT FRANÇOIS DE SALES 67 

qui était la sienne, et que lui atait préparée Dieu. 
Sa douceur pénétra la nature, la nature pénétra sa 
parole. Son originalité fut d'être doux. Il était si 
doux, que la campagne lui a dit ses secrets. Il 
était si doux, que l'Egyptienne Agar est devenue 
transparente à ses yeux. 

* Cette préférence de Dieu à toutes choses est 
le cher enfant de la charité, dit-il quelque part. 
Que si Agar, qui n'était qu'une Egyptienne, voyant 
son fils en danger de mourir, n'eut pas le courage 
de demeurer auprès de lui, ainsi le voulut quitter, 
disant : Ah! je ne saurais voir mourir cet enfant , 
quelle merveille y a-t-il que la charité, fille de 
douceur et de suavité céleste, ne puisse voir mou- 
rir son enfant, qui est le propos de ne jamais 
offenser Dieu? Si qu'à mesure que notre franc 
arbitre se résolut de consentir au péché, donnant 
par le même moyen la mort à ce sacré propos, 
la charité meurt avec ieeluy et dit en son dernier 
soupir : Hé ! non, jamais je ne verrai mourir cet 
enfant. » 

Un rayon de sa douceur éclaire ainsi la cham- 
bre d'Holopherne : 

« Ne lisons-nous pas de Judith, lorsqu'elle alla 
trouver Holopherne, prince de l'armée des As- 
syriens, que nonobstant qu'elle fût extrêmement 
bien parée, et que son visage fût doué de la plus 
rare beauté qui se peut voir, ayant les yeux étin* 
celants avec une douceur charmante, les lèvres 
pourprées et les cheveux crespés flottant sur ses 
épaules, toutefois Holopherne ne fut point tou- 



r 



68 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ché ni par les beaux habits, ni par les yeux, 
ni par les lèvres, ni par les cheveux de Judith, 
ni d'aucune autre chose qui fust en elle ; mais 
seulement quand il jeta les yeux sur ses sanda- 
les, ou sa chaussure, qui, comme nous pouvons 
penser, était récamée d'or d'une fort bonne grâce, 
il demeura tout espris d'amour pour elle. Ainsi 
pouvons-nous dire que le Père Eternel, considé- 
rant la variété des vertus qui étaient en Notre- 
Dame, il la trouva sans doute extrêmement belle : 
mais lorsqu'il jeta les yeux sur ses sandales ou 
souliers, il en receut tant de complaisance et en 
fut tellement espris qu'il se laissa gagner et lui 
envoya son Fils, lequel s'incarna en ses très chas- 
tes entrailles. Mais qu'est-ce, je vous prie, mes 
chères urnes, que ces sandales et ces chaussures 
de la sacrée Vierge nous représentent, sinon l'hu- 
milité? » 

Il était si doux que, parlant à ses filles, aux 
religieuses Visitandines, il leur montra cette 
scène sublime à la clarté de ce rayon. 



CHAPITRE V 

6IMÉ0N ET ANNE LA PROPHÉTESSE. 



L'Écriture dit brièvement les choses. Quand 
elle veut confier le nom d'un homme à l'admira- 
tion des siècles, il lui arrive de dire que cet 
homme est juste et craignant Dieu. Joseph était 
juste. Siméon était juste. 

Et, comme il était juste, il attendait la consola- 
lion d'Israël. Et le Saint-Esprit était en lui. 

Et il avait reçu la promesse de ne pas mourir 
avant d'avoir vu le Christ du Seigneur. 

Et il attendait. 

Il attendait I Quel mot ! quelle attente que cette 
attente qui fut sa vie, sa fonction, sa raison d'être, 
son type, sa destinée, qui fut toute sa vie et toute 
sa lumière jusqu'au jour où il vit Celui qu'il atten 
dait, qu'il avait attendu ! 

Quel moment pour ce vieillard que le moment 
où il reçut dans ses bras Celui qui était l'Attendu 
d'Israël, d'Israël dont lui-même avait représenté 
l'attente ! 

Quel moment que celui où, après une vie con- 
sumée dans le désir, il vit de ses yeux et prit dans 



_*»*-. 



70 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ses bras l'Amen vivant de sa vie, l'Amen vivant 
de son désir ! 

Et Anne la prophétesse ? Celle-ci avait quatre- 
vingt-quatre ans. Ce chiffre est bientôt écrit et 
bientôt prononcé. Mais quelle somme de désirs 
peut-il bien représenter ? Elle ne quittait pas le 
temple, priant, jeûnant et servant Dieu jour et 
nuit. 11 n'est peut-être pas inutile d'insister par la 
pensée sur la vie de Siméon et d'Anne, cette vie 
pleine de mystères inconnus, cette vie qui ne fait 
parler d'elle qu'à son dernier moment. Mais si ce 
dernier moment fut couvert d'une gloire immor- 
telle, c'est qu'il avait été préparé par les longues 
années de silence que le silence de l'Evangile 
nous laisse à deviner. 

Le dernier moment a été court; mais les années 
ont été très longues. 

Toute prière finit par un Amen. L'Amen a été 
court; mais la prière a été longue. Figurons-nous 
cet homme et cette femme, ce juste et cette pro- 
phétesse, vivant et vieillissant dans cette espé- 
rance, dans cette pensée, dans ce désir, dans cette 
promesse : le Christ du Seigneur approche et son 
jour va venir. Celui que les prophètes ont annoncé, 
le Christ du Seigneur approche et son jour va 
venir! Celui que les patriarches ont appelé, le 
Christ du Seigneur approche, et son jour va venir. 

Probablement les siècles écoulés passaient sous 
les yeux de Siméon et d'Anne, et leurs années con- 
tinuaient ces siècles, et ledésir creusait en eux des 
abîmes d'une profondeur inconnue, et le désir sç 



■WiP 



SIMÉON ET ANNE LA PROPHÉTESSE 71 

multipliait par lui-même, et le désir actuel s'aug- 
mentait des désirs passés, et ils montaient sur la 
tête des siècles morts pour désirer de plus haut, 
et ils descendaient dans les abîmes qu'avaient 
autrefois creusés les désirs des anciens, pour dé- 
sirer plus profondément. Peut-être leur désir prit-il 
à la fin des proportions qui leur indiquèrent que le 
moment était venu. Siméon vint au temple en Es- 
prit. C'était l'Esprit qui le conduisait. La lumière 
intérieure guidait ses pas. 

Un frémissement, inconnu de ces deux âmesqui 
pourtant connaissaient tant de choses, les secouait 
probablement d'une secousse pacifique et profonde 
qui augmentait leur sérénité. 

Pendant leur attente, le vieux monde romain 
avait fait des prodiges d'abomination. Les ambi- 
tions s'étaient heurtées contre les ambitions. La 
terre s'était inclinée sous le sceptre de César 
Auguste. 

La terre ne s'était pas doutée que ce qui se pas- 
sait d'important sur elle, c'était l'attente de ceux 
qui attendaient. La terre* étourdie par tous les 
bruits vagues et vains de ses guerres et de ses dis- 
cordes, ne s'était pas aperçue qu'une chose impor- 
tante se faisait sur sa surface : c'était le silence de 
ceux qui attendaient dans la solennité profonde du 
désir. La terre ne savait pas ces choses; et si c'était 
à recommencer, elle ne les saurait pas mieux au- 
jourd'hui. Elle les ignorait de la même ignorance: 
elle les méprisait du même mépris, si on la forçait 
à les regarder. Je dis que le silence était la chose 



72 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

qui se faisait à son insu, sur sa surface. C'est 
qu'en effet ce silence était une action. Ce n'était 
pas un silence négatif, qui aurait consisté dans 
l'absence des paroles. C'était un silence positif, 
actif au-dessus de toute action. 

Pendant qu'Octave et Antoine se disputaient 
l'empire du monde, Siméon et Anne attendaient. 
Qui donc parmi eux, qui donc agissait le plus? 
Anne la prophétesse parla au moment suprême, 
Siméon chanta. De quelle façon s'ouvrirent leurs 
bouches, après un tel silence I 

Peut-être dans l'instant qui précéda l'explosion, 
peut-être toute leur vie se présenta-t-elle à leur 
yeux comme un point rapide et total, où cependant 
les désirs se distinguaient les uns des autres, où 
la succession de leurs désirs se présenta à eux 
dans sa longueur, dans sa profondeur ; et peut- 
être tremblèrent-ils d'un tremblement inconnu 
durant le moment suprême qui arrivait. C'était donc 
à ce moment si court, si rapide, si fugitif, que 
toutes les années de leur vie avaient tendu ! C'était 
donc vers ce moment suprême que tant de mo- 
ments avaient convergé! Et le moment était 
vemil 

Peut-être les siècles qui avaient précédé leur 
naissance se dressaient-ils dans le lointain de 
leurs pensées, derrière les années de leur vie, 
étalant d'autres profondeurs plus antiques, à côté 
des profondeurs qu'ils avaient eux-mêmes creu- 
sées! Oui sait de quelle grandeur dut leur paraî- 
tre leur prière et toutes leurs prières précédentes 



SIMÉON ET ANNE LA PROPHÈTES SE 73 

ou avoisinantes, si les choses se montrèrent à eux 
out à coup dans leur ensemble ! 

Car la succession de la vie nous cache notre 
œuvre totale. Mais si elle nous apparaissait tout à 
coup, elle nous étonnerait. Les détails nous ca- 
chent l'ensemble. Mais il y a des moments où le 
voile qui est devant notre regard tremble, comme 
s'il allait tout à coup se lever. Un résumé se fait, 
le résumé des discours, le résumé du silence. Et 
ce résumé s'exprime par le mot : Amen. 

A l'âge de quatre-vingt-quatre ans, Anne la 
prophétesse prononça son Amen. Elle dit des 
merveilles de l'Enfant qui était là; et Siméon 
chantait. Il chantait la vie et il chantait la mort, 
la vie des nations, sa mort à lui; car il avait ac- 
compli sa destinée. Il annonça solennellement que 
Celui qu'il tenait dans ses bras serait exalté de- 
vant la face des peuples, lumière des nations et 
gloire d'Israël. Sa vue franchit la Judée; elle fit 
le tour du monde. Elle alla à droite et à gauche. 
« Celui-ci, dit-il, a été posé pour la ruine et pour 
la résurrection, » 

Il vit la contradiction; il la promit. Il annonça 
que les vivants et les morts se grouperaient à 
droite et à gauche de l'Enfant qu'il tenait dans 
ses bras. 

Et Siméon bénit le Père et la Mère, et il dit à 
celle-ci : 

« Un glaive de douleur transpercera ton âme, 
afin que les pensées de plusieurs soient décou- 
vertes. » 



74 PHYSIONOMIES DB SAINTS 

Une prophétie terrible sort de ses lèvres, avec 
sa joie et son triomphe. Car tout est réuni en ce 
jour que les Grecs appelaient la fête de la Ren- 
contre, parce que les choses viennent de loin pour 
se rencontrer au milieu d'elle. 

Siméon rencontre Anne : Joseph et Marie ren- 
contrent Siméon et Anne. La grâce et la loi se 
rencontrent; la loi est observée dans sa rigueur: 
l'offrande due pour la naissance d'un Premier- 
Né est offerte, quoiqu'ici la raison de l'offrir ne 
se présente pas. La sainte Vierge et son Fils 
étaient exempts des cérémonies légales, puisque 
la Mère n'avait pas conçu selon les lois de la na- 
ture, et que le Fils était né en dehors d'elles. 
Cependant, comme le Fils n'avait pas voulu se 
soustraire à la circoncision des hommes, la Mère 
ne voulut pas se soustraire à la purification des 
femmes. La loi fut observée ; mais elle rencontra 
la grâce : Anne et Siméon sont là pour l'attester. 
Les larmes ont rencontré la joie. L'allégresse de 
Siméon a enfoncé d'avance dans le cœur de 
Marie le glaive qu'il lui a annoncé. Et elle a 
gardé dans son cœur, nous dit l'Evangile, toutes 
ces choses. Toutes ces choses renferment sans 
doute les menaces de Siméon. Dans cette fête des 
Rencontres, ceux qui s'attendaient se sont trou- 
vés; et enfin Sion a rencontré son Dieu. 

Et PEglise chante le matin : 

€ Voici que le Seigneur Dominateur vient en 
son saint Temple ; réjouis-toi, Sion, tressaille 
d'allégresse et viens au-devant de ton Dieu. » 



SIMÉON ET ANNE LA PROPHÈTES SE 75 

Dans cette fête des Rencontres, Siméon et 
Anne ont rencontré Jésus -Christ, 

Je poserai mon arc dans les nues, avait dit 
autrefois la bouche de Dieu parlant de l'arc-en-ciel. 

Ici Celui qui était l'arche d'alliance fut vu dans 
les bras de Marie, comme l'arc dans les nuées du 
ciel; et Siméon reçut l'Amen de son attente. 

Cette fête, qui est appelée par les Grecs la Ren- 
contre du Seigneur, est appelée aussi la Purifica- 
tion de la sainte Vierge. 

La purification ne suppose ici ni aucun péché, 
ni aucun défaut de nature : aucune impureté mo- 
rale, légale ou matérielle ne se rencontrait dans 
Marie. Mqis qui sait quelle infusion inoufe de 
grâce nouvelle est indiquée ici par ce mot? 

Qui sait ce qui se passa dans le cœur de Marie, 
quand elle offrit Jésus-Christ au Père, dans ce 
jour solennel et dans ce lieu solennel ? Car cette 
fête s'appelle aussi la Présentation de Jésus au 
Temple. 

Ce fut le jour de l'oblation. 

L'oblation suprême, celle dont les sacrifices de 
l'ancienne loi n'étaient que la figure; l'oblation 
divine, attendue, appelée, symbolisée par tant de 
cris, par tant de désirs, par tant de prophètes, 
par tant de figures. 

Que durent penser ces quatre personnes, Marie, 
Joseph, Siméon, Anne, quand elles dirent : Voici 
celui qu'on attendait. Repassèrent-elles dans leur 
mémoire, subitement et instantanément, les cho- 
ses, les épisodes, les sacrifices du peuple d'Israël, 



76 PHYSIONOMIE DE SAINTS 

dans la méditation desquelles elles avaient passé 
leur vie? Le sacrifice d'Abraham passa-t-il devant 
leur mémoire, et le bélier qui remplaça Isaac, et 
tous les sacrifices de l'ancienne loi, toutes les 
prescriptions de Moïse et toutes les scènes quj 
s'étaient accomplies dans ce Temple où mainte- 
nant Jésus-Christ s'offrait à son Père? Quelle 
impression devait leur faire cette loi portée au 
Lévitique, chap. xn, où il est dit que la femme 
qui aura mis au monde un enfant, garçon ou fille, 
demeurera un certain temps séparée de la com- 
pagnie des autres, comme une personne impure? 

Il lui est défendu de toucher rien de saint, ni 
d'entrer dans le Temple, jusqu'à ce que soient 
accomplis les jours de la purification, qui sont de 
quarante jours pour un enfant mâle et de quatre- 
vingt pour une fille. Ce temps étant expiré, elle 
devait se présenter à un prêtre et lui offrir pour 
son enfant un agneau d'un an en holocauste, avec 
un petit pigeon ou une tourterelle, ou bien, si 
elle était assez pauvre pour ne pouvoir offrir un 
agneau, elle devait donner deux tourterelles et 
deux paires de colombes. 

Quelle impression profonde et mystérieuse de- 
vait produire le texte de cette loi sur la Vierge, 
qui n'avait aucun besoin d'être purifiée et qui ce- 
pendant se soumettait à l'ordonnance faite, et qui 
prenait là la place du pauvre ! Celle qui possé- 
dait le Créateur du ciel et de la terre prenait 
rang parmi les pauvres ; et c'était la petite of- 
frande qui rachetait Jésus-Christ. 



SIMÉON ET ANNE LA PROPHÉTESSE 77 

Quel aspect dut prendre aux yeux d'Anne et de 
Siméon l'enceinte de ce Temple où ils avaient tant 
prié, qui maintenant contenait Jésus et qui allait 
bientôt être détruit l 

Cette fête s'appelle aussi la Chandeleur. Le pape 
Serge I er ordonna de faire, le 2 février, la pro- 
cession avec les cierges. La Chandeleur est la 
fête des lumières. Cette procession, qui promène 
la lumière physique, symbolise ce qui se passa 
au temple de Jérusalem le jour où ces quatre 
personnes, Joseph, Marie, Siméon, Anne, sembla- 
bles à une procession, se passèrent tour à tour 
l'Enfant Jésus, lumière du monde. 

La Chandeleur est peut-être le plus populaire 
des noms de cette fête, dont l'établissement se 
perd dans la nuit des temps. 

L'institution première remonte aux premiers 
siècles de l'Eglise. Mais les premiers relâche- 
ments qui refroidirent les chrétiens la firent tom- 
ber en quelques endroits dans l'oubli. Cet oubli 
partiel et momentané se produisit peut-être vers 
l'an 5oo. Car, dans la grande peste de 54 1, qui 
dépeupla l'Egypte et plusieurs provinces de l'em- 
pire, l'empereur Justinien, sous le pontificat de 
Vigile, eut recours à la protection de la Vierge 
Immaculée. L'empereur consulta le patriarche et 
le clergé de Constantinople ; et sur leur avis, il 
interdit sous des peines sévères la négligence que 
quelques-uns apportaient dans la célébration du 
2 février. 

La négligence cessa. La fête de la Purification 



78 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

fut célébrée avec éclat. Constantinople lui rendit 
toute sa solennité ; et la peste cessa à l'instant 
même» 

Le commencement de février était marqué chez 
les païens par des saturnales épouvantables, qui 
s'appelaient les Lupercales. 

Aux superstitions et aux débauches qui souil- 
laient particulièrement cette époque de Tannée, 
le pape Gélase opposa l'observation solennelle et 
fervente de la grande fête du 2 février. 

Mais ce ne fut encore là très probablement que 
le rétablissement, et non l'institution première, 
de cette solennité. Le révérend père Combefis, de 
Tordre de Saint-Dominique, dans sa Bibliothèque 
des Pères, rapporte une homélie de saint Métho- 
dius, évêque de Tyr. Saint Méthodius vivait au 
m* siècle. 

Le cardinal de Bérulle fait, au sujet de la Pré- 
sentation de Jésus au Temple, «ne remarque sur 
laquelle j'appelle l'attention du lecteur* La fête 
de Noël est, selon lui, la révélation publique de 
Dieu à Thumanité. La fête du 2 février est une 
manifestation particulière de Dieu aux âmes pri- 
vilégiées. Elle serait, d'après ce cardinal, la fête 
des secrets de Dieu, 



CHAPITRE VI 

SAINT PAPHNUCE. 



Dans le» déserts de la Thébaîde, qui entourent 
Héraclée, il y eut beaucoup de solitaires. Le der- 
nier d'entre eux fut saint Paphnuce, dont l'his- 
toire est fort étrange. 

Paphnuce avait mené dans le désert la vie éton- 
nante des solitaires, une vie qui ne ressemblait ni 
à la vie des hommes, ni même à celle des saints 
modernes, une vie dont l'austérité surpasse l'ima- 
gination. Un jour il se dit à lui-même ; Quel est 
celui des saints auquel je ressemble ? 

La question devint une prière. 

— Seigneur, disait-il, parmi vos saints quel est 
celui auquel je ressemble le plus? 

— Paphnuce, Paphnuce, lui dit la voix qui lui 
parlait, car il était souvent conduit par une voix ; 
toi, Paphnuce, tu ressembles à un musicien qui 
chante dans un village à quelque distance d'Héra- 
clée. 

Paphnuce fut plus surpris qu'il ne l'avait encore 
été depuis le jour de sa naissance. Un musicien 
qui chantait dans un village ne répondait pas à 
l'idéal d'une sainteté semblable à la sienne. 



80 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

II approche du village, il arrive ; il demande le 
musicien. 

— II est là, lui répondent les gens du pays ; il 
est dans ce cabaret; il chante pour amuser les 
gens qui boivent. 

Paphnuce marchait de stupéfactions en stupé- 
factions. Il aborde le musicien, lui demande un 
entretien particulier, et l'ayant obtenu, lui de- 
mande par quelles voies il s'est élevé si haut en 
sainteté devant Dieu et devant les anges. 

— Brave homme, répond le musicien, je pense 
que vous plaisantez. 

— Voilà donc, pensait Paphnuce, le saint auquel 
je suis semblable! 

Le musicien reprit : 

— Je suis le dernier des misérables. Avant de 
jouer dans les cabarets, j'étais voleur de profes- 
sion. Je faisais partie d'une bande de brigands. 
Ma vie est un tissu d'abominations, et je me fais 
horreur à moi-même. 

Paphnuce devenait pensif. 

— Cherchez bien, lui dit-il, vous trouverez 
quelque bonne action. 

— Je ne vois pas, dit le voleur. 

— Cherchez bien, dit Paphnuce. 

— Je me souviens, répondit l'autre, qu'un jour 
nous avons saisi, mes brigands et moi, une vierge 
consacrée à Dieu; je la leur arrachai; je la condui- 
sis dans un village où elle passa la nuit, et le len- 
demainje la reconduisis au monastère telle qu'elle 
en était sortie. 



. 



SAINT PAPHNUGB 81 

— Ensuite? dît Paphnuce. 

— Un jour, dit le voleur, je rencontrai une très 
belle femme, errante et seule, dans un désert. 

— Comment, lui dis-je, êtes-vous ici ? 

— Ne vous informez pas de mon nom, répondit- 
elle. Mais si vous avez pitié de moi, prenez-moi 
pour esclave, et conduisez-moi où vous voudrez. 
Ma situation est horrible. Mon mari s'est trouvé 
redevable des deniers publics. Après lui avoir 
fait souffrir les plus horribles traitements, on l'a 
enfermé dans une affreuse prison, d'où il ne sort 
de temps en temps que pour subir de nouvelles 
tortures. Nous avons trois fils qui ont été arrêtés 
pour la même dette. On me poursuit à mon tour ; 
je me cache dans ce désert, et il y a trois jours 
que je n'ai mangé. 

Touché de compassion, j'emmenai cette femme; 
je la conduisis, je la soutins, je la restaurai. 
Quand elle eut mangé et qu'elle fut revenue de la fai- 
blesse où je l'avais trouvée, je lui dis : Que vous faut- 
il? 

— Avec trois cents pièces d'argent, dit-elle, 
nous serions sauvés, mon mari, mes fils et moi I 

— Voici trois cents pièces d'argent, lui dis-je ; 
maintenant soyez heureuse. Elle emporta les trois 
cents pièces et la famille fut sauvée. 

Il me semble que cette histoire contient quelque 
chose de particulier. Ce n'est pas l'enseignement 
ordinaire. C'est un enseignement exceptionnel. 
Elle nous fait non pas voir, mais entrevoir une 
chose ignorée. Elle ouvre une fenêtre sur les 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 

mystères de la justice divine, qui mesure tout, 
qui juge hifailliblement,étrangement, tenant compte 
des grâces données, des tentations subies, des si- 
tuations différentes, se jouant des pensées humai- 
nes et des vraisemblances les plus accentuées. Il 
me semble que la voix qui parlait à Paphnuce 
nous parle encore, disant aux uns : Vous vous 
croyez bons, ne présumez pas; aux autres : Vous 
vous croyez mauvais : ne désespérez pas. 

Beaucoup demeurent dans la haine, qui se 
croient dans l'amour; beaucoup se croient dans la 
haine, qui demeurent dans l'amour, dit la bienheu- 
reuse Àngèle de Foligno ; et le Saint-Esprit avait 
dit avant elle: « Nul ne sait s'il est digne d'amour 
ou de haine, » Les choses visibles et les choses in- 
visibles brûlent ensemble dans Pinscrutable abîme 
du cœur humain , comme dans une chaudière les 
nié (aux en fusion, et nul ne voit l'opération inté- 
rieure, excepté celui qui pèse les tentations et les 
grâces comme il pèse le vent et le feu. 

Promenez-vous le soir sur les bords de la mer. 
Baissez les yeux, comptez les grains de sable du 
rivage. Levez les yeux ! comptez les étoiles du ciel. 
Tout cela est peu de chose. Mais si vous essayez 
de compter les actions et les réactions intérieures 
et extérieures, les actions et les passions, les 
grâces et les tentations, les circonstances,les coups 
et les contre-coups, les assauts du dedans et les 
assauts du dehors, les velléités, les désirs, les 
succès, les échecs, les douleurs et les attaques, 
cette multitude inouïe d'efforts contradictoires qui 



1 



SAINT PAPHNUCE 83 

venant de lui, sur lui, pour lui ou contre lui ont 
produit, après quarante ou cinquante ans 5 Fhomme 
qui est là, aujourd'hui, devant vos yeux ; 

Si vous essayez ce calcul infini, vous cherchez 
un nombre que Dieu seul connaît : vous tentez 
de soulever le voile qui cache la justice éternelle, 
et peut-être cet attentat ressemble-t-il à celui du 
soldat de Josué qui mit la main sur la chose ré- 
servée, sur l'anathème. Dieu, qui est jaloux, est 
jaloux de sa justice. 

Lui seul est assez étranger à nos misères pour 
les connaître dans leur profondeur, et. en tenir 
un compte digne d'elles. Lui seul est assez clair- 
voyant pour avoir une indulgence égale à nos 
besoins. Lui seul est assez haut sur la montagne 
inaccessible, pour tenir dans la main la mesure 
de notre abîme. 

A lui seul appartient la justice comme une 
propriété. 

Justice profonde et mystérieuse, justice di- 
vine, inconnue comme Dieu, justice qui nous ré- 
serve des étonnements immenses 1 Justice sans 
défaillance, qui voit d'un seul coup d'œil au-delà 
des quatre horizons ! Justice qui tient compte de 
toutes les choses relatives, par ce qu'elle est abso- 
lue ! 

Un prêtre alla visiter Paphnuce dans le désert, 
Paphnuce, disciple de saint Macaire, lui parla de 
son maître. — Connaissez-vous, dit-il, connaissez- 
vous l'histoire du présent de l'hyène? Car c'est 
ainsi que mon maître appelait sa tunique, la tu- 



84 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

nique qu'il légua depuis à Mélanie la bienheu- 



reuse 



— Je ne connais pas, dit le prêtre, cette histoire. 

— Un jour, reprit Paphnuce, Macaire, mon 
maître, était assis dans sa cellule, s'entretenant 
avec le Seigneur. Un animal frappa de la tête 
contre la porte de la cellule ; la porte céda, l'ani- 
mal entra et se jeta aux pieds de Macaire, dé- 
posant devant lui son petit. Le solitaire les regarda 
tous deux : c'était une hyène qui mon trait son petit à 
mon maître Macaire. Macaire, l'ayant examiné, 
s'aperçut qu'il était aveugle. Alors il cracha sur 
ses yeux fermés, et aussitôt ses yeux s'ouvrirent. 
Sa mère lui donna immédiatement sonlait et rem- 
porta. Le lendemain on frappe encore; la porte 
s'ouvre : c'était la Hyène qui revenait. Celte fois, 
au lieu d'apporter son petit, elle apportait une 
grande peau de brebis. Macaire, ayant considéré 
cette peau, dit à la Hyène : Comment as-tu p j te 
procurer cette peau, sinon par un vol et par un 
meurtre ? Malheureuse, je t'ai fait du bien, et toi 
tu as volé un pauvre et tu as tué sa brebis ! 

La Hyène continuait à tenir la peau et à la pré- 
senter d'un air suppliant. 

— Non, dit mon maître, je ne veux pas ce bien: 
il est mal acquis . 

La Hyène baissa la tête et plia les genoux. 

Alors mon maître, touché de compassion, lui 
dit : Hyène, veux-tu me promettre de ne plus 
faire tort aux pauvres désormais et de plus dévo- 
rer leurs brebis ? 



L 



SAINT PAPHNUCE 85 

La Hyène fît signe de la tête, comme si elle eût 
promis. 

— Alors, dit mon maître, j'accepte ton présent. 

Et la tunique de Macaire s'appelait le présent 
de la Hyène. Jamais il ne la nomma autrement, 
et il la donna, comme un don très précieux, à 
Mélanie. 

C'est ainsi que Paphnuce parlait. 

Il y avait à la même époque une pécheresse 
nommée Thaïs, dont labeauté était extraordinaire. 
Plusieurs se réduisirent à l'aumône pour lui faire 
des cadeaux, et la jalousie allumait entre ces 
hommes de telles fureurs que souvent sa maison 
était teinte de sang. 

Le scandale prit de telles proportions que le 
bruit en arriva jusqu'à l'abbé Paphnuce. On alla 
lui demander ce qu'il fallait faire dans de telles 
circonstances. 

Quelque temps après, saint Antoine dit à ses 
disciples : Veillez et priez. 

Et tous passèrent la nuit en oraison. Ils n'étaient 
pas réunis, mais séparés, et chacun priait suas 
discontinuer. 

Parmi les disciples de saint Antoine, le plus 
ardent et le plus simple était Paul. 

Et pendant cette nuit d'oraison continue Ile , il 
arriva que le Seigneur ouvrit à Paul les yeux de 
l'esprit, et Paul vit le ciel ouvert, et dans le ciel 
un lit magnifique, environné de trois vierges dont 
le visage était resplendissant, et la lumière sortait 
de leur face. 



8d PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Paul s'écria dans l'extase : mon père Antoine, 
quelle superbe récompense vous est réservée 
dans le ciel 1 Une telle faveur ne peut être faite 
qu'à voua, et je vois le lieu de votre repos éter- 
nel 1 

Mais la voix qui parle dans l'extase s'éleva et 
dit à Paul : 

— Ce 1U n'est pas réservé à ton père Antoine. 

— Et à qui donc, dit Paul stupéfait ? A qtiel 
saint, à quel martyr? 

— Ce lit est réservé à Thaïs la pécheresse, dit 
la voix qui parle dans l'extase. 

Gr, voici ce qui s'était passé. 

Paphnuce, informé de la vie de Thaïs et du 
scandale universel, prit de l'argent, revêtit un 
habit séculier et se rendit dans la ville où habitait 
la pécheresse. 

Il se présenta chez elle : 

— Sans doute, lui dit-ilj cette chambre est re- 
tirée et secrète. Cependant elle ne me convient 
pas parfaitement. J'en voudrais une plus retirée 
et plus secrète* 

— Je vous assure, répondit Thaïs, que nous 
sommes ici parfaitement à l'abri dés regards des 
hommes. 

— Sans doute, dit Paphnuce, mais cela ne nie 
suffit pas. Je vous prie de vouloir bien me con- 
duire dans une chambre où nous soyons à l'abri 
des regards de Dieu, 

Thaïs fut troublée au fond de l'âme. La conver- 
sation continua. Paphnuce lui demanda comment 



SAINT PAPHNUCfi 87 

elle osait faire devant Dieu ce qu'elle n'osait pas 
faire devant les hommes. Enfin , telle fut son élo- 
quence, telle fut la puissance donnée à ses pa- 
roles, que Thaïs ne voulut pas sortir de la cham- 
bre où ils étaient enfermés avant d'avoir obtenu 
de lui pardon et pénitence* 

— J'irai, lui dit-elle, passer ma rie où vous 
me l'ordonnerez. Donnez-moi seulement trois 
heures; dans Irois heures, je suis à vous } et vous 
ordonnerez de moi cj que vous voudrez. 

Thaïs sortit, prit tous les meubles et objets qui 
avaient été le prix de ses péchés, les fit porter 
sur la place publique, puis elle les brûla en pré- 
sence de tout le peuple, et annonça publiquement 
son repentir et sa conversion. 

Ceci fait, elle se rendit au lieu où l'attendait 
Paphnuce* 

— Maintenant, lui dit-elle, je suis à vos ordres. 
Paphnuce la conduisit dans un monastère de 

vierges, et renferma dans une cellule dont il bou- 
cha Tentrée avec du plomb, laissant seulement 
une petite fenêtre par où les sœurs devaient lui 
passer, tous les jours, du pain et de l'eau. 

Entre les hommes d'alors et les hommes d'au* 
jourd'hui la diiïérence est énorme Mœurs, habi- 
tudes, tempérament physique, tout a changé, La 
nature de nos tentations n'est plus la même. Les 
remèdes ont changé comme l'état des malades ; 
mais nous ne devons pas plus nous étonner des 
rigueurs de nos pères que de leur force physique 
et des armures qu'ils portaient. 



88 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

— De quelle façon dois-je prier? dit Thaïs à 
Paphnuce qui s'en allait* 

— Vous n'êtes pas digne de prononcer le nom 
de Dieu, répondit Paphnuce, et je vous défends 
de lever les bras vers le ciel. Dites seulement 
ces paroles : « Vous qui m'avez faite, ayez pitié 
de moi ». Et telle fut, pendant trois ans, la seule 
prière de Thaïs 1 

Au bout de trois ans, Paphnuce, à qui saint 
Antoine raconta la vision de Paul son disciple , 
alla au monastère des vierges et ouvrit la cellule 
où Thaïs était renfermée. Mais Thaïs ne voulait 
pas sortir. 

— Sortez, dît Paphnuce; car vos péchés sont 
pardonnes. 

— Depuis que je suis ici, répondit Thaïs, je 
les ai mis devant mes yeux, comme un monceau, 
et je n J ai pas cessé de les regarder. 

— C'est pour ce regard, dit Paphnuce, et non 
à cause de votre pénitence extérieure et maté- 
rielle, que Dieu vous a pardonné. 

Thaïs sortit de sa cellule, et mourut quinze 
jours après* 






_. 



CHAPITRE VII 

SAINTE FRANÇOISE ROMAINE. 



Sainte Françoise naquit en i384. Sa vie se 
résume en un mot : la vision. Vivre, pour elle, ce 
fut voir. Sa vie en ce monde n'est que Técorce 
légère et transparente de la vie qu'elle menait déjà 
dans l'autre monde. Sa vie terrestre fut une appa- 
rence. A douze ans, elle était déjà dans un état 
extraordinaire. Elle avait l'intention et le désir de 
ne pas se marier. Mais son confesseur l'engagea 
à ne pas résister aux instances de ses parents. 
Elle épousa donc Laurent Ponziani. 

A peine mariée, elle tomba malade. Guérie par 
une apparition de saint Alexis, elle mena dans sa 
maison une vie sévère et admirable. Elle dut bien 
voir que le mariage n'avait diminué en rien sa 
grâce intérieure, et que Dieu n'est astreint, dans 
la distribution de ses faveurs, à aucune loi tyran- 
nique de catégorie et d'exclusion. Elle prouva à 
elle-même et aux autres, par la vie qu'elle mena 
dans le mariage, qu'elle avait bien fait de se ma- 
rier. 

La mort de son fils Jean peut être comptée 
parmi les bonheurs de la vie de sainte Françoise, 



90 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Cet enfant eut une mort extraordinaire. « Je vois, 
dit-il, saint Antoine et saint Onuphre qui viennent 
me chercher pour me conduire au ciel. » Il fut 
enterré dans l'église de Sainte-Cécile. 

Mais de graves événements publics et privés 
vinrent menacer, sinon renverser, la paix inté- 
rieure de Françoise. Rome fut prise par le roi de 
Naples Ladislas. La maison de Françoise fut pil- 
lée, ses biens confisqués, son mari exilé. L'orage, 
qui pouvait briser la famille, ne la brisa pas. Le 
calme revint, Laurent fut rappelé et ses biens lui 
furent rendus. 

À partir de ce jour, la vie de Françoise redou- 
bla d'austérité. Son confesseur fat obligé de mo- 
dérer les rigueurs qu'elle exerçait envers elle- 
même- Elle trouva dans sa belle-sœur une amie 
et une confidente à laquelle elle put ouvrir son 
ame et confier ses secrets. 

Vannosa, c'était le nom de la sœur de Laurent* 
Vannosa et Françoise allaient de porte en porte 
quêter pour les pauvres. Ensemble elles faisaient 
leurs pèlerinages au dehors, leurs prières au de- 
dans. Un jour un prêtre, qui blâmait Françoise 
comme indiscrète et exagérée, lui donna une hos- 
tie non consacrée. Elle s'en plaignit; le prêtre 
avoua sa faute et en fit pénitence. 

L'année i434 fut marquée par de terribles 
épreuves, Le pape Eugène IV était en exil. Comme 
il s'était déclaré pour les Florentins dans leur 
guerre contre Philippe, duc de Milan, Philippe, 
pour se venger, souleva contre Eugène plusieurs 



SAINTE FRANÇOISE ROMAINE 01 

des évêques réunis à Bâle. Quelques propositions 
schismatiques furent mises en avant. On osa même 
citer Eugène devant le Concile comme un accusé. 

C'était la nuit du 1 4 octobre 1 434. Françoise était 
dans son oratoire. Elle fut ravie en extase. Elle vit 
la mère de Dieu et reçut d'elle des instructions 
et des ordres qu'il fallait transmettre au Pape, à 
Bologne. Le lendemain, Françoise va trouver son 
confesseur, dom Giovanni, et le supplie de se ren- 
dre à Bologne pour exécuter les ordres de Marie, 
Dom Giovanni hésite. « Mon voyage, répondit-il, 
sera inutile ; je vous compromettrai ; je me com- 
promettrai ; le Pape ne me croira pas. Vous passe- 
rez pour une folle, et moi pour une dupe. » Cepen- 
dant, sur de nouvelles instances, dom Giovanni se 
décide. Il part; le Pape le reçoit parfaitement, ap- 
prouve toutes les demandes de Françoise et donne 
des ordres conformes aux désirs de la sainte. Dom 
Giovanni revient ; et quand il veut raconter à Fran- 
çoise l'heureux succès de sa mission, elle l'iuiei- 
rompt et lui dit : « C'est moi, s'il vous plaît, qui 
vais vous raconter votre voyage. J'étais avec vous 
en esprit, et je sais tout ce qui vous est arrivé, » 

Parmi les événements de son voyage se trou- 
vait une guérison due aux prières de Françoise. 

L'union de Françoise et de Vannosa devint cé- 
lèbre aux yeux des hommes et des anges. Elles 
se quittaient peu dans leur vie extérieure. Dans 
leur vie intérieure, elles ne se quittaient pas, 
Cette intimité divine reçut une sanction divine 
comme elle. Un jour les deux femmes s'étaient 



L_ 



92 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

retirées dans un jardin, à l'ombre d'un arbre. 
Elles délibéraient ensemble sur les moyens de 
sanctifier leur vie et de se livrer à des exercices 
pour lesquels la permission de leurs maris était 
nécessaire. On était au printemps. Cependant, au 
lieu de porter des fleurs, l'arbre porta des fruits. 
De belles et bonnes poires tombèrent aux pieds 
des deux femmes, qui les portèrent à leurs maris 
et les confirmèrent par ce prodige dans l'intention 
où ils étaient de n'entraver en rien les projets de 
Françoise et de Vannosa. 

L'an i435, l'épouse de Laurent entreprit d'éri- 
ger une congrégation de femmes vierges ou veu- 
ves. Plusieurs visions célestes la confirmèrent 
dans sa résolution. Les oblates, qu'elle fonda, 
eurent pour première supérieuie et directrice la 
sainte elle-même. Elle conduisait les sœurs dans 
les hôpitaux et chez les pauvres. Ses compagnes 
pansaient les malades et apportaient aux pauvres 
tout ce dont ils avaient besoin. Plusieurs fois, au 
lieu d'un remède ou d'un secours insuffisant et 
vulgaire, ce fut la guérison elle-même subite et 
miraculeuse que sainte Françoise apporta. 

Un an après la mort de son fils Evangelista, 
Françoise vit dans son oratoire l'enfant qu'elle 
avait perdu : « Avant peu, lui dit-il, ma sœur 
Agnès viendra me rejoindre. Mais voici mon 
compagnon, qui sera désormais le vôtre: c'est un 
archange que le Seigneur vous envoie et qui ne 
vous quittera plus. » 

Depuis ce moment, Françoise put lire et tra- 



k 



SAINTE FRANÇOISE ROMAINE 93 

vailler la nuit aussi facilement que le jour; car 
l'archange était une lumière visible pour elle. La 
lumière était tantôt à droite, tantôt à gauche. 

Bien des années plus tard, le i3 août i439, 
Françoise aperçoit un changement dans le visage 
et l'attitude de l'archange. Son visage devient plus 
brillant, et il lui dit : <c Je vais tisser une voile 
de cent liens, puis une autre de soixante, puis 
une autre de trente. » 

Cent quatre-vingt-dix jours après la vision, les 
trois voiles étaient tissées; Françoise mourut. 

Françoise eut le pressentiment de sa mort et 
prévint ses amis. Elle demandait à Dieu de mou- 
rir afin de ne pas voir sur la terre les nouvelles 
douleurs dont l'Eglise était, à sa connaissance, 
menacée et même assaillie. Car en ce moment 
l'antipape prenait le nom de Félix V. 

Françoise tomba malade. « N'oubliez rien, dit- 
elle à dom Giovanni, rien de ce qui est nécessaire 
au salut de mon âme. » 

Et quelques jours après : « Mon pèlerinage va 
finir dans la nuit de mercredi à jeudi. » 

La mort fut fidèle au rendez-vous. 

Mais la vie de Françoise réside dans ses vi- 
sions. II est temps d'y arriver. 

Les visions les plus singulières, les plus éton- 
nantes, les plus caractéristiques de sainte Fran- 
çoise, sont les visions de l'Enfer. D'innombrables 
supplices, variés comme les crimes, lui furent 
montrés dans leur ensemble et dans leurs détails. 
Elle vit l'or et l'argent, fondus, entassés par les 



94 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

démons dans la gorge des avares. Elle vit des 
choses nombreuses, singulières, détaillées, épou- 
vantables. Elle vit les hiérarchies des démons, 
leurs fonctions, leurs supplices, les crimes divers 
auxquels ils président. Elle vit Lucifer, consacré 
à l'orgueil, chef général des orgueilleux, roi de 
tous les démons et de tous les damnés. Et ce roi 
est beaucoup plus malheureux que ses sujets. 
L'enfer est divisé en trois parties : l'enfer supé- 
rieur, l'enfer mitoyen, l'enfer inférieur. Lucifer 
est au fond de l'enfer inférieur. Sous Lucifer, chef 
universel, se trouvent trois chefs subordonnés à 
lui et préposés à tous les autres. Asmodée, qui 
préside aux péchés de la chair : c'était un chéru- 
bin ; Mammon, qui préside aux péchés de l'ava- 
rice : il était un trône. Il est intéressant de voir 
que l'argent fournit à lui seul une des trois gran- 
des catégories : Béelzébuth préside aux péchés 
de l'idolâtrie. Tout crime qui tient aux pratiques 
de la magie, du spiritisme, etc., relève de Béel- 
zébuth. Béelzébuth est particulièrement et spé- 
cialement le prince des ténèbres. Il est torturé par 
les ténèbres ; et c'est au moyen des ténèbres 
qu'il torture ses victimes. Une partie des démons 
reste en enfer; une autre partie réside en l'air; 
une autre partie réside au milieu des hommes, 
cherchant qui dévorer. Ceux qui restent en enfer 
donnent leurs ordres et envoient leurs députés ; 
ceux qui résident dans l'air • agissent physique- 
ment sur les perturbations atmosphériques et tel- 
luriques, lancent partout leurs influences mauvai- 






SAINTE FRANÇOISE ROMAINE 95 

ses, empestent l'air physiquement et moralement. 
Leur but est spécialement de débiliter l'âme. 
Quand les démons chargés de la terre voient une 
âme débilitée par l'influence des démons de l'air, 
ils l'attaquent dans sa défaillance, pour la vain- 
cre plus facilement. Ils l'attaquent au moment où 
elle se défie de la Providence. Cette défiance, 
dont les démons de Pair sont spécialement les 
inspirateurs, préparent Pâme à la chute que les 
démons de la terre vont solliciter d'elle. Et d'a- 
bord, dès qu'elle est affaiblie par la défiance, ils 
lui inspirent l'orgueil, où elle tombe d'autant plus 
facilement qu'elle est plus débile. Quand l'orgueil 
a augmenté sa faiblesse, arrivent les démons de la 
chair, qui lui soufflent leur esprit; quand les dé- 
mons de la chair l'ont encore affaiblie, arrivent les 
démons chargés des crimes de l'argent; et quand 
ceux-ci ont encore diminué en elles les ressour- 
ces de la résistance, arrivent les démons de l'i- 
dolâtrie, qui accomplissent et achèvent ce que 
les autres ont commencé. 

Tous s'entendent pour le mal; et voici la loi 
de la chute : 

Tout péché que l'on garde entraîne dans un 
autre péché. Ainsi l'idolâtrie, la magie, le spiri- 
tisme attendent au fond de l'abîme ceux qui, de 
précipices en précipices, ont glissé dans leurs en- 
virons. 

Toutes les choses de la hiérarchie céleste sont 
parodiées dans la hiérarchie infernale. Nul démon 
ne peut tenter une âme sans une permission de 



96 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Lucifer. Les démons qui sont à poste fixe dans 
les enfers souffrent la peine du feu. Les démons 
qui sont dans Pair ou sous la terre ne souffrent 
pas actuellement la peine du feu ; mais ils endu- 
rent d'autres supplices terribles, et particulière- 
ment la vue du bien que font les Saints. L'homme 
qui fait le bien inflige aux démons une torture 
épouvantable. Quand sainte Françoise était ten- 
tée, elle savait, à la nature et à la violence de la 
tentation, de quelle hauteur était tombé l'ange 
tentateur, et à quelle hiérarchie il avait appar- 
tenu. 

Quand une âme tombe en enfer, son démon ten- 
tateur est remercié et félicité par une foule d'au- 
tres démons. Mais quand une âme est sauvée, son 
démon tentateur est moqué par les autres démons 
et conduit devant Lucifer, qui lui inflige un châti- 
ment spécial distinct de ses autres tortures. Ce 
démon entre quelquefois par la suite dans le corps 
des animaux ou dans celui des hommes. Alors il 
se fait passer pour l'âme d'un mort. 

Nous voyons que les pratiques modernes, plus 
connues depuis les tables tournantes, étaient usitées 
de tout temps et décrites par sainte Françoise. 

Quand un démon a réussi à perdre une âme, 
après condamnation de cette âme, il devient le 
tentateur d'un autre homme; mais il est plus 
habile que la première fois. II profite de l'expé- 
rience que la victoire lui a donnée ; il est plus 
habile et plus fort pour perdre. 

Quand un homme est dans l'habitude du péché 



SAINTE FRANÇOISE ROMAINE 97 

mortel, sainte Françoise voit le démon sur lui; 
quand le péché mortel est effacé, sainte Fran- 
çoise voit le démon non plus sur lui, mais à côté. 
Après une excellente confession,le démon est affai- 
bli; la tentation n'a plus le même degré d'énergie. 
Quand le nom de Jésus est prononcé saintement, 
sainte Françoise voit les démons de l'air ,de la terre 
et des enfers s'incliner avec des tortures épou- 
vantables, et d'autant plus épouvantables qu'il est 
prononcé plus saintement. Si le nom de Dieu est 
prononcé dans le blasphème, les démons sont en- 
core obligés de s'incliner; mais un certain plaisir 
est mêlé au chagrin que leur fait l'hommage 
qu'ils sont forcés de rendre. 

Quand l'homme blasphème le nom de Dieu, les 
anges du ciel s'inclinent aussi. Ils témoignent un 
respect immense. Ainsi les lèvres humaines, qui 
se meuvent si facilement et qui prononcent si lé- 
gèrement le nom terrible, produisent dans tous 
les mondes des effets extraordinaires et éveillent 
des échos, dont l'homme qui parle ici-bas ne soup- 
çonne ni l'intensité ni la grandeur. 

Le feu du purgatoire est très différent du feu 
de l'enfer. Françoise voit le feu de l'enfer noir, 
celui du purgatoire clair, avec une teinte rouge. 
Elle voit, non pas dans le purgatoire, mais en de- 
hors, l'ange gardien de la personne morte qui se 
tient du côté droit, et le démon tentateur qui se 
tient du côté gauche. L'ange gardien présente à 
Dieu les prières des vivants, offertes pour l'âme 
qu'il assiste en purgatoire. Quant aux prières faî- 

7 



1 



98 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

tes pour des âmes qu'on croit en purgatoire et 
qui n'y sont pas, voici, d'après sainte Françoise, 
comment se fait l'application. Si l'âme qu'on croit 
en purgatoire est déjà au ciel et n'a plus besoin de 
prières, la prière faite pour elle s'applique aux 
autres âmes du purgatoire et aussi au vivant qui 
a fait cette prière. Si l'âme qu'on croit en purga- 
toire est en enfer, le mérite et l'efficacité de sa 
prière retombent tout entiers sur celui qui a prié 
et ne se partagent pas, comme dans l'hypothèse 
précédente. 

Françoise voit dans le purgatoire trois demeu- 
res, inégalement douloureuses et terribles. Dans 
cette division, elle aperçoit encore des subdivi- 
sions. Partout le châtiment offre un rapport exact 
avec le péché commis, avec la nature de ce péché, 
ses causes, ses effets et toutes ses circonstances. 

Une des plus belles visions de Françoise est la 
vision des trois cieux.Elle vit ce jour-là le ciel étoile, 
puis le ciel cristallin, puis le ciel empyrée. Elle vit 
l'immensité du ciel étoile, sa splendeur, l'énorme 
distance qui sépare les étoiles les unes des autres. 
Plusieurs d'entre elles lui apparurent plus grandes 
que la terre. Le ciel étoile lui donna l'idée d'une 
splendeur inconnue et inimaginable. Le ciel cris- 
tallin lui apparut aussi élevé au-dessus du ciel étoile 
que le ciel étoile est élevé au-dessus de nous. 

Elle vit la splendeur du ciel cristallin beaucoup 
plus grande que celle du ciel étoile. Quant au ciel 
empyrée, il est beaucoup plus élevé au-dessus du 
cristallin que le cristallin au-dessus de l'étoile. Il 



L 



SAINTE FRANÇOISE ROMAINE 99 

est absolument inimaginable comme immensité et 
comme magnificence. Les âmes bienheureuses et 
les saints de la terre, illustrés par les rayons qui 
partaient des plaies du Sauveur, brillaient d'un 
éclat inégal sous le feu de rayons inégaux. Les 
plaies des pieds éclairaient ceux qui aimaient, les 
plaies des mains ceux qui aimaient plus, la plaie 
du côté ceux qui aimaient avec une pureté plus 
profonde. Sainte Françoise vit dans cette vision sou 
âme abîmée dans la plaie du cœur. Elle vit la pi nie 
du cœur comme un océan sans rivage : c'était un 
abîme, et le fond ne se voyait pas; et plus elle avan- 
çait, plus l'immensité lui paraissait insondable. 

Unautre jour, elle entendit de la bouche de Jé- 
sus-Christ ces paroles : «Je suis la profondeur de 
la puissance divine : j'ai créé le ciel, la terre, les 
fleuves et les mers. Toutes choses sont créées d'a- 
près ma sagesse. Je suis la profondeur, je suis la 
sagesse divine, je suis la sagesse infinie, je suis le 
Fils unique de Dieu,,. Je suis lahauteur, la sphère 
immense (immensa rotundîtas), la hauteur de l'a- 
mour, la charité inestimable : par mon humilité, fon- 
dée sur l'obéissance, j'ai délivré le genre humain.* 

Je termine par la plus haute vision : 

« Je vis, dit-elle à son confesseur, je vis l'Être 
avant la création des anges. Je vis PÊtre comme 
il est permis de le voir à une créature vivant dans 
la chair. » 

C'était un cercle immense, rond et splendïde. 
Ce cercle ne reposait sur rien que sur lui-même» 
11 était son propre soutien. Une splendeur inouïe, 



100 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

que l'esprit ne se figure pas, sortait de ce cercle; 
et Françoise ne pouvait regarder fixement cet 
éclat intolérable. Au-dessous de ce cercle infini et 
éblouissant il y avait un désert qui donnait l'idée 
du vide ; c'était la place du ciel avant que le ciel 
ne fût. Dans le cercle, quelque chose comme la 
ressemblance d'une colonne très blanche et par- 
faitement éblouissante: c'était comme un miroir 
où Françoise apercevait le reflet de la Divinité ; 
et elle vit là quelques caractères tracés : prin- 
cipe sans principe et fin sans fin. 

Car Dieu portait le type de toutes choses dans 
son Verbe avant de rien créer. 

Puis voici comme d'innombrables flocons de 
neige qui couvrent les montagnes : ce sont les 
anges qui sont créés. Le tiers sera précipité 
dans l'abîme ; les deux tiers resteront dans la 
gloire _ 

L'Immaculée Conception de la Vierge apparut 
à sainte Françoise dans cette vision fondamentale. 

La vision de l'autre monde fut le signe parti- 
culier et le trait caractéristique de sainte Fran- 
çoise Romaine. 






CHAPITRE VIII 

SAINT GRÉGOIRE LE GRAND. 



C'était au sixième siècle, du temps de Jusli- 
nien 1 er et de Phocas. Je n'essayerai pas de tracer 
l'esquisse de la situation où se trouvait le monde, 
mais de saisir le caractère de saint Grégoire le 
Grand. Parmi les agitations terribles d'un siècle 
en fureur, un homme se rencontra qui mit le 
bonheur de ea vie dans la méditation et l'interpréta- 
tion de l'Ecriture sainte. La paix, cette source vive 
d'où coule la contemplation, la paix fut le don de 
cette âme si entourée d'agitations. Moine d'abord, 
il s'absorba dans la prière et la réflexion. Pendant 
la peste qui désola Rome, il fit faire pendant trois 
jours une procession générale où parurent pour la 
première fois tous les abbés avec tous leurs moines, 
toutes les abbesses avec toutes leurs religieuses. 
L'image de la sainte Vierge fut portée en cette 
solennité. Et l'on raconte que sur son passage 
l'air corrompu s'écartait pour lui faire place, et 
que, sur le sommet du mausolée de l'empereur 
Adrien, saint Grégoire aperçut un ange qui remet- 
tait son épée dans le fourreau. C'est à l'image de 
cet ange debout sur le monument que se rattache 



102 PHYSIONOMIES DE SAINTS 



H 



le nom que ce monument porte encore aujourd'hui. 
C'est le château Saint-Ange. Cependant, Gré- 
goire était menacé du souverain Pontificat. Pour 
échapper au péril, il s'enfuit déguisé. La fuite fut 
inutile. Il fut enlevé d'une " caverne où il s'était 
caché, amené à Rome malgré sa résistance et 
couronné le 3 septembre 500. 

Aux lettres de félicitations qui lui arrivèrent de 
tous côtés il répondit par des larmes et des gé- 
missements. € J'ai perdu, écrivait-il à la sœur de 
l'empereur, tous les charmes du repos. Je parais 
monter au dehors, je suis tombé au dedans. Et 
d'ailleurs, je suis tellement accablé de douleur que 
je puis à peine parler. De quelle région tranquille 
je suis tombé, et dans quel abîme d'embarras ! » 

Il écrivait à son ami André : « Pleurez, si vous 
m'aimez, car il j a tant ici d'occupations temporel- 
les, que je me trouve, par cette dignité, presque 
séparé de l'amour de Dieu. » 11 disait au diacre 
Pierre : « Mon chagrin est toujours vieux par sa 
durée et toujours nouveau par sa croissance. Ma 
pauvre Ame se rappelle ce qu'elle était autrefois 
au monastère, planant sur tout ce qui se passe et 
sur tout ce qui change, quand elle franchissait la 
prison du corps par la contemplation. Maintenant 
je supporte les mille affaires des hommes du siè- 
cle. Je suis souillé dans cette poussière, et 
quand je veux retrouver ma retraite intérieure, 
j*y reviens amoindri. » 

Et en effet, quel labeur sur luil Quel poids sur 
ses épaules I En Afrique, le donatisme ; en Espa- 



SAINT GRÉGOIRE Lfi GRAND 103 

gne, l'arianisme ; en Angleterre, l'idolâtrie ; en 
Gaule, Frédégonde et Brunehaut; en Italie, les 
Lombards; en Orient, l'arrogance des patriar- 
ches de Constantinople. La sollicitude de saint 
Grégoire s'étendit partout. Elle était large et pro- 
fonde comme l'Océan. Elle allait d'un bout du 
monde à l'autre, soignant toutes les plaies. Les 
pauvres du monde entier étaient l'objet direct de 
ses soins continuels. Il les recevait à table. Saint 
Grégoire le Grand dînait entouré de mendiants. 
Un jour qu'il allait lui-même chercher pour l'un 
d'entre eux ce qu'il faut pour se laver, pendant 
qu'il préparait le bassin, le pauvre disparut, mais 
la nuit suivante Jésus-Christ apparut à son Vicaire 
et lui dit : « Vous me recevez ordinairement en 
mes membres, mais hier c'est Moi-même que 
vous avez reçu. » 

Saint Grégoire le Grand inaugura, pour signer 
ses lettres, la formule sublime : Serviteur des 
serviteurs de Dieu. 

Pendant qu'il était moine, sa mère lui envoyait 
chaque jour pour sa nourriture quelques légumes 
dans une écuelle d'argent. Arrive un pauvre mar- 
chand qui dit avoir fait naufrage, avoir tout per- 
du, et qui demande secours. Saint Grégoire lui 
donne six pièces d'argent, puis six autres. Puis, 
après bien des dons, le pauvre se représentant 
toujours, saint Grégoire donne l'écuelle d'argent, 
dernier débris de son ancienne argenterie. 

Bien des années se passèrent; saint Grégoire 
était Pape. « Invitez aujourd'hui douze pauvres à 



104 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ma table, » avait-il dit à son intendant. Il entre 
dans la salle à manger; au lieu de douze pauvres, 
il y en voit treize. Il interroge l'intendant. «Pour- 
quoi treize ? — Très-Saint Père, il n'y en a que 
douze, » Saint Grégoire en voyait treize. Mais 
Tua d'entre eux changea de visage pendant le 
repas : « Votre nom? lui dit Grégoire; je vous 
supplie de me dire votre nom. — Pourquoi me 
demandez-vous mon nom, qui est admirable? 
répond h pauvre. Je suis ce marchand à qui vous 
avez donné l'écuelle de votre mère. Pour cette 
é eue lie d'argent que vous m'avez donnée, Dieu 
vous a donné le trône et la chaire de saint Pierre. 
Je suis Tange que Dieu avait envoyé vers vous 
pour éprouver votre miséricorde. » 

À travers cette quantité d'oeuvres et ces prodi- 
ges de vie active, saint Grégoire alimentait en lui, 
par l'Ecriture Sainte, la vie contemplative. J'ar- 
rive à ce qu'il a de particulier, d'intime, de spé- 
cial, C'est l'interprétation symbolique de l'Ecri- 
ture Sainte. Sans oublier, bien entendu, la réalité 
du sens historique, saint Grégoire approfondit le 
sens symbolique avec une profondeur et une au- 
dace vraiment extraordinaires. Il faut traduire et 
citer quelques passages de son interprétation 
relative à Job et à Ezéchiel : 

€ Est-ce toi qui lèves à ton heure l'étoile du 
matin, et qui fais venir le soir sur les fils de la 
terre ? 

€ Est-ce à toi que sont ouvertes les portes de 
la mort? 



SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 105 

<c Est-ce toi qui as vu les entrées ténébreuses? 

<c Est-ce toi qui as donné tes ordres à la pre- 
mière lueur du jour et qui as dit à l'aurore : Voici 
ta place? 

€ Qui donc peut ces choses, sinon le Seigneur? 

€ Et cependant l'homme est interrogé, afin que 
son impuissance lui devienne plus évidente. Celui 
qui a grandi par d'immenses vertus et qui ne voit 
plus d'homme au-dessus de sa tête, il faut que 
celui-là, afin qu'il évite l'orgueil, soit comparé à 
Dieu pour être écrasé sous la comparaison. Mais, 
ô quelle puissante exaltation que cette humilia- 
tion qui tombe de si haut ! Quelle gloire pour cet 
homme, qui n'apparaît petit que quand Dieu pro- 
voque avec lui-même une comparaison ! Comme il 
écrase les hommes du poids de sa grandeur, celui 
à qui Dieu dit : « Voilà mes témoins; tu es moins 
grand que moi. » A quelle puissance il faut être 
arrivé, pour être convaincu de son impuissance 
par une sublime interrogation! » 

Saint Grégoire parle de justice et de miséri- 
corde. Il s'interrompt tout à coup par une appa- 
rente digression ! 

« Voici, pendant que je vous parle, que Joseph 
frappe à la porte de mon esprit. Il veut rendre 
témoignage à mes paroles. Quand il avait inno- 
cemment raconté à ses frères la vision de sa 
grandeur future, il avait excité leur envie. Vendu 
par ses mêmes frères aux Ismaélites et conduit 
en Egypte, il fut élevé au pouvoir par un effet 
merveilleux de la puissance divine. Ses frères, 



106 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

poussés en Egypte par la famine, se prosternè- 
rent devant lui, le front contre terre. Ils l'avaient 
vendu, de peur de se prosterner, et ils se pros- 
ternèrent parce qu'ils Pavaient vendu. » 

Les mots mystérieux de l'Ecriture s'ouvrent 
mystérieusement à l'esprit de saint Grégoire. 

* Tu sauras, dit Eliphaz à Job, tu sauras que 
ton tabernacle a la paix; et, visitant ton image 
tu ne pécheras pas.» 

Le tabernacle, c'est le corps. « Mais, ajoute 
saint Grégoire, il n'est pas de chasteté sans dou- 
ceur. L'image d'un homme, c'est un autre homme. 
Notre prochain est notre image ; car il nous mon- 
tre ce que nous sommes. La visite corporelle se 
fait avec les pieds , la visite spirituelle se fait avec 
le cœur. L'homme visite son image quand, porté 
sur les ailes de la tendresse, il se considère dans 
autrui et tire des réflexions qu'il fait sur lui- 
même la force de secourir le faible. La vérité a 
dit par la bouche de Moïse que la terre a produit 
une herbe et que chaque herbe se reproduit comme 
elle est, que le bois porte son fruit. > 

« L'arbre produit en effet une semence sembla- 
ble à lui, quand notre pensée transporte sur un 
autre la considération qu'elle a tirée d'elle-même 
et produit la semence d'un bienfait : « Faites aux 
autres ce que vous voulez qu'ils vous fassent. » 

Et ailleurs : 

« Que le Seigneur, dit Job, exauce mon désir l 
Remarquez ce mot ; mon désir. La vraie prière 
n'est pas dans le son de la voix, mais dans la 



SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 107 

pensée du cœur. Ce ne sont pas nos paroles, ce 
sont nos désirs qui font, auprès des oreilles se- 
crètes de Dieu, la force de nos cris. Si nous 
demandons de bouche la vie éternelle, sans la 
désirer du fond du cœur, notre cri est un silence* 
Si, sans parler, nous la désirons du fond du 
cœur, notre silence est un cri. » 

Ecoutez saint Grégoire sur les paroles de Dieu 
aux amis de Job : « Vous n'avez pas parlé juste 
devant moi, comme mon serviteur Job. > 

€ Seigneur, quelle distance de notre obscurité 
à votre lumière ! Vous jugez que Job est vain- 
queur et bienheureux; et nous, nous avions cru 
qu'il avait blasphémé 1 Vous jugez que ses amis 
sont coupables, et nous avions cru qu'ils avaient 
plaidé votre cause ! Mais comment se fait-il donc 
que tout à l'heure Dieu a paru blâmer Job? Main- 
tenant il le glorifie. Il semble répéter la parole 
qu'il a dite à Satan : As-tu vu mon serviteur Job ? 
Je n'en ai pas de pareil sur la terre. Qu'est-ce 
que cela veut dire ? Dieu fait l'éloge de Job à 
Satan, Dieu fait l'éloge de Job à ses amis. Dieu 
reprend Job, quand il lui parle à lui-même. C'est 
que celui qui est excellent si on le compare aux 
autres, n'est pas sans tache aux yeux de Dieu. » 

Saint Grégoire appuie sur ces noms et en tire 
de grandes lumières. Eliphaz signifie : mépris de 
Dieu. Il prend seulement la défense de Dieu, mais 
il le méprise, parce que, dit sainl Grégoire, il le 
défend avec orgueil. Baldad veut dire : la vieil- 
lesse seule, parce que, dit saint Grégoire, le vieil 



108 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

homme parle seul par sa bouche. Sophar veut 
dire : destruction du miroir, parce que, dit saint 
Grégoire, il est hostile à la contemplation de Job. 

Pour saint Grégoire, tous les mots portent 
coup, 

II y avait sur la terre de Hus un homme nom- 
mé Job, simple et droit. 

La terre de Hus représenté la gentilité ; et le 
mérite de Job est relevé aux yeux de saint Gré- 
goire par cette circonstance : il était entouré de 
païens. 

Simple et droit. 

H y en a qui sont simples et qui ne sont pas 
justes. Ceux-là abandonnent l'innocence de la 
simplicité, parce qu'ils ne s'élèvent pas à la puis- 
sance de la justice. 

Saint Grégoire trouve tout dans l'Ecriture. 
Elle est pour lui, dit-il, la tour d'où pendent mille 
boucliers. 

Il puise en elle ses hautes pensées sur la cha- 
rité j il recommande à l'homme de s'aimer lui- 
même et d'avoir pitié de son âme, et d'aimer son 
prochain comme lui-même. Et comme il doit l'in- 
dignation à ses propres fautes, il la doit aux 
fautes de son prochain; s'il ne s'indigne pas 
contre son frère coupable, c'est qu'il ne l'aime 
pas. 

Ainsi la colère de l'Amour, tant célébrée par 
de Maistre, était réclamée par saint Grégoire. De 
même, dit-il, nous pouvons sans aucune faute nous 
réjouir de la ruine de notre ennemi et nous affli- 



i 



SAINT GREGOIRE LE GRAND 109 

ger de son triomphe ; si sa chute fait du bien, 
nous devons nous en réjouir. Si son triomphe est 
le triomphe de l'injustice, nous devons le déplo- 
rer. Dans ces cas, notre joie ou notre tristesse ne 
va pas droit à lui, mais se déploie autour de lui. » 
Mais il faut examiner avec soin quel est alors le 
point de départ de notre sentiment. 

Il est difficile de pousser plus loin que saint 
Grégoire l'esprit du symbolisme. Chaque per- 
sonne, chaque chose nommée dans l'Ecriture lui 
présente une signification spirituelle qui s'adapte 
singulièrement et ingénieusement à la nature hu- 
maine et à l'histoire, à l'individu, à la société, au 
peuple juif, à la gentilité. 

Très souvent même les crimes les plus énormes 
que raconte l'Ecriture se colorent pour lui d'rne 
couleur surprenante et inattendue. Il y vok la 
figure détournée des choses les plus divines. 
Saint Grégoire est d'une telle hardiesse dans ses 
aperçus, dans ses interprétations, dans ses con- 
templations, qu'on oserait à peine aujourd'hui tra- 
duire tout ce qu'il osait dire. On craint d'étonner 
le lecteur ; car la timidité est un des fléaux qui 
frappent une époque corrompue. L'extrême li- 
berté du langage de saint Grégoire tient à l'inno- 
cence de ses pensées. Sa grande hardiesse vient 
de sa pureté. Tout est pur à ceux qui sont purs, 
et son regard plonge dans les abîmes pour y voir 
l'image renversée des choses qui sont sur les 
montagnes. Mais dans les intelligences misérables 
et abaissées, la suspicion règne en souveraine. 



110 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Saint Grégoire, simple et grand, a confiance dans 
sa simplicité et dans la grandeur de ceux qui le 
lisent et qui l'écoutent. Non-seulement il ose tout 
dire, même dans un sermon, mais il remplit ses 
auditeurs des lumières qu'il croit leur devoir. Il 
explique magnifiquement cette magnifique corres- 
pondance entre le peuple chrétien et l'orateur 
chrétien, après s'être entouré lui-même des signi- 
fications imprévues et profondes qu'il a trouvées 
dans Ezéchiel. «Très souvent, dit-il, quand je suis 
seul, je lis l'Ecriture sainte et je ne la comprends 
pas. J'arrive au milieu de vous, mes frères, et tout 
à coup je comprends. Cette intelligence soudaine 
m'en fait désirer une autre. Je voudrais savoir 
quels sont ceux par les mérites de qui l'intelli- 
gence me vient tout à coup. Elle m'est donnée 
pour ceux en présence de qui elle m'est donnée. 
Aussi, par la grâce de Dieu, pendant que l'intel- 
ligence grandit en moi, l'orgueil baisse. Car c'est 
au milieu de vous que j'apprends ce que je vous 
enseigne. Je vais vous l'avouer, mes enfants, la 
plupart du temps, j'entends à mon oreille ce que 
je vous dis dans le moment où je vous le dis. Je 
ne fais que répéter. Quand je ne comprends pas 
Ezéchiel, alors je me reconnais; c'est bien moi, 
c'est l'aveugle. Quand je comprends, voilà le don 
de Dieu qui me vient à cause de vous. Quelque- 
fois aussi je comprends l'Ecriture dans le secret. 
Dans ces moments-là, c'est que je pleure mes fau- 
tes, les larmes seules me plaisent. Alors je suis 
ravi sur les ailes de la contemplation. » 



SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 111 

Ainsi, seul ou entouré de ses chers auditeurs 
qu'il regarde comme ses inspirateurs, il scrute 
TËcriture avec une audace qui épouvanterait nos 
misérables habitudes. Je cite des choses simples 
qui vont toutes seules; car je pense au lecteur; 
je supprime l'étonnant. 

Les paroles de Dieu à Job retentissent aux 
oreilles de saint Grégoire dans tous les mondes: 
dans le monde physique, dans le monde intellec- 
tuel, dans le monde moral. 

« Où étais-tu, dit le Seigneur, quand je posais 
les fondements de la terre? » 

Les fondements de la terre signifient, entre 
autres choses, pour saint Grégoire, la crainte de 
Dieu. 

Et alors Dieu parle à l'homme à peu près en 
ces termes : Pendant que tu ne pensais pas à 
moi, je posais ma crainte au fond de ton âme. 
Par là je posais la pierre angulaire de l'Eglise 
future, de sa sainteté, de ton salut. Mais où étais- 
tu dans ce moment? Tu ne pensais pas à moi. Ne 
t'attribue donc pas le mérite de ma grâce, puisque 
c'est moi qui t'ai prévenu. 

As-tu pénétré dans les profondeurs de la vie ? 

La vie, c'est le cœur humain. Dieu entre dans 
ses profondeurs quand il lui révèle sa misère, 
quand il lui étale sa confusion. Il pénètre au pro- 
fond de l'abîme quand il convertit les désespérés. 

T'es-tu promené dans les derniers abîmes ? 

L'abîme c'est nous-mêmes, c'est notre cœur qui 
ne peut pas se comprendre, et qui est à lui-même 



112 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

une nuit très profonde. Quand l'homme se repent 
après de grands crimes, c'est qu'alors Dieu se 
promène dans les derniers abîmes. Il apaise les 
flots invisibles qui soulevaient l'océan profond du 
cœur- 

Le prophète a vu cette promenade quand il a 
dit : Les démarches de Dieu me sont apparues, 
les démarches de mon Dieu et de mon Roi. 

Celui qui apaise les mouvements désordonnés 
de son âme par le souvenir des jugements de 
Dieu contemple la promenade du Seigneur au 
fond de lui. 

« Connais-tu la route du tonnerre qui gronde? 

« Souvent, dit saint Grégoire, c'est le Dieu in- 
carné qui est signifié parle tonnerre. Il sort, pour 
se faire entendre à nous, du fond des prophéties, 
comme le tonnerre du choc des nuages. C'est 
pourquoi les saints Apôtres, fils de sa grâce, ont 
été appelés fils du tonnerre. 

« Le prédicateur, qui, lui aussi, est le tonnerre, 
peut bien faire retentir ses paroles à vos oreil- 
les; mais il ne peut pas ouvrir vos cœurs. Si le 
Dieu Tout-Puissant ne lui en livre pas l'entrée, sa 
parole retentit en vain. C'est pourquoi, le Sei- 
gneur, qu'il ouvre sa route à la foudre, parce que, 
pendant notre discours, il frappe vos âmes de sa 
terreur* Saint Paul le savait bien. Il connaissait 
son impuissance. Il demandait à ses disciples 
leurs prières, afin que le Seigneur lui ouvrît la 
porte du Verbe afin de porter le mystère du 
Christ. » 






SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 113 

Il faudrait tout citer. A chaque mot du récit, 
saint Grégoire aperçoit une multitude immense de 
sens symboliques et moraux qui surgissent de 
tous côtés. « D'où viens-tu? dit Dieu à Satan, au 
commencement du livre de Job » — Dieu inter- 
roge, comme s'il ne savait pas, parce que, pour 
Dieu, ignorer c'est maudire. Je ne vous connais 
pas : voilà, dans la bouche de Dieu, une des for 
mules de malédiction. 

CeX homme, immense par la pensée, s'occupait 
de chaque homme comme de lui-même et souf- 
frait de toutes les souffrances du genre humain. 

« Sachez, écrivait-il à un évêque, que ce n'est 
pas assez d'être retiré, studieux, homme d'oraison, 
si vous n'avez la main ouverte pour subvenir aux 
nécessités des pauvres ! Un évêque doit regarder 
la pauvreté d'autrui comme la sienne propre, C'est 
à tort que vous portez le nom d'Ëvêque, si vous 
faites autrement. » 

Quant à lui saint Grégoire, ayant appris qu'un 
pauvre était mort dans un village écarté, sans 
qu'on sût au juste comment il était mort, crai- 
gnant qu'il ne fût mort faute de nourriture ou 
de soins, il tomba dans une telle douleur que, 
cherchant pour lui-même une pénitence égale à 
la faute dont il se croyait coupable, il se con- 
damna à passer plusieurs jours sans dire la 
messe* 



1 



CHAPITRE IX 



SAINT PATRICE 



Voici peut-être uns des vies les plus extraordi- 
naires et les moins connues que l'hagiographie 
puisse nous présenter. Lalégende n'a rien de plus 
merveilleux que cette histoire. Saint Patrice occupe 
dans les Bollandistes une place très considérât Je. 

Patrice n'avait guère que douze ans quand II fut 
enlevé par des pirates et conduit en Hibernie.Là 
il fut fait berger et garda les troupeaux de ses maî- 
tres. Six ans se passèrent, et pendant ces six an- 
nées, le jeune Patrice, léger et paresseux, fut saisi 
par l'esprit de prière. Il s'agenouillait sur la neige et 
priait, au milieu des champs, entouré des animaux 
qui lui étaient confiés. Au bout de six ans, une voix 
mystérieuse lui parla et lui dit: Tu vas bientôt 
revoir ta patrie, Patrice s'échappa, et guidé par 
celui qui lui parlait, arriva à un port qu'il ne con- 
naissait pas, y trouva un navire qui partait, et ob- 
tint du pilote une place à bord. 

Mais ce navire ayant pris terre dans un lieu in- 
habité, la fatigue et la faim saisirent l'équipaj* 
qui marchait dans le désert, cherchant un gîte et 






116 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

la nourriture. Tous ces hommes étaient païens, 
excepté Patrice. — « Tu es chrétien, lui dit le pi- 
lote, et tu nous laisses périr ! Si ton Dieu est 
puissant, invoque son nom sur nous et nous se- 
rons sauvés. » Patrice commença ici la fonction de 
sa vie. 11 pria, des animaux parurent, qu'on tua 
et qu'on mangea, 

Patrice, revenu dans son pays, fut une seconde 
fois enlevé par les pirates. — « Ta captivité ne 
durera que deux mois »,lui dit la voix intérieure . 
En effet, au bout de deux mois il fut délivré. 

Mais, rendu pour la seconde fois à sa patrie et 
à sa famille, Patrice ne devait pas rester longs 
temps immobile dans ce repos. 

Une nuit, pendant son sommeil, un personnage 
se dressa devant lui, tenant un volume à la main. 
Et sur la première page du volume étaient écrits 
ces mots : 

Voix de i'Hibernie. 

Et ? dans son sommeil, Patrice croit entendre les 
voix des bûcherons de Focludum, qui le suppliaient 
et lui disaient: Jeune homme, revenez parmi nous; 
enseignez-nous les voies du Seigneur ! 

Le lendemain, Patrice raconta à un ami sa vision, 
et son confident lui répondit : Tu seras évêque 
d'Hibernie. 

Quelque temps après, Patrice partit avec sa fa- 
mille pour VÀrmorique. Là son père et sa mère 
furent égorgés par les barbares. Patrice fut gardé 
vivant par eux, comme un esclave agréable à pos- 
séder. Il fut pris, puis vendu, puis arraché à ses 



SAINT PATRICE 117 

nouveaux maîtres par des Gaulois qui venaient de 
les rencontrer et de les battre. Enfin, à Bordeaux, 
des chrétiens rachetèrent Patrice, qui vint frapper 
à la porte du monastère de Saint-Martin de Tours. 
Il est difficile d'imaginer une vie plus agitée, une 
succession plus étrange de situations bizarres et 
d'événements singuliers. Voilà donc Patrice tant 
de fois pris, délivré, repris, vendu, transporté et 
ballotté, qui passe quatre années dans la vie céno- 
bi tique. Cependant, les visions divines lui mon- 
traient toujours l'Hibernie comme le lieu de sa 
vocation. Il entendait, dit-on, les cris des enfants 
dans le sein de leurs mères qui l'appelaient en Hi- 
bernie. Il quitta le monastère, franchit le détroit, 
et vint évangéliser la cité irlandaise de Remair. 
Mais telle était la voie étrange par laquelle Patrice 
était conduit que, malgré ses désirs, sa sainteté, 
son zèle, et l'appel surnaturel dont il était l'objet, 
il échoua complètement. Traité en ennemi, il fut 
obligé de repasser le détroit. L'heure n'était pas 
venue. L'Irlande n'était pasprête.Toujours appelé, 
toujours repoussé, Patrice revient en Gaule, où il 
passe trois ans sous la direction de saint Germain 
î'Auxerr ois. Ensuite il alla chercher la solitude de 
File de Lérins où il continua dans la prière les 
mystérieuses préparations qu'il avait commencées 
dans les travaux et dans les captivités. 

Enfin saint Germain l'envoya à Rome où il 
demanda au pape saint Oélestin la bénédiction 
apostololique, et il reprit à travers la France le 
chemin de cette Irlande qui était pour lui la terre 



118 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

promise . Un évêque d'Angleterre, nommé Amaton, 
lui donna la consécration épïscopale, et, accom- 
pagné d'Analius, d'Isorninus et de plusieurs att- 
ires, saint Patrice aborda en Irlande, pendant 
fêté de Fan 432. 

On voulut le retenir dans les Cornouailîes, où il 
éclata par plusieurs miracles. Mais le Seigneur 
lui parla en vision, et l'appela en Irlande. 

Quand il y fut installé, il se rendit à l'assemblée 
générale des guerriers de PHibernie. A côté d'eux 
siégeait le collège druidique. Patrice attaqua de 
front le centre religieux et le centre politique de 
la nation. Devant tous ses ennemis solennellement 
réunis et groupés, saint Patrice prêcha la foi. 

A dater de ce moment, les merveilles se succè- 
dent avec une rapidité dont l'hagiographie offre peu 
d'exemples. Le roi de Dublin, le roi de Miurow, 
les sept fils du roi de Connaugth embrassent le 
christianisme. Cette Irlande si stérile devint subi- 
tement féconde, au delà des espérances du mis- 
sionnaire. Cette Irlande, qui avait chassé les en- 
voyés de Dieu, devint tout à coup l'Ile des Saints. 
Ce fut dans une grange que saint Patrice célé- 
bra la première fois l'office sur le sol irlandais. 

Dans ce pays où il fut autrefois esclave méprisé 
des chefs païens et barbares, saint Patrice marche 
maintenant en conquérant et en triomphateur. 
Rois et peuples, tout vient à lui. Rois, peuples et 
poètes, car l'Irlande est une des plus antiques 
patries de la poésie. On prétend que Patrice ren- 
contra Ossian, 



SAINT PATRICK 119 

Le barde irlandais finit, dit-on, par christiani- 
ser sa harpe guerrière. L'Homère de PHibernie 
inclina ses vieux héros devant l'étendard du Dieu 
inconnu. La poésie celtique demanda aux monas- 
tères, qui sortaient du sol foulé par Patrice, leur 
ombre hospitalière. Alors, dit unrieîl auteur, les 
chants des bardes devinrent si beaux que les an- 
ges de Dieu se penchaient au bord du ciel pour 
les écouter. 

Cependant, les invasions des pirates désolaient 
l'Irlande. Corotie, chef de clan, désolait le 
troupeau de Patrice. L'érêque lui écrivit une 
lettre : 

« Patrice, pécheur ignorant, mais couronné 
évêque en Hibernie, réfugié parmi les nations 
barbares, à cause de son amour pour Dieu, j'écris 
de ma main ces lettres pour être transmises aux 
soldats du tyran... La miséricorde divine que 
j'aime ne m'oblige-t-elle pas à agir ainsi, pour 
défendre ceux-là même qui naguère m'ont fait 
caplif et qui ont massacré les serviteurs et les 
servantes de mon père?» Il prédit que la royauté 
de ses ennemis sera moins stable que le nuage 
et la fumée. « En présence de Dieu et de ses an- 
ges, ajoute-t-il, je certifie que l'avenir sera tel 
que je Fai prédit. » 

Quelques mois après, Corotie, frappé d'aliéna- 
tion mentale, mourait dans le désespoir. 

Les ennemis de Patrice tombaient morts, ses 
amis ressuscitaient. Les tombeaux semblaient un 
domaine sur lequel il avait droit. La vie et la 



120 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

mort avaient l'air de deux esclaves qui auraient 
suivi ses mouvements. 

À son arrivée en Irlande, les démons, dit un 
historien du douzième siècle, formèrent un cercle 
dont ils ceignirent l'île entière, pour lui barrer le 
passage, Patrice leva la main droite, fit le signe 
de la croix et passa outre. Puis il renversa l'idole 
du Soleil à laquelle les enfants, comme à l'ancien 
Molock, étaient offerts en sacrifice. 

Quant au célèbre purgatoire de saint Patrice, 
les avis sont partagés sur l'authenticité histori- 
que de cette grande tradition. 

Du sixième au dix-septième siècle il est facile 
d'en suivre la trace. Ni le temps ni l'espace n'a 
arrêté le bruit et rémotion de ce mystère : Cal- 
déron a fait un drame intitulé le Purgatoire de 
saint Patrice. 

Il s'agit d'une caverne profonde et souterraine 
où saint Patrice faisait pénitence. Plusieurs l'y sui- 
virent; les grands criminels descendaient par un 
puits dans ces profondeurs expiatrices, pour y 
faire en ce monde leur purgatoire. 

La caverne était située dans une petite île du 
lac Dearg, dans la province de l'Ulster occiden- 
tal. 

D'après la tradition, les Irlandais dirent un 
jour à Patrice : 

« Vous annoncez pour l'autre monde de gran- 
des joies ou de grandes douleurs : mais nous n'a- 
vons jamais vu ni les unes ni les autres; vous 
parlez, mais nous ne voyons pas. Que sont des 



SAINT PATRICE Î21 

paroles? Nous ne quitterons nos habitudes et notre 
religion que si nous voyons de nos yeux les choses 
que vous promettez. » 

Patrice se mit en prière, et guidé par son anrje, 
arriva à sa terrible et célèbre caverne, où ii vit 
et montra les scènes de l'autre monde, repro- 
duites dans celui-ci. Pour séparer ici l'histoire de 
la légende par une ligne de démarcation parfaite- 
ment authentique, la critique doit se déclarer 
impuissante. D'après la tradition, la caverne élait 
divisée : d'un côté apparaissaient les anges avec 
un cortège inouï de splendeurs paradisiaques, de 
l'autre les spectres, les idoles, et tous les mons- 
tres qu'avait adorés l'Irlande idolâtre suivis des 
terreurs et des horreurs qui ne se peuvent imagi- 
ner. On enfermait là deux jours les pénitents 
volontaires qui réclamaient le Purgatoire, et nul 
ne sait l'histoire exacte des quarante-huit heures 
qu'ils y passaient. 

On attribue au bâton de saint Patrice le pouvoir 
de chasser les serpents. Ces animaux venimeux 
sont, à ce qu'il paraît, inconnus en Irlande , et 
leur absence est attribuée à une bénédiction par- 
ticulière, à la bénédiction du bois que saint Pa- 
trice a tenu dans ses mains. 

Saint Patrice et Ossian se sont rencontrés sur 
terre. L'histoire possède avec certitude les prin- 
cipaux faits de leur vie. Mais il y a des détails 
qui restent incertains, comme les contours, quand 
la nuit tombe. La chronographie représente saint 
Patrice une harpe à la main. L'intimité du saint 



L 



122 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

et du barde est le trésor qu'elle vent confier 
symboliquement à la mémoire des Irlandais. 

La figure de saint Patrice ressemble un peu à 
ces navires qu'on voit s'éloigner du rivage. Pen- 
dant quelque temps, l'oeil les suit distinctement, 
mais le ciet et la mer se confondent à l'horizon, 
et bientôt îe navire semble disparaître & la fois 
dans le ciel et dans la mer confondus. 



i 



pWPÇ^ 



CHAPITRE X. 



SAINT JOSEPIÏ. 



Saint Joseph, l'ombre du Père ! celui sur qui 
l'ombre du Père tombait épaisse et profonde; 
saint Joseph, l'homme du silence, celui de qui la 
parole approche à peine l L'Evangile ne dit de 
lui que quelques mots : « C'était un homme 
juste I * l'Evangile, si sobre de paroles, devient 
encore plus sobre quand il s'agit de saint Joseph. 
On dirait que cet homme, enveloppé de silence, 
inspire le silence. Le silence de saint Joseph fait 
le silence autour de saint Joseph. Le silence est 
sa louange, son génie, son atmosphère. Là où il 
est, le silence règne. Quand l'aigle plane, disent 
certains voyageurs, le pèlerin altéré devine une 
source à l'endroit où tombe son ombre dans le 
désert. Le pèlerin creuse, Peau jaillit. L'aigle 
avait parlé son langage, il avait plané. Mais la 
chose belle avait été une chose utile; et celui 
qui avait soif, comprenant le langage de l'aigle, 
avait fouillé le sable et trouvé l'eau. 

Quoi qu'il en soit de cette magnifique légende 
et de sa vérité naturelle, que je n'ose garantir, 
elle est féconde en symboles superbes. Quand 



124 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

l'ombre de saint Joseph tombe quelque part, le 
silence n'est pas loin. Il faut creuser le sable, qui 
dans sa signification symbolique représente la 
nature humaine ; il faut creuser le sable, et voua 
verrez jaillir l'eau. L'eau, ce sera, si vous voulez, 
ce silence profond, où toutes les paroles sont con- 
tenues, ce silence vivifiant, rafraîchissant, apai- 
sant, désaltérant, le silence substantiel ; là où est 
tombée l'ombre de saint Joseph, la substance du 
silence jaillit, profonde et pure, de la nature 
humaine creusée. 

Pas une parole de lui dans l'Ecriture î Mardo- 
chée, qui fit fleurir Esther à son ombre, est un de 
ses précurseurs. Abraham, père d'Isaac, repré- 
senta aussi le père putatif de Jésus. Joseph, fils 
de Jacob, fut son image la plus expressive. Le 
premier Joseph garda en Egypte le pain naturel. 
Le second Joseph garda en Egypte le pain sur- 
naturel P Tous deux furent les hommes du mys- 
tère ; et le rêve leur dit ses secrets. Tous deux 
lurent instruits en rêve, tous deux devinèrent les 
choses cachées. Penchés sur l'abîme, leurs yeux 
voyaient à travers les ténèbres. Voyageurs noc- 
turnes, ils découvraient leurs routes à travers les 
mystères de l'ombre. Le premier Joseph vit le 
soleil et la lune prosternés devant lui. Le second 
Joseph commanda à Marie et à Jésus; Marie et 
Jésus obéissaient. 

Dans quel abîme intérieur devait résider l'hom- 
me qui sentait Jésus et Marie lui obéir, l'homme 
à qui de tels mystères étaient familiers et à qui 



SAINT JOSEPH 125 

le silence révélait la profondeur du secret dont il 
était gardien ! Quand il taillait ses morceaux de 
bois, quand il voyait l'Enfant travailler sous ses 
ordres, ses sentiments, creusés par cette situation 
inouïe, se livraient au silence qui les creusait 
encore ; et du fond de la profondeur où il vivait 
avec son travail, il avait la force de ne pas dire 
aux hommes : Le Fils de Dieu est ici. 

Son silence ressemble à un hommage rendu à 
l'inexprimable. C'était l'abdication de la Parole 
devant l'Insondable et devant l'Immense. Cepen- 
dant l'Evangile, qui dit si peu de mots, a les siè- 
cles pour commentateurs; je pourrais dire qu'il 
a les siècles pour commentaires. Les siècles creu- 
sent ses paroles et font jaillir du caillou l'étincelle 
vivante. Les siècles sont chargés d'amener à la 
lumière les choses du secret. Saint Joseph a été 
longtemps ignoré; mais depuis sainte Thérèse, 
particulièrement chargée de le trahir, il est beau- 
coup moins inconnu. Mais voici quelque chose 
d'étrange : chaque siècle a deux faces, la face 
chrétienne et la face antichrétienne; la face chré- 
tienne s'oppose en général à la face antichré- 
tiennne par un contraste direct et frappant. Le 
dix-huitième siècle, le siècle du rire, de la frivo- 
lité, de la légèreté, du luxe, posséda Benoist-Jo- 
seph Labre. Ce mendiant arrive à la gloire, même 
à la gloire humaine; et tous ceux qui brillaient 
de son temps sont descendus dans une honte his- 
torique, qui ne ressemble à aucune autre et près 
de laquelle les hontes ordinaires sont de la gloire. 






126 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Je ne sais ce que Dieu a fait de leurs âmes ; mais 
la science humaine, malgré ses imperfections et 
ses lenteurs, a fait justice de leurs noms. Les re- 
présentants du dix-huitième siècle sont enterrés 
dans un oubli particulier. 

Joseph Labre, qui est leur contradiction vi- 
vante, éclate même aux yeux des hommes ; et 
ceux-là même qui essayent de se moquer de lui 
sont obligés de le considérer comme un person- 
nage historique. 

Le dix-neuvième siècle est par-dessus tout, 
dans tous les sens du mot, le siècle de la Parole. 
Bonne ou mauvaise, la Parole remplit notre air. 
Une des choses qui nous caractérisent, c'est te 
tapage. Rien n'est bruyant comme l'homme mo- 
derne : il aime le bruit, il veut en faire autour 
des autres, il veut surtout que les autres en fas- 
sent autour de lui. Le bruit est sa passion, sa 
vie, son atmosphère ; la publicité remplace pour 
lui mille autres passions qui meurent étouffées 
sous cette passion dominante, à moins qu'elles ne 
vivent d'elle et ne s'alimentent de sa lumière pour 
éclater plus violemment. Le dix-neuvième siècle 
parle> pleure, crie, se vante et se désespère. îl 
fait étalage de tout. Lui qui déteste la confes- 
sion secrète, il éclate à chaque instant en confes- 
sions publiques. Il vocifère, il exagère, il rugit. Eh 
bienl ce sera ce siècle, ce siècle de vacanne, qui 
verra s'élever et giandir dans le ciel de l'Eglise 
la gloire de saint Joseph. Saint Joseph vient d'être 
choisi officiellement pour patron de l'Église pen- 



SAIMT JOSEPH 127 

dant le bruit de l'orage. Il est plus connu, plus 
prié, plus honoré qu'autrefois. 

Au milieu du tonnerre et des éclairs, la révéla- 
tioo de son silence se produit insensiblement. 

Jusqu'où a-t-il pénétré dans l'intimité de Dieu? 
Nous ne le savons pas ; mais nous sommes péné- 
trés, au milieu du bruit qui nous entoure, par le 
sentiment de la paix immense dans laquelle 
s'écoula sa vie : le contraste semble chargé de nous 
révéler la grandeur cachée des choses. Beaucoup 
parlent qui n'ont rien à dire et dissimulent, sous 
le fracas de leur langage et la turbulence de leur 
vie, le néant de leurs pensées et de leurs senti- 
ments. Saint Joseph, qui a tant à dire, saint Joseph 
ne parle pas. Il garde au fond de lui les grandeurs 
qu'il contemple ; et les montagnes s'élèvent au 
fond de lui sur les montagnes, et les montagnes 
font silence. Les hommes sont entraînés par Ven- 
morcellement de la bagatelle. Mais saint Joseph 
reste en paix, maître de son âme et en possession 
de son silence, parmi les ébranlements du voyage 
en Egypte, dans cette fuite de Jésus-Christ déjà 
persécuté. Parmi tas pensées, les sentiments, les 
étrangetés,les incidents,les difficultés de ce voyage, 
celui qui représentait Dieu le Père prend la fuite, 
comme s'il était à la fois faible et coupable ; il fuit 
en Egypte, au pays de l'angoisse ; il revient dans 
ce lieu terrible, d'où ses ancêtres sont sortis, sous 
la protection de l'Éternel. Il fait la route qu'a faite 
Moïse, et il la fait en sens inverse. Et, pendant 
qu'il va en Egypte, et qu'il est en Egypte, il se 



128 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

souvient d'avoir cherché une place à l'hôtellerie et 
de ne pas l'avoir trouvée. 

Pas de place à l'hôtellerie ! 

L'histoire du monde est dans ces trois mots; 
et cette histoire si abrégée, si substantielle, cette 
histoire, on ne la lit pas; car lire c'est compren- 
dre. Et Péternité ne sera pas trop longue pour 
prendre et donner la mesure de ce qui est écrit 
dans ces mots: Pas de place à l'hôtellerie. Il y en 
avait pour les autres voyageurs. Il n'y en avait pas 
pour ceux-ci. La chose qui se donne à tous se 
refusait à Marie et à Joseph; et dans quelques 
minutes Jésus-Christ allait naître ! L'Attendu des 
nations frappe à la porte du monde, et il n'y avait 
pas de place pour lui dans l'hôtellerie ! Le Pan- 
théon romain, cette hôtellerie des idoles, donnait 
place à trente mille démons, prenant des noms 
qu'on croyait divins. Mais Rome ne donna pas 
place â Jésus-Christ dans son Panthéon. On eût 
dit qu'elle devinait que Jésus-Christ ne voulait 
pas de cette place et de ce partage. Plus on est 
insignifiant, plus on se case facilement. Celui qui 
porte une valeur humaine a plus de peine à se 
placer- Celui qui porte une chose étonnante et 
voisine de Dieu, plus de peine encore. Celui qui 
porte Dieu ne trouve pas de place. Il semble 
qu'on devine qu'il lui en faudrait une trop grande, 
et si petit qu'il se fasse, il ne désarme pas l'ins- 
tinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit pas 
à leur persuader qu'il ressemble aux autres hom- 
mes. Il a beau cacher sa grandeur, elle éclate 



SAINT JOSEPH 129 

malgré lui, et les portes se ferment, à son appro- 
che, instinctivement. 

Ce petit mot tout court : parce qu'il rfij avait 
pas de place pour eux dans l 9 hôtel 1er ie 3 tsl d'au- 
tant plus terrible qu'il est plus simple. Ce n'est 
pas l'accent de la plainte, du reproche, de la ré- 
crimination : c'est le ton du récit. Les réflexions 
sont supprimées. L'Evangile nous les laisse à 
faire. Quia non erat eis locus in diversorio. Et 
ce mot diversorio : ce mot qui indique la multi- 
plicité ?Les voyageurs ordinaires, les hommes qui 
font nombre, avaient trouvé place dans l'hôtelle- 
rie. Mais Celui que portait Marie allait naître 
dans une étable, car c'était lui qui devait dire un 
our : « Une seule chose est nécessaire, Uaum est 
necessarium. » 

Le diversorium lui avait été fermé. 

Il faudrait qu'un éclair fendît notre nuit et mon- 
trât tous les siècles à la fois sur un point et en un 
instant pour que ce mot si petit, si court, si sim- 
ple, apparût comme il est, pour que cette hôtelle- 
rie dans laquelle Marie et Joseph ne trouvent pas 
de place apparût comme elle est. Il faudrait un 
éclair montrant un abîme. Qu'arriverait-i), si nos 
yeux s'ouvraient? 

Le Père Faber se demande ce qu'ont pensé les 
mères des innocents, qu'on égorgea peu de temps 
après. 

Il se demande si elles n'ont pas fait quelques 
réflexions sur l'homme et la femme, qui n'avaient 






130 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 



pas trouvé place et sur l'Enfant qui n'avait eu 
qu'une crèche pour naître. 

La terre ne devait pas non plus lui donne? une 
place sur die pour mourir : elle devait âii bout 
de quelques années le rejeter sur une croix. 

La planète fut comme l'hôtellerie : elle Rit in- 
hospitalière. 

Saint Joseph accomplit en réalité ce qu'accom- 
plissent les autres en figure* Après avoir gardé 
le Pain de vie en Egypte et réalisé la fchose dont 
le premier Joseph était l'ombre* il revient & Naza- 
reth et fait ce qu'avait fait Josué. Josué avait 
arrêté le soleil ; mais Celui qui était la lumière du 
monde avait quitté Marie et Joseph pour faire à 
Jérusalem les affaires de son Père. Cependant 
Marie et Joseph le retrouvent et le ramènent. Le 
soleil, qui avait paru commencer sa course, fut 
arrêté dix-huit ans. De douze ans à trente, JéBus- 
Christ re^ta là. Quel âge avait-il, quand mourut 
Joseph? On n'en sait rien, mais il paraît que 
Joseph était mort quand il quitta la maison. Que 
se passa-t-il dans cette maison ? Quels mystères 
s'ouvrirent devant les yeux de cet homme, à qui 
Jésus-Christ obéissait? Que voyait Joseph dans 
les actions de Jésus-Christ? Ces actions, parleur 
simplicité même, prenaient sans doute à ses yeux 
des proportions incommensurables. Dans le moin- 
dre mouvement, que voyait-il? Que voyait-il dans 
son activité, restreinte en apparence? Que voyait- 
il dans son obéissance? De quel son devait fré- 
mirai! fond de son âme cette phrase : «Je com- 



SAINT JOSEPH 131 

Mande et il obéit ? Je tiens la place de Dieu le 
Père. » Et derrière cette phrase, au fond, au-des- 
sous, il devait y avoir quelque chose de plus 
profond qu'elle : citait le silence qui l'envelop- 
pait ; et peut-être la phrase, qui aurait donné la 
formule du silence, ne se formula jamais elle- 
même. Peut-être se cache-t-elle dans le silence 
qui là contenait. 

Quand les paroles humaines, appelées tour à 
tour par l'homme, se réunissent, se déclarant les 
unes après les autres incapables d'exprimer le 
fond de son âme, alors l'homnie tombe à genoux; 
et, du fond de l'abîme, le silence s'élève en lui. Et 
comme il part du fond de l'abîme, le silence perce 
lés nuages; il monte au trône de Celui qui a pris 
les ténèbres pour retraite ; il monte au trône de 
Dieu avec les parfums de la nuit. 

Le sommeil, ce grand silence de la nature, fut 
lé temple où les deux Joseph entendaient les voix 
du ciel. 

Le premier Joseph avait été vendu à l'occasion 
d*un songe, il avait excité la haine et la jalousie 
de ses frères. A ^occasion d'un songe, il avait 
été conduit en Egypte. 

Saint Joseph reçut en songe l'ordre de fuir en 
Egypte. 

Il commanda. La mère et l'enfant obéirent. Il 
me semble que le commandement dut inspirer à 
saint Joseph des pensées prodigieuses. H me 
semble que le nom de Jésus devait avoir pour lui 
des secrets étonnants. Il me semble que son 



132 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

humilité devait prendre, quand il commandait, 
des proportions gigantesques, incommensurables 
avec les sentiments connus. Son humilité devait 
rejoindre son silence, dans son lieu, dans son 
abîme. Son silence et son humilité devaient gran- 
dir appuyés l'un sur l'autre. 

Saint Joseph échappe à nos mesures. Elles sont 
surpassées par la hauteur de sa fonction. Le Dieu 
jaloux lui a confié la sainte Vierge. Le Dieu ja- 
loux lui a confié Jésus-Christ. Et l'ombre du Père 
tombait chaque jour sur lui, Joseph, plus épaisse, 
si épaisse que la parole ose à peine approcher. 

Quand il était dans son atelier, les grandes 
scènes patriarcales se présentaient-elles à lui ? 
Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, son image jetée 
devant lui, son ombre projetée sur la terre par le 
soleil levant, Moïse et l'intérieur du désert où 
flamboyait le buisson ardent, toutes les person- 
nes et toutes les choses qui étaient la figure des 
réalités présentes passaient-elles devant les yeux 
de son âme? Quand son regard rencontrait l'En- 
fant qui attendait ses ordres pour l'aider dans 
son travail, saint Joseph contemplait-il dans son 
esprit le nom de Dieu révélé à Moïse? Etait-il 
intérieurement ébloui par les souvenirs et les 
splendeurs du Tetragrammaton ? 

La Vierge qui était là, sous sa protection, était 
la femme promise à l'humanité par la voix des 
prophètes; l'univers l'attendait, dressant un autel 
mystérieux • 






SAINT JOSEPH 133 



Virgini pariturœ* 

L'En Tant auquel il donnait des ordres est celui 
dont il est dit : 

Per quem maj estaient tuam laudant Angeli, 
adorant Dominationes^ tremunt Patentâtes. 

C'est par Lui que les Puissances tremblent 1 
L'habitude nous dérobe la sublimité de ce langage. 
Sans le Médiateur, sans Jésus-Christ, que feraient 
les Puissances! C'est par lui qu'elles tremblent. 
Peut-être que sans lui, devant la majesté trois 
fois épouvantable, elles n'oseraient pas même 
trembler t 



CHAPITRE XI 

PRIVILÈGE DU MOIS DB MARS 



La fête du 25 mars, dit le père Faber, est de 
toutes Jes fêtes de Tannée la plus difficile à célé- 
brer dignement. La fête de l'Annonciation est la 
fête même de l'Incarnation. 

Le mois de mars, disent les Bollandistcs^ est le 
premier des mois. 

C'est en mars, disent-ils, que le monde a été 
créé, en mars que le Rédempteur a été conçu. Le 
mois de mar$ est le premier mois que la lumière 
ait éclairé. 

Le Fiat de Dieu qui a ordonné à la lumière de 
naître, et le Fiat de la Vierge qui a accepté la 
matent divine pnt été prononcés tous deuy en 
mars. 

C'est en mw* que Jésus-Christ est mort, et 
c'est très probablement le 35 mars qui fut le jour 
de son Incarnation. 

Les Bollandistes croient encore qu'en mars 
aura Heu la £n dn monde. Le monde sera juqc 
dans le mois où U a été fait. Le jugement dernier 
sera l'anniversaire de la création* 



123 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Le mois de mars serait donc le mois des com- 
mencements et le mois des renouvellements. 

Pour cette raison peut-être il a été appelé -4r- 
tion 3 du mot Artius, qui veut dire complet. Chez 
les Italiens son nom était Primus, le premier. Chez 
les Hébreux, il s'appelait Nizan, et c'est par lui 
que commençait Tannée. 

Les Romains rappelèrent Mars du nom de 
celui â qui la guerre était dédiée. Le premier des 
mois fut affecté à la première des idoles, à l'i- 
dole préférée. 

Les traditions les plus antiques du monde attri- 
buent au mois de mars les plus remarquables pri- 
vilèges. 

Il aurait vu, dit-on, la première victoire de Dieu. 

Ce serait le 25 mars que Satan aurait été 
vaincu par saint Michel. 

Les anges furent créés en même temps que ïa 
lumière. Et la lumière fut séparée des ténèbres. 
La séparation des bons et des mauvais anges est 
mystérieusement indiquée par cette division. 

La lumière existait,comme Fange, avant l'homme. 
Le 25 mars a donc pu voir le premier combat et 
la première victoire. 

Adam naît, pèche et meurt. Son crâne, d'après 
la tradition, fut enterré le 25 mars sur la monta- 
gne du Calvaire, que devait surmonter plus tard 
la croix du second Adam. 

Toujours d'après la tradition la plus antique, 
Àbel, le premier martyr, a été assassiné le 
25 mars , Le jour du premier homicide doit être pour 



LE MOIS DE MARS 137 

Adam un jour révélateur. La mort lui avait été 
annoncée ; elle ne lui avait pas encore été mon- 
trée. 

Toujours d'après la tradition, c'est le 25 mars 
que Melchisédech aurait offert au Très- Haut le pain 
et le vin. 

Le mystérieux sacrifice de Melchisédech portait 
sur le pain et le vin, pour annoncer l'Eucharistie, 
qui devait être établie en mars. 

Toujours d'après la tradition c'est en mars 
qu'Abraham, au jour de son épreuve, conduisit 
Isaac sur le mont Moria, pour l'immoler, La vic- 
time véritable devait, après bien des siècles, être 
immolée en mars. En mars devait s'accomplir la 
Réalité. En mars aussi se présenta la figure ; 
Isaac était l'ombre et l'image de Celui qui plus 
tard gravit la montagne du Calvaire, et qui ne fut 
pas remplacé par un bélier. 

En mars, dit encore la tradition, les Hébreux 
ont passé la mer Rouge. La première pâquc s'ac- 
complit en mars. Sainte Véronique est morte en 
mars. Saint Pierre a été tiré de sa prison par un 
ange au mois de mars. 

Ces anniversaires ne sont pas des coïncidences. 
Ils se répondent les uns aux autres comme les 
échos se répondent de montagnes en montagnes. 

Ils marquent les heures sur l'horloge du temps. 
La nuit qui guidait les Hébreux dans le désert 
était faite de lumière et d'ombre. Le plan gigan- 
tesque qui embrasse la création, la Rédemption, 
la consommation est tantôt obscnr et tantôt lumi- 



1 



138 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

lieux. La main qui guide l'humanité tantôt baisse 
et tantôt soulève le vpile derrière lequel apparais^» 
sent les mystérieuses et solennelles harmonies. 



CHAPITRE XII 



LA FIN DK MARS. 



Il y a tant de choses à dire sur la fin de mars, 
que nous nous trouvons dans la nécessité de choi- 
sir. C'est la fête de l'Annonciation; mais c'est 
aussi la fêtç de l'Incarnation. Car l'Incarnation, 
après l'Annonciation, ne s'est pas fait attendre ; 
c'est donc la fête de c e moment suprême, prédit 
depuis tant de siècles, c'est la fête désirée par 
les patriarches et les prophètes, celle dont Abra- 
ham a désiré de voir le jour. L'Incarnation était 
appelée par toutes les grandes voix inspirées 
qu'avait entendues. le monde; et les gentils eux- 
mêmes, agités par un instinct confus, la désiraient 
sans la connaître. Virgile élevait la Yoix au milieu 
des angoisses et des espérances du monde païen; 
et la Sybille rendit des témoignages qui sont 
acceptés. L/égJogue de Virgile a cela d'étrange 
qu'elle part du centre même de la civilisation, 
du centre poji et lettré. Souvent les hommes civi- 
lisés, raffinés et instruits, dans le sens vulgaire 
de ce dernier mot, sont plus sourds et plus muets 
que les foules ignorantes, quand il s'agit d uis 



140 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

tinct divin. Cependant le bruit sourd qui se fai- 
sait dans le monde fut entendu au pied du trône 
d'Auguste, dans cette Rome fière d'elle-même, 
occupée de sa gloire et pleine de sa vanité. Vir- 
gile n'était pas dans les conditions où Ton entend 
les choses profondes. Pourtant il se chargea de 
rendre témoignage et de dire en vers élégants 
qu'il avait entendu quelque chose. Plus loin Isaîe, 
Jérémie, Ezéchiel, Daniel, le grand Daniel, 
Lhomme de désirs. Et Balaam? Que dire de ce 
personnage extraordinaire, qui parlait malgré lui? 
Et Abraham, et Isaac, et Jacob, et Israël ? Dans 
l'intervalle Moïse. 

Toutes les grandes voix s'étaient donné un ren- 
dez-vous suprême. L'écho de toutes les monta- 
gnes, de toutes les vallées, de toutes les collines, 
répétait la même promesse. Il répétait et ne se 
répétait pas; car la promesse, uniforme en elle- 
même ? variait sans cesse dans les points de vue, 
dans les aspects, dans les paroles, dans les 
détails. C'était la même promesse; mais elle ne 
retentissait pas partout de la même manière : 
l'écho des montagnes n'est pas celui des vallées. 
Elle disait toujours la même chose, et jamais ne 
se ressemblait à elle-même. 

Que dut-il se passer dans l'âme de la Vierge, 
quand l'ange lui apparut? quand l'ange, lui appa- 
raissant, lui apprit que le moment était venu, le 
moment que son désir avait appelé après tant 
d'autres désirs ? Mais que dut-il se passer dans 
l'âme de la Vierge, quand l'ange lui annonça que 



LA FIN DE MARS 141 

le moment était venu non-seulement pour elle, 
mais par elle, que c'était elle, elle-même, qui 
était la Mère du Messie ? Et non-seulement il lui 
annonça la chose, mais il la lui proposa. Il atten- 
dit son acceptation. Le cardinal de Bérulle fait 
ici une assez singulière remarque. Il constate 
que rien n'était plus facile à Marie que de devi- 
ner qu'elle était elle-même la Mère du Messie. 
Elle savait les promesses; elle savait que les 
temps de l'accomplissement étaient venus; elle 
savait que le Messie sortirait de la maison de 
David; elle savait qu'elle était de la maison de 
David. Elle savait qu'une Vierge concevrait et 
enfanterait. Elle savait qu'elle avait fait vœu de 
virginité, et qu'elle était la seule qui eût fait ce 
vœu contraire aux pensées des Juives. Elle pou- 
vait voir se réunir sur sa tête prédestinée toutes 
les conditions requises pour cette prédestination ; 
elle pouvait voir converger vers elle tous les 
rayons de la lumière prophétique. Eh bien! elle 
ne voyait pasl elle ne comprenait pas! Elle ne 
savait pas ! elle ne devinait pas ! elle était aveu- 
gle sur elle-même et ne reconnaissait pas en elle 
la personne désignée, quoiqu'elle connût toutes les 
clauses de la désignation. On dit même qu'elle 
demandait comme un honneur suprême d'être !a 
servante de la Mère du Messie et que l'idée d'en 
être elle-même la Mère ne s'était pas présentée 
à son esprit. 

Quoi qu'il en soit, elle dit : Fiat! 

Une ancienne tradition veut que le monde ait 



i4£ PHYSIONOMIES DE SAINTS 

été créé en Mars. Le Fiat lux avait retenti dans 
ce mois. Le mot Fiat est plein de mystères, et 
ce sont des mystères de création ou des mystères 
de rénovation. Ce sont aussi des mystères de 
cdhsommation $ car la fin du monde pourrait avoir 
UeU à l'époque de la création du monde. Quoi 
qu'il ert soit de ce dernier point, il est bien remar- 
quable que le mot Fiat ait dohné à la lumière na- 
turelle et à la lumière surnaturelle Tordre ou la 
permission de briller. A peu près à là même épo- 
que, à peu près au moment où le Fils de Dieu 
s incarna et bù le Fils de Dieu mourut* se grou- 
pent quelques personnages dont la fête, presque 
ignorée, se place lih peu capricieusement : par 
exemple Melchisédech, Isaac, le bon Larron. 
Leurs fêtes varient du 25 mars au 15 avril. Les 
Ethiopiehs honbrent Melchisédech le 12 avril et 
Isaac le I er maij mais d'autres placent ces fêtes 
moins loin. Le bon Larron arrive aussi vers le 
temps de PAques; mais le jour est incertain. 

Ges personnages, grands et mystérieux, sont 
groupés autbur des jours où le Sauveur s'in- 
carne et meurt, parce qu'ils ont avec lui de pro- 
fondes et mystérieuses relations. 

Qu'est-ce que Melchisédech? Personne ne lésait 
au juste . Mais sa grandeur, constatée par saint Paul, 
Semble attestée, témoignée^glortfiée par le mystère 
même où est plongé son nom» Il est sans père et 
sans mère, sans généalogie. Le voisinage où il est 
de l'éternité permet de le déclarer sans commence- 
ment et sans fin. Quelle attitude sublime que la 



LA FIN DE MARS 143 

sienne ! Il apparaît, dans le lointain de l'histoire, 
comme Roi de justice ! Il est Roi de la Cité de Paix ! 
Roi de Salem, c'est-à-dire de Jérusalem, avant que 
Jérusalem n'eût re$u son demie* nom ! Il est Roi 
et ilest Prêtre» Ilest Pontifia éternel ! Roi de justice 
signifie : Melchisédech. Melchisédech sighifie i Roi 
de justice» De sorte que cet homme ne peut être 
nommé, sans que la justice soit nommée en même 
temps .La justice s'est assimilée à lui. Elle a péné- 
tré son nom. 

Ce roi nous apparaît comme Roi de justice et 
comme Prêtre. Quant àl'exercice de ses fonctions, 
nous le connaissons peu. Gepettdant nous Voyons 
l'offrande et la bénédiction. 

Quelle scène grandiose ! Ces personnages sem- 
blent dépasser de beaucoup la taille humaine ! 
Abraham, le père des croyants, celui dont la pos- 
térité sera nombreuse comme les étoiles, vient de 
délivrer Lothdes mains des rois ses voisins. Mel- 
chisédech vient à sa rencontre, offrant le pain et le 
vin, car il était prêtre du Très-Haut. Il est, je crois, 
le premier auquel la qualité de prêtre soit attribuée 
dans l'Écriture. C'est pourquoi il offre le pain et le 
vin, solennellement et prophétiquement. Il annonce 
l'Eucharistie et donne sa bénédiction. Sa bénédic- 
tion est simple et solennelle comme l'offrande. Que 
le Dieu Très-Haut, qui a fait le ciel et la terre, bé- 
nisse Abraham ! Que béni soit le Dieu Très-Haut 
qui a mis les ennemis d'Abraham entre les mains 
d'Abraham ! 

Du reste* aucune connaissance bien précise ne 



iAi PHYSIONOMIES DE SAINTS 

nous est donnée. Peut-être le vague du nom de 
Mclchisédech convient-il à sa grandeur. L'Eglise 
ne lui assigne pas de fête universellement célé- 
brée . Mais elle le place, dans le canon de la messe, 
à côté d'Abraham et d'Abel. M. Olier a écrit de 
belles choses sur les ressemblances et les diffé- 
rences de ces trois sacrificateurs et des sacrifices 
offerts par leurs mains. 

Le plus illustre est Abraham. Son sacrifice est 
devenu populaire, parce qu'il remue la nature hu- 
maine plus profondément. La fête d'Isaac se place 
à peu près au même moment que celle de Melchi- 
sédech. Comme elle, elle est locale et variable. 

Le nom d'Isaac signifie : Rire. 

Quand le Seigneur annonça sa naissance, Sara 
rit; car elle était vieille. Elle se cacha pour rire; 
elle rit derrière la porte. 

Et le Seigneur dit : Pourquoi Sara a-t-elle ri ? 
Est-ce que quelque chose est difficile à Dieu?... 

— Je n'ai pas ri, dit Sara épouvantée. 

— Il n'en est pas ainsi, dit le Seigneur: vous 
avez ri. 

Et l'enfant, quand il naquit, fut appelé Rire. 

— Le Seigneur, dit Sara, est l'auteur de mon rire. 
Quiconque entendra mon histoire rira avec moi. 

Le mot rire, qui apparatt à chaque instant 
quand il est question d'Isaac, est un des mots les 
plus absents de l'Écriture Sainte. L'Écriture en est 
prodigue à propos d'Isaac ; partout ailleurs elle en 
est avare. Et même, quand elle l'emploie, c'est 
dans un sens figuré. Il s'agit de l'ironie ; il s'agit 



LA FIN DE MARS 1 Î5 

de l'impiété des hommes ou des colères du Seigneur. 
Mais le rire ordinaire, le rire proprement dit, ne 
reparaît pas, je crois, après la naissance d'Isa ac, 
qui est un des premiers faits de l'histoire humaine 
racontés par l'Écriture. 

Qu'arriva-t-il sur la montagne du sacrifice? C'est 
ce que personne ne sait précisément. Jusqu'où 
alla la douleur d'Abraham? Ce Fils si longtemps 
désiré, ce Fils tellement inespéré que la pro- 
messe de sa naissance faisait rire Sara, ce Fils 
dont la naissance était le chef-d'œuvre de l'Inv rai- 
semblable, ce Fils était celui qu'il fallait immoler! 
Sa naissance avait ressemblé aune victoire de Dieu 
sur les lois de la nature. Et quand ce Fils bien- 
aimé, né contre la vraisemblance, est devenu un 
jeune homme, il faut lui donner la mort, à lui qui 
porte l'Espérance et la Promesse d'une postérité 
nombreuse comme les étoiles du ciel ! Il faut tuer 
ce germe de vie si chèrement acheté, si désiré, 
si précieux. 

Quelles pensées tumultueuses devaient gronder 
au fond d'Abraham ! quelle tempête ! Cependant il 
obéit avec une telle simplicité, que cette simplicité 
remplit seule le récit de l'Écriture. Pas de ré- 
flexions, rien que le fait; mais le fait est si terrible 
qu'il sous-entend tous les sentiments humains. 

Saint Ephrem fait une remarque intéressante. 

Abraham, quand il voit la montagne du sacrifice, 
dit aux serviteurs : Attendez ici avec l'âne; moi et 
l'enfant, quand nous aurons adoré, nous revien- 
drons vers vous. 



146 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Abraham ne croyait pas ce qu'il disait. Et cepen- 
dant il disait la vérité, mais la disait sans la con« 
naître. Il avait l'intention de tuer l'enfant. Il nô 
savait pas que l'ônfant reviendrait avec lui. Et cepen- 
dant il le disait, comme s'il avait prévu le dénoue- 
ment qu'il ne prévoyait pas. 11 prophétisait sans 
le savoir. Ses lèvres, dit saint Epbrem» pronon- 
çaient ce que son esprit ne savait pas. Et elles 
prononçaient la vérité. 

Un instant après, seul aveo son père, Isaac 
fait une question déchirante pour Abraham. 

Mon père ! — Que veux-tu mon fils ? — Voici 
le feu et le bois; mais où donc est la victime? — 
Dieu se fournira à lui-même la victime, mon fils. 

Abraham prophétise encore et prophétise sans 
le savoir. Il annonce l'apparition de l'ange et la 
rencontre du bélier qu'il ignorait toutes les deux. 
. L'Ecriture est tellement féconde, qu'elle appa- 
raît constamment jeune. Le sacrifice d'Abraham 
est un drame, dont l'émotion a traversé les siè- 
cles sans diminuer. Il est impossible de constater 
comme elle le mérite la simplicité du récit. Cette 
simplicité est redoutable. Moins elle dit de cho- 
ses, plus elle en fait deviner. La question d'Isaac 
est d'une ignorance qui déchire le cœnr, La ré- 
ponse d'Abraham est d'une science qui le déchire 
aussi. Car cette science prophétique n'était que 
sur ses lèvres; et ses paroles, quoique vraies, ne 
pénétraient pas son esprit, 
v D'Isaac au. bon Larron il n'y a pas de transition 
visible. Ces deux personnages m se ressemblent 



LA FIN DE MARS 147 

pas et sont séparés par bien des siècles. Mais 
tout se tient tellement dans l'économie de la 
Rédemption, que Vart heureux de» transitions 
y est absolument inutile. Isaac est la figure du 
pécheur racheté. 

Et le bon Larron n'est-il pas le type du pécheur 
pardonné? Isaac était innocent, le Larron était 
coupable. Le coupable est près de Jésus-Christ 
physiquement, dans le temps et dans l'espace. 
L'innocent symbolise Jésus-Christ de loin, à tra- 
vers le temps et l'espace. 

D'après la tradition, le bon Larron s'appelait 
Dismas. 

Saint Anselme raconte son histoire, non comme 
un fait authentique, mais comme une légende très 
accréditée. 

D'après le récit de saint Anselme, Dismas vivait 
dans une forêt au moment de la fuite en Egypte. 
II était fils du chef des assassins qui étaient là, en 
bande, dévalisant les voyageurs. La Sainte Fa- 
mille paraît. Voyant Fhomme, la femme et l'en- 
fant, il se prépara à les attaquer. Mais quand il 
approche, il est saisi d'un respect affectueux et 
tendre; il offre l'hospitalité aux voyageurs ; il leur 
donne tout ce qui leur est nécessaire ; il accablé 
l'enfant de caresses. Marie le remercie et lui pro- 
met une grande récompense. 

Jésus-Christ mourant tient la promesse de sa 
Mère. Dismas fut récompensé sur la croix des 
procédés qu'il avait eus dans la forêt. 

Quoi qu'il en soit de la légende racontée par 



148 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

saint Anselme, le bon Larron est une des figures 
les plus singulières de l'histoire des Saints. Voleur 
et assassin, il est canonisé par les lèvres de Jésus- 
Christ. Il est placé à la droite du Fils ; par là il 
représente tous les élus. 

Le Calvaire figure le jugement dernier. Donc le 
bon Larron est la figure du peuple prédestiné. 
Ouvrier de la dernière heure, il éprouve la ma- 
gnificence de Celui qu'il invoque et qu'il adore. Il 
reconnaît le Crucifié, son voisin, comme juge des 
vivants et des morts. Et le Crucifié répond. 

D'après le Père Ventura, les deux Larrons 
donnent aux hommes deux leçons capitales. Le 
lion Larron, chargé de crimes et armé seulement 
d'un repentir très court, dit au genre humain : 

Il ne faut jamais désespérer. 

Le mauvais larron, dans des conditions en 
apparence identiques, meurt tout près de Jésus 
et dit au genre humain : 

11 ne faut jamais présumer. 

Le bon Larron est spécialement invoqué contre 
la torture, contre l'impénitence finale et contre 
les voleurs. 






CHAPITRE XIII 

SAINT EZECHIEL. 



On oublie trop les saints de l'Ancien Testament. 
Il ne sera peut-être pas inutile d'esquisser la 
grande figure d'Ezéchiel, que le martyrologe 
romain célèbre le 10 avril. 

Ezéchiel veut dire Force de Dieu, ou Empire 
de Dieu. Il est souvent appelé Fils de l'Homme, 
car il fut l'image de Jésus-Christ. 

Il est caractérisé dans l'Ecriture par une parole 
rarement prononcée, parole courte et mystérieuse 
qui lui donne une place à part parmi les grands 
élus. 

Ezechiely qui vidi conspectum gloriœ. 

Ezéchiel qui contempla l'aspect de la gloire! 
Quel homme était-il donc pour avoir été ainsi dé- 
signé par la parole sobre de l'Ecriture, à qui 
l'emphase est inconnue ? 

On croit qu'Ezéchiel naquit en l'an du monde 
34i i . Il avait vingt-quatre ans quand il fut conduit 
captif à Babylone avec le roi Jéchonias. 

Pendant qu'Ezéchiel partait pour Babylone, Jé- 
rémie restait à Jérusalem. Mais il se passa entre 



150 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

eux un merveilleux phénomène de lumière qui est 
très oublié. 

Ezéchiel voyait à Babylone ce que Jérémie 
voyait à Jérusalem. La même désolation remplis- 
sait leurs deux âmes; les mêmes horreurs étaient 
placées devant les yeux de leur esprit. L'un était 
en Chaldée, l'autre en Judée, mais les menaces 
qui partaient de la Châldéê et les menaces qui 
partaient de la Judée étaient les mêmes menaces. 
L'esprit prophétique disait à l'oreille d'Ezéchiel, 
le captif de Babylone, les mêmes plaintes et les 
mêmes imprécations qu'à l'oreille de Jérémie, lé 
désolé de Jérusalem. 

Ezéchiel voyait en esprit ce qui se passait à 
Jérusalem et lançait sur les crimes de sa patrie, 
qu'il voyait par les yeux de l'âme, les mêmes ana- 
thèmes que Jérémie $ qui les voyait par les yeux 
du corps. 

Ezéchiel était captif depuis cinq ans, quand le 
don de prophétie lui fut fait. 

Il était au milieu des captifs, quand les cieux 
lui furent ouverts. II avait Vingt-neuf à trente 
ans, et l'on peut voir ici$ entre cet âge et l'âge 
de Jésus-Christ, une certaine ressemblance qui 
n'est pas sans hiystère. Saint Jean-Baptiste et 
Jésus-Christ avaient trente ans quand ils commen- 
cèrent à prêcher. Ezéchiel avait trente ans quand 
il commença à voir. Voir pour lui, c'était prê- 
cher. 

Il demeura à Babylone, au milieu dés Juifs en- 
durcis et captifs* captif comme eux, tloîi p&is 



saint nzècmmL 151 

endurci comtne eux. La présence des Juifs à Ba- 
bylone était un châtiment* La présence d'Ezéfchiel 
au milieu des Juifs était une miséricorde. Il était 
là pour adoucir par sa captivité l'horreur de la 
captivité des autres. Il était là pour avertir que 
Dieu n'avait pas oublié son peuple. 

Il était, dit le Saint-Esprit, le prodige de son 
siècle, et le signe donné à la maison d'Israël. Par 
sa voix, le souffle de Dieu passait encore Sur la 
tête de ce peuple infidèle, puni* rappelé, averti, 
caressé ^ menacé. Saint Jérôme nous dit que les 
prophéties de Jérémie étaient envoyées de Jéru- 
salem à Babylone* et les prophéties d'Ezéchiel de 
Babylone à Jérusalem. 

Ainsi les Juifs échangaient leurs trésors. Les 
coups et les contre-coups de la lumière allaient de 
la terre d'exil à la terre de la patrie, et de la terre 
de la patrie à la terre d'exil. Et, par une magni- 
fique concordance, les échos de Babylone et les 
échos de Jérusalem se renvoyaient les uns aux 
autres les mêmes lamentations, les mêmes sup- 
plications, les mêmes imprécations et les mêmes 
espérances. 

Dans le langage symbolique, Jérusalem re- 
présente la cité de Dieu; Babylone, la cité de 
Satan. 

Jérusalem et Babylone sont ies deux pôles du 
monde moral. 

Ces deux voix discordantes ont été, pour un 
moment, réduites à l'harmonie. C'est qu'à ce 
moment-là, Ezéchiel était à Babylone, dépositaire 



152 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

sacré de l'esprit de Jérusalem. Et à ce moment- 
là, Jérémie, qui était à Jérusalem, lançait sur elle 
ses foudres, parce qu'il reconnaissait en elle l'es- 
prit de Babylone. 

L'esprit de Babylone avait envahi Jérusalem, 
et c'est pourquoi les habitants de Jérusalem 
furent condamnés à Babylone. 

Mais parmi ces captifs, voici Ezéchiel. Et, par 
lui, l'esprit de Jérusalem envahit Babylone, et 
les Juifs, à la fois instruits et confondus, virent 
fondre sur eux, de droite et de gauche, la même 
lumière et la même foudre. 

Les deux nuages portaient les mêmes mystè- 
res. 

Les deux tonnerres avaient les mêmes gronde- 
ments. 

Saint Grégoire dit qu'Ezéchiel n'est pas seule- 
ment prophète, mais docteur. Ses prophéties ont 
le caractère de prédications. Et, comme s'il eût 
voulu donner aux prédicateurs futurs un ensei- 
gnement muet et profond, Ezéchiel, avant de 
parler, pleura sept jours en silence. 

II décrit le lieu où il osa enfin élever la voix. 
C'était près du fleuve Chobar, qui verse ses eaux 
dans PEuphrate, non loin de Circésium. 

David semblait avoir prophétisé ce prophète 
quand il disait : Nous nous sommes assis et nous 
avons pleuré le long des fleuves de Babylone. 

Super flumina Babylonis illic sedimus et fle- 
vimus* 
On dirait que la tristesse d'Ezéchiel avait été 



SAINT EZéCHIEL 153 

devinée par Pâme de David et le fleuve Chobar 
entrevu par les yeux de son esprit. 

On dirait que la mélancolie du captif contem- 
plait dans l'eau courante la rapidité du torrent 
qui emporte les choses humaines. 

Le langage d'Ezéchiel est superbe de liberté. 
Des imbéciles en ont ri au siècle dernier ; mais 
leur rire ne s'entend plus. Et la parole d'Ezéchiel 
retentit toujours. 

La vision du char mystérieux traîné par quatre 
animaux promène de siècle en siècle les mystè- 
res dont elle est remplie. Et si les échos de Jéru- 
salem répondaient instantanément aux échos de 
Babylone, par la voix de Jérémie, les échos de 
Pathmos leur ont répondu plus tard, par la voix 
de saint Jean. 

La résurrection universelle apparut au pro- 
phète. Ezéchiel vit d'avance l'heure solennelle où 
les terres et les océans rendront leurs morts. 

€ La main de Jéhova se reposa sur moi et me 
transporta dans une plaine couverte d'osse- 
ments. » 

Voici quelques traits de cette scène grandiose : 

€ — Fils de l'homme, me demanda Jéhova, ces 
« restes desséchés revivront-ils? 

€ Seigneur, vous le savez. 

« — Adresse-leur la parole. Dis-leur : Os$e- 
« ments arides, écoutez l'ordre de Jéhova. Voici 
« ce qu'a dit l'Eternel : Mon souffle va vous pé- 
« nétrer et vous vivrez. J'étendrai sur vous des 
« nerfs comme un réseau : je ferai croître les 



154 PHYSIONOMIES DB SAINTS 

« chairs ; j'inspirerai en vous l'Esprit de Vie et 
« vous ressusciterez. 

€ — Je pris la parole et je répétai Tordre. 

« A ma voix un cliquetis sonore retentit parmi 
« les ossements. Les os se rapprochaient des os ; 
« ils se couvrirent de leur réseau nerveux ; voici 
« la peau; voici des chairs nouvelles. Mais ils 
« n'avaient pas encore l'Esprit de Vie, et Jéhovâ 
« me dit : — Fils de l'homme, parle à l'Esprit. 
« Dis-lui : Voici la parole du seigneur Adonâï : 
« Esprit, accours des quatre vents du ciell Souffle 
« sur ces morts et qu'ils revivent ! 

« Ma voix répéta l'ordre, et l'Esprit de Vie pé- 
« nétra les cadavres; ils ressuscitèrent, et se 
« dressant sur leurs pieds, ils parurent detant 
« moi comme une armée innombrable* » 

D'après une tradition recueillie par saint Isidore 
et saint Epiphane, Eséchieleutle don des miracles. 
D'après cette tradition* il aurait conduit le peuple 
juif qui l'aurait suivi à pied sec par lé milieu du 
fleuve Chobar, comme autrefois Moïse à travers la 
mer Rouge ; il aurait, dans une famine, suscité tout 
à coup un nombre immense de poissons, etc. Mais 
l'Ecriture est muette sur cette tradition» 

Enfin Ezéchiel mourut martyr. 

L'ouvrage attribué à saintEpiphanesurlavieet 
la mort des martyrs, la tradition de saint Isidore, 
évêque de Se ville et le martyrologe romain, nous 
apprennent qu'il fut tué à Babylone, parce qu'il 
reprochait son idolâtrie au magistrat chargé de 
juger Israël captif. 



SAINT EZÉCHIEL 155 

Le martyrologe ajoute qu'il fut enterré dans la 
sépulture de Sem et d'Arphaxad, qui étaient les 
ancêtres d'Abraham. 

Saint Athanasc, dans son livre de l'Incarnation 
du Verbe, dit qu'Ezéchiel est mort pour la cause 
du peuple. On ne sait s'il fut lapidé ou écartelé. 
Andricominius,dans son Théâtre de la terre sainte, 
adopte ce dernier sentiment. 

On voit encore aujourd'hui, au lieu nommé Kiffel, 
le tombeau du prophète. Le lieutenant Lepich, 
chargé par les Etats-Unis d'une mission en Pales- 
Une, rapporte sur ce tombeau d'intéressants dé- 
tails cités par M. l'abbé Darr as, dans son Histoire 
de l'Eglise (t. III, p. 344). 

Le chef des tribus qui habitent ce pays conduit 
les voyageurs dans une grande salle soutenue par 
des colonnes. Au fond de cette salle une grande 
boîte contient une copie des cinq livres de Moïse 
écrite sur un seul rouleau. Au sud, une pièce plus 
petite contient le tombeau d'Ezéchiel. Le dôme de 
cette chambre est doré, et continuellement illuminé 
par une grande quantité de lampes qui ne s'étei- 
gnent ni jour ni nuit. 

Telle est, dans sa forme historique, et vue du 
côté de la terre, du côté des ténèbres, la grande 
figure d'Ezéchiel. 

Une certaine obscurité plane sur les détails, 
comme il arrive aux hommes qui sont plus haut 
que les lieux qui fixent ordinairement les yeux et 
le cœur de l'histoire. 



MJ»J '»' 



CHAPITRE XIV 



SAINT GEORGES. 



Voici un des saints les plus illustres et les plus 
oubliés, illustres jadis, oubliés aujourd'hui. Les 
Grecs le nomment le grand martyr; tout l'Orient 
a retenti de ses louanges. Une célébrité qui allait 
jusqu'à la popularité désignait saint Georges 
comme le patron des héros. Au point de vue his- 
torique, sa vie est à peu près impossible à éclair- 
cir en détail. D'après les uns, elle est tout entière 
et rigoureusement exacte. L'histoire du dragon, 
considérée par M. Jean Darche, dans sa grande 
histoire de saint Georges, comme rigoureusement 
historique, est considérée par d'autres comme un 
pur symbole. Nous n'entrerons pas dans cette dis- 
cussion. Historique ou légendaire, l'histoire du 
dragon caractérise dans les deux cas saint Geor- 
ges. Qu'elle signifie la victoire remportée sur un 
dragon et la délivrance d'une jeune fille, ou la vic- 
toire remportée sur l'idolâtrie et la délivrance de 
l'âme, elle signifie en tout cas victoire sur l'enne- 
mi, écrasement du fort, délivrance du faible; elle 
indique le caractère de saint Georges, et l'impres- 
sion qu'il a faite sur la terre en passant sur elle. 



158 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Les parents de saint Georges étaient chrétiens. 
Quelques auteurs croient que son père fut mar- 
tyr. Il naquit en 280. Sa mère fit son éducation. A 
17 ans, il embrassa la profeqsjop des armes. Tou- 
jours, suivant la remarque du père Faber, les 
dons surnaturels viennent se greffer sur les dons 
naturels qui leur ressemblent le plus. Saint Geor- 
ges de v ait être le patron de la victoire. Il fut donc 
soldat romain. Il débuta par l'héroïsme naturel, 
pour arriver à l'héroïsme surnaturel, ou l'hé- 
roïsme surnaturel qu'il possédait déjà se cacha 
d'abord sous les apparences de l'héroïsme naturel. 

Toujours, comme je l'ai 4éjà remarqué ailleurs, 
le personnage historique se dessine aux y eu* de 
l'humanité dans une certaine attitude. Toujours un 
des traits de sa vie attire à lui tout le reste, et sou 
image se grave dans l'imagination humaine sous 
ce trait particulier. 

Pour saint Georges, c'est l'écrasement du dra« 
fjon. L'art ne représente jamais saint Georges 
que terrassant le dragon. 

Chose bizarre ! cet homme illustre par son 
courage et ses exploits, que les rois guerriers 
ont pris dans le moyen-âge poup patron, cet 
homme partout représenté comme combattant e( 
vainqueur, a un jiom qui dans sa signification 
étymologique signifie: 'laboureur. Existerait-il 
entre le laboureur et le soldat quelque relation 
mystérieuse? C'est très possible ; mais continuons. 

Arrivons à l'histoire du dragon, historique ou 
légendaire, intéressante dans les deux cas. 



SAINT GEORGES 159 

C'était aux environs de Beyrouth; un énorme 
dragon habitait un lac dont il infestait les eaux et 
les bords: il n'en sortait que pour se précipiter 
sur les animaux et sur les hommes. Il arrivait 
parfois jusqu'aux portes de la cité dont il empes- 
tait l'air. 

On convint de faire la part du feu et de lui 
donner pour victimes deux brebis par jour. Mais 
bientôt les brebis s'épuisèrent. On consulta l'ora- 
cle. L'oracle répondit qu'il fallait servir à manger 
au dragon des victimes humaines, et tirer au sort 
le nom de ceux qui allaient mourir. 

Ce récit, qui peut faire sourire l'ignorance mo- 
derne, n'a rien d'étonnant aux yeux de ceux qui 
connaissent l'antiquité. Son histoire superficielle 
passe ces choses-là sous silence. Son histoire 
vraie les constate. La préoccupation constante 
des oracles, c'est-à-dire des idoles, est de deman- 
der des sacrifices humains. Le sacrifice humain 
est la passion de l'enfer. Le sacrifice est l'acte de 
l'adoration, et comme le démon a faim et soif 
d'être adoré, il a faim et soif de la chair et du 
sang de l'homme. Aux peuples grossiers ii de- 
mande le sacrifice humain sous sa forme la plus 
grossière. Aux peuples raffinés il demande le 
sacrifice humain sous une forme plus raffinée. Mais 
toujours il veut le sacrifice humain. Il yeut le 
sang; ou bien il veut les larmes, que s^int Au- 
gustin nomme le sang de l'âme. II veut que la 
vie humaine, sous une telle forme, soit immolée 
sur son autel. Mgr Gaume, dans son livre sur le 






160 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Saint-Esprit, raconte, dans sa vérité historique, 
cette passion infernale. A Beyrouth, comme partout 
ailleurs, l'oracle demanda des victimes humaines. 
La Fontaine, qui a recueilli cette tradition dans 
Les animaux malades de la peste* a commis une 
erreur profonde. 

« Que le plus coupable de nous se sacrifie aux 
traits du céleste courroux. » 

Dans les traditions du genre humain, ce n'est 
pas le sang du plus coupable qui est demandé, 
c'est le sang du plus innocent. Satan demande en 
général le sang des vierges. Ce n'est pas éton- 
nant. La parodie est le génie des singes. 

Un jour, à Beyrouth, le sort désigna Margue- 
rite, fille du roi. Le roi refusa sa fille; mais le 
peuple se révoltait déjà à cette époque. On en- 
toura le palais. On menaça d'y mettre le feu. On 
voulut brûler vive la famille royale. Le roi dut 
céder et céda* Il livra sa fille. 

On la para de ses vêtements de fête. 

Voici encore un fait remarquable et absolument 
caractéristique du sacrifice : toujours et partout 
les victimes arrivent au bûcher parées de vête- 
ments de fête. L'homme lui fait sentir le prix de 
la vie au moment où la vie va lui être enlevée. 
C'est un moyen d'aiguiser la pointe du glaive. 
Toujours la victime est faite aussi attrayante que 
possible aux autres et à elle-même au moment où 
elle va être égorgée. C'est la loi. 

Marguerite est conduite au lieu où le monstre 
va venir la prendre. Elle s'appuie, fondant eifclar- 



SAINT GEORGES 161 

jnes, contre un rocher. A côté d'elle une brebis. 
La brebis sera sa compagne. Le monstre va dé- 
vorer dans le même repas Marguerite et son 
symbole : deux brebis à la fois. 

Mais voici saint Georges qui passe près du ro- 
cher. Il voit la vierge en larmes, s'approche et 
l'interroge. Elle raconte son malheur. Le saint 
héros reste à côté d'elle. 

Tout à coup l'eau bouillonne : le dragon se re- 
plie, soulève les flots ; d'affreux sifflements rem- 
plissent l'air, d'horribles miasmes l'empoisonnent; 
la jeune fille pousse des cris de terreur. — Ne 
craignez rien, dit saint Georges qui monte sur son 
cheval, se recommande à Dieu, se précipite sur 
le monstre, le perce de sa lance, le couche à ses 
pieds. 

— Maintenant, dit Georges à la jeune fille, dé- 
liez votre ceinture et attachez-la à son cou. 

Et elle ramena le monstre dans la ville, où le 
peuple assemblé éclatait de joie et de reconnais- 
sance. 

Et Georges dit au peuple que, s'il voulait croire 
en Dieu, il achèverait le monstre. Le roi reçut le 
baptême, et vingt mille hommes avec lui. 

Le roi voulut combler Georges d'honneurs et 
partager avec lui sa fortune. Mais Georges fit 
distribuer aux pauvres tout ce qu'on voulait lui 
donner, embrassa le roi, lui recommanda tous les 
malheureux et retourna dans son pays. 

Cependant Dioclétien régnait. C'était un homme 
très dévot, car dévot veut dire dévoué, mais 

H 



162 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

c'était à Apollon que ce dévot était dévoué. Un 
jour il consulta l'oracle sur les affaires du gou- 
vernement; mais du fond de son antre l'oracle 
répondit qu'il était arrêté. € Les justes qui sont sur 
la terre m'empêchent de parler, dit-il. Ils trou- 
blent l'inspiration des trépieds. » 

— Quels sont ces justes? demanda l'empereur, 

— Prince, ce sont les chrétiens, répondit l'ora- 
cle. 

Dès ce jour la persécution, qui s'était ralentie, 
prit des por portions épouvantables. 

Georges était un grand personnage dans l'em- 
pire. Il était d'une grande famille, riche et soldat. 
Ces qualités réunies lui donnaient droit à quelque 
chose, car les soldats étaient tout à Rome. Georges, 
voyant recommencer les persécutions, n'imposa 
pas silence à sa colère. Ses amis lui conseillèrent 
la prudence, et la lui conseillèrent inutilement. Il 
n'ignorait cependant pas que Dioclétien était 
homme à immoler ses meilleurs amis au premier 
moment de mauvaise humeur. Il connaissait les 
habitudes de la cour. Il les connaissait même si 
bien qu'il distribua son argent et ses vêtements 
aux pauvres, comme un homme qui bientôt n'au- 
ra plus besoin de rien pour son usage personnel. 

Il faut se souvenir que Georges était un tout 
jeune homme. Sa confiance et son audace surna- 
turelles furent peut-être aidées par cette circons- 
tance. Il avait peut-être vingt ans, mais il était 
tribun, ou plutôt il l'avait été, car il venait de ré- 
signer son emploi. Il pouvait aborder l'empereur 



SAINT-GEORGES 163 

et il l'aborda. « Jeune homme, lui répondit Dio- 
ctétien, songe à ton avenir.» Georges allait répon- 
dre; mais la colère s'empara de Fempereur, co- 
lère qui dut être atroce, puisqu'elle était sans 
cause apparente et qu'elle venait du même lieu 
que les réponses de l'oracle. 

Les gardes reçurent l'ordre de conduire Geor- 
ges en prison. Là on le jeta à terre ; on lui passa 
les pieds dans les entraves. On lui posa une 
pierre énorme sur la poitrine. 

Le lendemain il fut encore présenté à Dioclé- 
tien, et comme toutes les séductions furent aussi 
inutiles que celles de la veille, on enferma Geor- 
ges dans une roue armée de pointes d'acier, afin 
de le déchirer en mille pièces. 

Il fallut inventer des tortures; on en inventa. 
Le nom de Georges le grand martyr vient des 
tourments invraisemblables qu'il supporta avant 
de mourir. Il souffrit dix mille morts les unes 
après les autres. 

On le fouetta jusqu'à mettre les os à découvert, 
puis on le jeta dans une fosse ardente. Le martyr, 
environné de flammes, disait les psaumes de Da- 
vid. Mais un ange paralysa l'action des flammes, 
et après trois jours et trois nuits, Georges, au 
lieu d'être brûlé, était guéri. 

Alors» Dioclétien lui fit mettre aux pieds des 
brodequins de fer rougis, au feu et munis de poin- 
tes ; ce tourment avait été inutile jusque-là ; il ar- 
racha enfin à Georges des gémissements. 

Mais, comme il n'était pas mort, on le chargea 



164 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

de chaînes, et on le jeta dans un cachot où TEu- 
charist : e lui fut apportée, et ses chaînes tombèrent 
d'elles-mêmes. Georges fut encore mis à la ques- 
tion. Mais voici un fait remarquable. Il fut thau- 
maturge pendant son martyr, et pendant qu'il ver- 
sait son sang, il exerça la miséricorde envers un 
animal. Un paysan païen, nommé Glycère, venait 
de voir mourir un bœuf dont il avait besoin. Ce 
paysan, rencontrant le martyr, lui demanda la ré- 
surrection de son bœuf. Georges lui demanda s'il 
voulait croire en Jésus-Christ, et sur sa réponse 
affirmative : « Va, lui dit-il ; retourne à ta char- 
rue, tu trouveras ton bœuf vivant. » 

Quand Glycère arriva au champ, son bœuf était 
prêt à travailler. Peu de jours après, le paysan 
mourut martyr. 

Cependant Georges continuait à souffrir sans 
mourir. Il demanda lui-même d'être conduit au 
temple pour voir les dieux qu'on y adorait. Dio- 
ctétien assembla le sénat pour le rendre présent 
à sa victoire. Tous les grands personnages de- 
vaient voir Georges vaincu sacrifier enfin à Apol- 
lon. Tous les yeux étaient fixés sur lui. 

Georges s'approche de l'idole, puis il étend la 
main, puis il fait le signe de la croix. 

« Veux-tu, dit-il à l'idole, que je te fasse des 
sacrifices, comme à Dieu? 

— Je ne suis pas Dieu, répondit le démon forcé 
à cet aveu : il n'y a pas d'autre Dieu que celui 
que tu prêches. » 

Aussitôt des voix lugubres et horribles sorti- 
rent des idoles, qui tombèrent en poussière. 



SAINT-GEORGES 165 

Alors on reprit Georges et on lui trancha la 
tête. 

Il est à remarquer que, dans les longs martyres, 
quand le supplicié a résisté à plus de tortures 
qu'il n'en faudrait pour tuer dix mille hommes, 
on finit toujours par lui trancher la tête,etla main 
qui arrêterait la loi naturelle pour prolonger la 
vie se retire; la mort cesse d'être retardée. 

Toutes les traditions relatives au culte de saint 
Georges se rapportent au caractère que j'indi- 
quais tout à l'heure et à la victoire remportée 
sur le dragon. 

On dit que le saint apparut, avant la bataille 
d'Antioche, à l'armée des croisés, et que les infi- 
dèles furent vaincus par sa grâce. 

On parle d'une autre apparition de saint Geor- 
ges à Richard I er , roi d'Angleterre, qui combattit 
victorieusement les Sarrasins. 

Constantinople possédait autrefois cinq ou six 
églises dédiées à saint Georges ; la plus ancienne 
fut bâtie par Constantin le Grand. 

Les pèlerins de Jérusalem visitaient le tombeau 
de saint Georges à Diospolis, en Palestine, où une 
magnifique église lui fut bâtie par Justinien. Saint 
Grégoire de Tours nous apprend que le culte de 
saint Georges était populaire en France au 
sixième siècle. 

Enfin sainte Clotilde, femme de Clovis, dressa 
des autels à saint Georges. 

Ainsi la tradition, toujours fidèle à l'esprit qui 
lui donna naissance, en France comme à Constan- 



166 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

tinople, associe l'idée jde saint Georges à l'idée de 
la victoire. 

Une tradition très répandue affirme que saint 
Georges a supplié Dieu avant sa mort d'exaucer 
les prières de ceux qui le prieraient par la mé- 
moire de son martyre. Une tradition analogue 
existe pour saint Christophe et pour sainte Barbe. 
Tous trois figurent parmi les quinze saints, si 
célèbres jadis, qu'on appelle les saints au xi lia- 
teurs et auxquels une puissance spéciale de 
secours a été attribuée. M. Jean Darche donne 
leurs noms dans la vie de saint Georges (i) : 

Georged, Biaise, Erasme, Pantaléon, Rit, Chris- 
tophore, Denis, Cyriace, Acace, Eustache, Gilles, 
Magne, Marguerite, Catherine, Barbe. 

(i) Saint Georges, martyr, patron des guerriers, chez Girard, 
éditeur. 



1(^1 IPP 



CHAPITRE XV 

SAfNT PIERRE CÉLESTIN. 



Voici un saint peu connu et qui réunit une foule 
de qualités propres à faire connaître un homme. 
Sa vie naturelle, sa vie surnaturelle, sa vie sociale, 
tout en lui est extraordinaire. Il lui arrive plu- 
sieurs événements qui n'arrivent qu'à lui dans 
l'histoire. Il est caractérisé par des faits singu- 
liers et illustres qui auraient dû le désigner à l'at- 
tention universelle. Cependant il a échappé à 
l'admiration, comme si la passion de fuir la gloire, 
qui fut la passion de sa vie, l'eût poursuivi, quant 
à la face humaine de la gloire, même après sa 
mort. 

Il est le seul, dans l'histoire, qui, simple reli- 
gieux et simple solitaire, a été placé soudainement 
sur la chaire de saint Pierre. Il est le seul dans 
l'histoire qui, placé sur la chaire de saint Pierre, 
ait abdiqué spontanément le souverain pontificat, 
que personne ne lui disputait. 

Le P. Giry l'appelle le Phénix de l'Eglise, celui 
qui est seul de son espèce. Le nombre et la gran- 
deur de ses miracles font aussi de lui un prodige 
parmi les prodiges. Cependant l'histoire, si pro- 



168 PHYSIONOMIES PB SAINTS 

digue de son attention, de ses souvenirs et de ses 
paroles, semble en avoir été avare vis-à-vis de lui. 

Puisque les miracles illustrent sa vie, nous 
sommes certains d'avance que la simplicité illus- 
trera spécialement son âme; et cette habitude 
des choses divines, s'il est permis de s'exprimer 
ainsi, n'est pas démentie en cette occasion. Je 
dis : habitude, je pourrais dire : loi. Il faut seule- 
ment se souvenir que toute loi a des exceptions 
et que celui qui la pose n'est jamais lié par elle. 

Saint Pierre Célestin était du bourg d'Isernie, 
dans la province de l'Abruzze, en Italie. Son père 
s'appelait Angevin, sa mère Marie. Ils eurent 
douze enfants. C'était une famille de laboureurs. 
On arriverait à un chiffre considérable, si Ton 
comptait les saints qui ont passé leur enfance au 
milieu des brebis, au milieu des bœufs, au milieu 
des champs et loin des villes. Pierre était le 
onzième des douze. Il perdit son père de bonne 
heure. Sa mère le choisit pour remplacer dans 
l'élude des lettres son second fils qui n'y réus- 
sissait pas. Ce fut dans toute la région un 
iolle général contre la résolution prise par la 
veuve d'envoyer aux écoles son onzième fils. On 
tâcha de lui prouver que cela n'avait pas le sens 
commun \ la veuve, qui ne savait peut-être quelle 
raison humaine donner, conserva cette obstination 
particulière que l'on a, sans trop savoir pour- 
quoi, quand on obéit à un ordre supérieur. Son 
mari apparut la nuit à un de ses voisins, et lui 
dit de confirmer sa femme dans sa résolution. 



SAINT PIERRE CÉLESTIN 169 

Quant à Pierre, il grandissait dans le silence, 
dans l'étude, et, sans s'en douter, devenait un 
saint. Il recevait quelquefois, dans ses prières, la 
visite d'un saint, la visite d'un ange, la visite de 
la Vierge, et ne s'en étonnait pas le moins du 
monde. Il était assez profond pour trouver cela 
tout simple. Quoi de plus simple, en effet ? 

Il racontait ses visions à sa mère avec la 
même candeur qu'il nous les a racontées à nous- 
mêmes, dans le manuscrit de ses confessions ; 
car il a écrit la première partie de son histoire, 
et il la terminait quand on est venu le chercher 
pour le placer sur le trône pontifical. 

Je reviendrai tout à l'heure sur les détails de sa 
jeunesse. Jetons d'abord un coup d'œil d'ensem- 
ble sur sa vie. 

Il se retira dans le désert de Morron. Le bruit 
de sa sainteté s'éleva comme un murmure et 
grandit comme un tonnerre. Ce fut cette gloire 
qui le porta sur le trône, et aucune intrigue 
humaine, ni même aucun calcul, ni aucune pensée 
venant de lui, fût-ce la plus légitime, n'intervint. 
Le solitaire de Morron n'agissait sur l'esprit des 
hommes que d'une façon surnaturelle. Du désert 
de Morron, Pierre passa au désert de Magella. 
Beaucoup se mirent sous sa conduite. Il se forma 
un couvent qui s'appela le couvent des Célestins, 
et ainsi fut fondé l'ordre qui porte ce nom. On 
bâtit une église. La dédicace fut faite par les 
anges. Si on eût annoncé alors à Pierre qu'il 
serait bientôt le successeur de l'autre Pierre, de 



170 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Pierre le pêcheur, l'apôtre et le Pape, il eût peut- 
être répondu : Gomment cela se fera-t-il? car je 
suis étranger en ce monde, n'était cette sépara- 
tion même qui allait appeler sur cette tête cachée, 
lointaine et recouverte, le choix de Dieu et le 
choix des hommes. 

En Tan 121 4 fut célébré le second concile de 
Lyon, On parla de casser certains ordres reli- 
gieux, qui paraissaient établis sans l'approbation 
du Saint-Siège, particulièrement Tordre des Fla- 
gellants. Gomme quelques personnes croyaient 
que la menace allait s'étendre aux Gélestins, 
Pierre se rendit au concile, et là, en présence du 
pape Grégoire X, il soutint ses constitutions. 

Mais il avait à son service autre chose que des 
paroles, et il le prouva en cette occasion, La dis- 
cussion fut singulièrement abrégée par un mira- 
cle que nous retrouverons dans la vie de saint 
Goar. Comme Pierre Célestin se préparait à célé- 
brer la messe devant le Pape, les ornements sim- 
ples qu'il portait dans sa solitude lui revinrent à 
l'esprit, et au même instant lui revinrent miracu- 
leusement entre les mains. Et comme il ôtait un 
ornement offert par les hommes pour revêtir l'or- 
nement offert par les anges, l'ornement riche 
qu'il dépouillait resta suspendu en l'air, pendant 
la messe, sans qu'aucune force visible apparût 
pour le soutenir, Saint Goar, qui avait sittpandu 
sa chappe à un rayon de soleil, prouva par là, 
sans le vouloir, son innocence méconnue. Saint 
Pierre Célestin fut protégé par un moyen analo- 



SAINT PIERRE CÉLESTIN 171 

gue. Le rayon de soleil rendit témoignage à la 
lumière invisible qui habitait dans l'âme du saint. 

La cause fut jugée, pour saint Pierre Célestin, 
par le procédé simple du miracle. Le solitaire 
revint dans la solitude. 

Cependant Pierre fuyait la gloire qui le cher- 
chait. Ne trouvant pas sa solitude assez profonde, 
il alla demander au désert une séparation plus 
profonde. Mais comme le désert cessait d'être 
désert, dès qu'il y résidait, il retourna à Morron 
par égard pour ceux qui venaient lui demander 
secours. Car dans la solitude la plus reculée il 
n'échappait pas à la foule ; seulement la foule se 
fatiguait à sa recherche, au lieu de le trouver 
facilement. 

Le siège apostolique était vacant. Depuis plus 
de deux ans, Nicolas IV était mort. Les cardinaux 
assemblés à Pérouse ne pouvaient s'accorder sur 
le choix du nouveau pontife. Enfin il se passa en 
eux un événement intérieur qui détermina un 
événement extérieur. Contrairement à toute 
attente, contrairement à toute habitude, contrai- 
rement aux usages, contrairement à cette cou- 
tume inhérente à l'homme de ne choisir que 
dans un certain cercle tracé d'avance pour le 
choix, les cardinaux trouvèrent à la fois dans 
leur cœur et sur leurs lèvres le nom d'un simple 
religieux, d'un simple solitaire, et Pierre de Mor- 
ron fut acclamé. Rien ne le désignait que le Saint- 
Esprit, et sa gloire était de n'avoir aucune gloire 
humaine. Quand on vint trouver Pierre pour le 



172 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

tirer de sa solitude et le placer sur le trône apos- 
tolique où les hommes et les anges l'attendaient, 
il ne refusa pas ; mais il demanda le temps de la 
réflexion et de la prière. Il retourna dans un plus 
profond désert, pour se préparer à Rome et au 
trône. Charles II, roi de Naples, André III, roi 
de Hongrie, vinrent en personne, et le supplièrent 
d'accepter. S'il refusait, l'Eglise allait être préci- 
pitée dans des troubles nouveaux. Cette dernière 
considération l'emporta, et l'attrait de la solitude 
fut vaincu par l'attrait de la charité. Celui qui 
pendant longtemps avait hésité à dire la Messe, 
consentit à faire les fonctions non-seulement de 
Prêtre, mais de Prêtre souverain. Cet homme est 
destiné à trembler toute sa vie devant les choses 
divines, et à vaincre son tremblement à force 
d'amour et d'obéissance. Quand il avait hésité 
devant le sacrifice de la Messe, il avait consulté 
les hommes, et les hommes ne l'avaient pas ras- 
suré : leurs paroles étaient restées sans effet suf- 
fisant. Il avait fallu une voix divine. C'était pen- 
dant le sommeil que la voix divine avait parlé. «Je 
ne suis pas digne, disait Pierre, d'offrir le saint sa- 
crifice, — Et qui donc, avait répondu la voix, et qui 
donc en est digne? Sacrifie, malgré ton indignité, 
mais sacrifie dans la crainte.» 

Quand il s'agit du souverain pontificat, les voix 
royales décidèrent Pierre ; la voix divine qui avait 
parlé directement et la nuit pour qu'il osât dire 
la messe, parla le jour et indirectement par la 



SAINT PIERRE CÉLESTIN 173 

voix des rois et des hommes, pour qu'il osât mon- 
ter sur le trône. 

Quand il fallut quitter la solitude et faire le 
voyage, Pierre monta sur un âne, et l'entrée de 
Jésus-Christ à Jérusalem dut se présenter au sou- 
venir des populations. Quand Pierre descendit de 
sa monture, un paysan plaça sur l'âne son fils 
boiteux des deux jambes, et l'enfant fut guéri. 

Le couronnement du Pape eut lieu le jour de 
saint Jean-Baptiste, et saint Jean-Baptiste avait 
toujours été le saint de sa prédilection. 

Il fallut s'occuper d'affaires. Pierre ne recula 
pas. Il trouvait tous les courages dans la charité. 

Il créa des cardinaux, parmi lesquels beaucoup 
de cardinaux français : par exemple, Bérault de 
Jour, archevêque de Lyon; Simon de Beaulieu, 
archevêque de Bourges ; Jean Lemoine, du dio- 
cèse d'Amiens ; Guillaume Ferrier, prévôt de 
Marseille; Nicolas de Nonancourt, parisien; Ro- 
bert, vingt-huitième abbé de Cîteaux, et Simon, 
prieur de la Charité-sur-Loire. Thomas de l'A- 
bruzze, et Pierre d'Aquila, religieux de son 
ordre, furent promus à la même dignité. 

Pierre Célestin s'était résigné à l'administra- 
tion. Il tint des consistoires, il distribua des béné- 
fices, Il gouverna et subit les honneurs du gou- 
vernement. Cependant le bruit qui l'entourait 
était dominé en lui par la voix plus haute de son 
grand silence intérieur, et il lui semblait que cette 
voix sans parole le rappelait dans la solitude. Il 
acceptait le trône comme une épreuve, mais il ne 



174 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

tarda pas à se demander si Dieu lui imposait pour 
toujours cette épreuve dont il ne sentait en lui- 
même ni la nécessité ni la saveur. Il lui semblait 
que sa vie nouvelle avait diminué dans son âme 
la profondeur qui vient de la solitude. 

Pierre ne se sentait plus si doucement et si 
profondément enivré des parfums du désert. 

Les parfums du désert étaient restés pour lui 
ce qu'ils avaient été toujours, la passion divine 
ri c sa vie et la préparation de la béatitude. 

Il ne se trouvait pas à sa place parmi le tumulte 
des honneurs. 

One faire? Fallait-il abdiquer? Comme toujours, 
il consulta. Plus un homme a de lumière, plus il 
se défie de lui-même. Les avis furent partagés. 
Ceux qui désiraient son trône lui conseillaient d'en 
descendre. Le roi de Naples combattit ce projet 
de toutes ses forces. L'Eglise avait été troublée 
plus de deux ans par l'absence du souverain pon- 
tife; n'allait-elle pas retomber dans la même 
agitation? Pierre Célestin avait-il le droit d'aban- 
donner le poste que Dieu lui avait confié, et de 
préférer son repos au repos du monde? 

Cependant la pente de son esprit entraînait 
Pierre, et le regret intérieur des choses d'autre- 
fois donnait du poids aux conseils et lui don- 
naient le droit de se retirer. Il tint un dernier 
consistoire, réforma le luxe, confirma son ordre, 
donna à ses religieux le nom de Célestins, et dé- 
clara lui même qu'un pape qui ne se sentait pas 



SAINT PIERRE CÉLESÎ1N 175 

propre au souverain pontificat avait le droit de 
l'abdiquer. 

Le peuple désolé se mit en prière. L'archevê- 
que de Naples, à la tête d'une procession, de- 
manda au Pape sa bénédiction, et quand Pierre 
parut à sa fenêtre, on le supplia de demeurer 
père du genre humain, et de ne pas abandonner 
sa famille. — Je resterai, fit répondre le saint, à 
moins que ma conscience ne m'oblige à vous 
quitter. 

Il délibéra encore un jour, puis, le 17 décembre 
1294, il abdiqua. Aucun pape ne lui avait donné 
l'exemple, et son exemple n'a pas été suivi. 

Voici à peu près en quels termes il renonça au 
souverain pontificat. 

« Moi Célestin V, pape, mû par plusieurs rai- 
sons légitimes, par le désir d'un état plus hum- 
ble et d'une vie plus parfaite, par la crainte d'en- 
gager ma conscience, par la vue de ma faiblesse 
et de mon incapacité, considérant aussi la malice 
des hommes et mes infirmités, désirant le repos 
et la consolation spirituelle dont je jouissais avant 
mon exaltation; 

« Je renonce librement et de mon plein gré au 
souverain pontificat, j'abandonne la dignité et la 
charge qui y sont attachées ; 

« Je donne dès à présent plein pouvoir au col- 
lège des cardinaux d'élire par les voies canoni- 
ques, mais par elles seules, un pasteur pour 
l'Eglise universelle. » 
Pierre lut devant l'assemblée des cardinaux 



178 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

cette abdication qui s'appela : le Grand Refus. 
Ayant refusé la souveraineté pontificale, il se 
mit à genoux devant les Pères, et leur demanda 
la permission de se retirer. 

On la lui donna en pleurant. 

Si cette scène appartenait à une autre histoire 
qu'à l'histoire ecclésiastique, si elle n'était pas 
ïrjnorée parce qu'elle fait partie de la vie des 
saints, elle eût certainement tenté le talent des 
peintres, et, tombée dans le domaine de l'art, 
die fût devenue populaire. 

Le soleil n'a guère éclairé de drames plus gran- 
dioses. Mais comme ce drame est suspect d'a- 
voisiner les choses divines, les hommes lui ont 
toujours préféré Brutus, les trois Horaces et 
Léonidas. 

Redevenu Pierre de Morron, il partit, faisant 
des miracles. Il prit la fuite, et guérit, en fuyant, 
une jeune fille paralytique. Il voulut fuir plus 
loin; mais partout trahi par sa gloire, et arrêté 
par le flot des populations, il ne put échapper à 
l'admiration universelle. Les enfants trahissaient 
innocemment la présence illustre du thaumaturge 
fugitif, et criaient sur son passage : Voilà Pierre 
de Morron! 

L'ordre des Célestins dura jusqu'à la fin du 
siècle dernier, et voici qu'il va revivre. Le P. 
Aurélien le rétablit en France, à Bar-le-Duc. Su- 
périeur actuel de l'ordre qu'il rétablit, le P. Au- 
rélien a publié une très intéressante histoire de 
saint Pierre Gélestin, fondateur des Célestins. 



CHAPITRE XVI 

SAINT PHILIPPE DE NÉRI. 



Dès Tâge de cinq ans, il avait un surnom : on 
l'appelait Philippe le Bon. Sa bonté fut peut-être, 
en effet, le caractère distinctif de sa vie. If n'eut 
pas à se convertir. Toute sa vie fut une ascension, 
mais sans secousse et sans crise. Sa conversion 
fut seulement d'acquérir tous les jours une per- 
fection plus haute. Son père le confia à son oncle, 
lequel était un marchand fort riche, qui destinait 
au petit Philippe la succession de ses affaires t*t 
l'héritage de sa fortune. Philippe refusa et partit 
pour Rome, où il alla étudier la théologie. 

Au collège, il se distingua par une pureté qui 
demeura victorieuse des tentations qu'on lui sus- 
cita, par une assiduité qui rendit ses progrès sin- 
guliers et éclatants, par une austérité qui étonna 
et édifia. 

La visite des hôpitaux était une habitude à peu 
près perdue. Philippe la remit en honneur et en 
vigueur. Il résista, par charité, même à l'attrait 
de la solitude, et se mêla à la société des hom- 
mes, toutes les fois que leur intérêt exigea de lui 
ce sacrifice. 

if 






17S PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Plus il avança en âge, plus il grandit en cha- 
vili'. Il entretenait plusieurs familles. Il secourait 
plusieurs maisons religieuses. Il dotait les jeunes 
filles pauvres. La bonté semblait le suivre comme 
un ange gardien. Il eut un second surnom : Père 
des âmes et des corps. C'est ainsi qu'on l'appe- 
lait dans la ville de Rome. 

II avait trente-six ans, et n'avait pas encore 
reçu les ordres. Son humilité résistait au sacer- 
doce, et il fallut un commandement formel pour 
Ir décider à l'acceptation de la prêtrise. Une vie 
nouvelle s'ouvrit alors pour lui, plus haute et plu* 
embrasée. Quand il offrait le saint sacrifice, il 
sortait de lui-même. A l'élévation de l'hostie, son 
unie était ravie, ses bras demeuraient levés, et 
i i lui fallait un grand effort die votante pour les 
rai laisser suivant l'usage et les nécessités de la 
terre. Philippe de Néri, pendant la messe, était 
obligé d'obéir exprès et par un effort de courage 
ïiux lois de la pesanteur, qui voulaient le dispen- 
ser d'elles. Il faisait tout ce qui dépendait de lui 
pour n'être pas élevé en l'air. 

Au milieu de ces flammes intérieures, il 
demeurait l'homme de tous, se faisant tout à 
tous. 

Sa chambre était ouverte à tous ceux qui 
avalent besoin de secours et de conseils. 

Il assembla des disciples ou plutôt des disciples 
s'assemblèrent autour de lui. Il faut citer eatre 
autres Henri Pétra, Jean Manzole, François-Marie 
Taurure, Jean-Baptiste Modi, Antoine Fucius. 



SAINJ PHILIPPE DE NÉJU 17$ 

Cependant, comme il arrive à tous les fondai 
teurs, sa route tarda beaucoup à s'ouvrir devant 
lui, je veux dure sa route définitive ; on pourrait 
croire que les hommes appelés de Dieu pour une 
certaine œuvre sont conduits par la main vers 
cette œuvre-là, et que la route la plus courte 
leur est immédiatement désignée par la volonté 
divine. Il n'en est pas ainsi. Ils hésitent, ils tâton- 
nent ; quelquefois ils font un moment fausse route ; 
quelquefois ils se découragent ; quelquefois la 
nuit se fait autour de leurs résolutions et de leurs 
désirs. L'étoile qui guidait les Mages s'éclipsait 
de temps en temps. Saint Philippe eut le désir 
d'aller aux Indes, Tenté par le martyre, il enviait 
la place de ceux qui partent et ne reviennent 
plus. Mais c'était là une tentation à laquelle il 
fallait résister,. Ce ne fut pas trop d'une voix du 
Cieï pour le décider à la résistance. Cette voi# 
se fit entendre* Une âme bienheureuse lui appa*- 
rut et lui dit : 

« Philippe, la volonté de Dieu est que tu vives 
dans cette ville, comme si tu étais dans ma dé- 
sert ». 

Philippe obéit, et la ville de Home devint pour 
lui le désert. 

Dans ce désert plein de pécheurs, les multitu- 
des l'entouraient sans troubler sa solitude. Il par- 
lait, il enseignait, il exhortait, il suppliait et sur- 
tout il priait. Voici un fait qui contient bien des 
enseignements : 
Parmi les pécheurs qui résistaient à toutes ses 



180 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

paroles et à tous ses efforts, se trouvaient trois 
juifs ; l'un d'eux se nommait Alexandre ; le 
second, Augustin; le troisième, Clément. 

Philippe avait tout essayé, et tout essayé en 
vain. Tout se brisait contre eux, et rien ne les 
brisait. Enfin l'apôtre (ce nom lui convient, car 
on l'appela l'apôtre de Rome) enfin Papôtre aban- 
donna la parole et remit tout à Dieu. Il dit la 
messe pour les trois rebelles. La messe étant 
finie, il vit venir à lui Alexandre, Augustin et 
Clément, qui demandaient le baptême. 

Leurs objections étaient vaincues. 

Philippe était né à Florence. Ses confrères de 
la nation florentine lui offrirent la conduite de leur 
église de Saint-Jean. Il accepta et donna à ses 
disciple* des conseils qui devinrent des règles. 
Ce fut de cette manière, insensiblement, par des 
conférences spirituelles, qu'il jeta, sans s'en dou- 
ter lui-même, les premiers fondements de la con- 
grégation de l'Oratoire. 

Autour de lui se groupèrent Jean-François 
Bourdin, qui fut depuis archevêque d'Avignon ; 
Alexandre Fidelle et le cardinal Baronius, auquel 
il rendit deux fois miraculeusement la santé, et 
qui écrivit sur le conseil de son maître les célè- 
bres Annales ecclésiastiques. Baronius attribue à 
saint Philippe non-seulement le projet de son ou- 
vrage, mais les dons nécessaires pour l'exécuter, 
sa réalisation et son succès. 

La congrégation de l'Oratoire se trouva fondée 
en l'an 1575. Elle fut confirmée par Je pape Gré- 



SAINT PHILIPPE DE NÉRI 181 

goire XIII, qui donna encore à saint Philippe 
l'église de Saint-Grégoire. 

Saint Philippe avait enfin accompli son œuvre 
d'une façon presque ignorée de lui-même. L'Ora- 
toire se trouva fondé ; mais il refusait d'en être 
le chef. 

Comme il avait fallu un ordre de Dieu pour 
l'obliger à rester à Rome, il fallut un ordre ab- 
solu du Pape pour l'obliger à être supérieur de 
l'Oratoire. Encore il donna sa démission, deux 
ans avant sa mort, afin de vivre sous l'obéissance; 
avant de cesser de vivre, il nomma Baron i us su- 
périeur général, et vécut deux ans sous l'obéis- 
sance de son disciple. 

Grégoire Xlll et Clément Vlll lui offrirent en 
vain l'épiscopat et le cardinalat. 

Clément Vlll avait la goutte aux mains. Il fit 
venir Philippe dans sa chambre et lui ordonna de 
toucher ses mains. Au contact des mains de Phi- 
lippe, celles de Clément furent guéries. À dater 
de ce jour, quand le Pape rencontrait l'apotre, il 
lui baisait publiquement les mains. 

Saint Philippe ne résistait pas toujours à la force 
qui soulève de terre. Ilfut quelquefois élevé en l'air, 
et la lumière l'environnait. Lui-même vit quelque- 
fois saint Charles Borromée et saîht Ignace de Loyo- 
la tout éclatants de lumière. Saint Charles Bor- 
romée se prosternait devant lui quand il le rencon- 
trait, et le suppliait de lui donner ses mains à 
baiser. 

Saint Ignace de Loyola se tenait quelquefois près 



182 physionomes D« saints 

de lui dans le silence de Fadmiration; et les deux 
illustres fondateurs se regardaient sans se par- 
ler. 

Quelquefois Philippe commençait à prononcer 
les paroles de saint Patrï : Capio dîssotvi, et esse 
cum C/irîsto. « Je désire être dissous et vivre 
avec le Christ. > 

Mais il s'arrêtait après la première parole : il 
ne disait qu'un mot: Cupîo,je désire. En disant la 
messe, ses mouvements étaient si violents qu'il 
éhranliiît lt j pas de l'autel. Le don des larmes lui 
fut fait, ainsi que le don des miracles. Il pleura 
tant qu'on s' étonnait de lui voir conserver l'usage 
des yeux. Il semblait que ses yeux, consacrés aux 
larmes, n'étaient plus destinés à autre chose. Plus 
il montait, plus il descendait à ses propres yeux. 
Plus il gravissait la montagne, plus le sentiment 
de l'abîme était profond en lui. 

« Seigneur, disait-il, gardez- vous de moi. Si vous 
ne me préservez par votre grâce, je vous trahirai 
aujourd'hui, et je commettrai à moi seul tous les 
péchés du monde entier. » 

Ces choses, qui semblent exagérées aux hom- 
mes obscurs, apparaissent aux hommes éclairé» 
dans la lumière où elles résident. Plus l'homme 
approche de la perfection, plus il sent les capa- 
cités de crimes et les aptitudes à la corruption 
qui résident au fond de lui. 

La bulle de canonisation raconte plusieurs mi- 
racles de saint Philippe. Son attouchement, Fim- 
posiuon de ses mains sacrées guérissaient les ma- 



SAINT PHILIPPE DE NÉRI 183 

Iades. Quelquefois il ordonnait aux maladies de se 
retirer. 

Baronius avait l'estomac si malade qu'iï ne pou- 
vait plus ni manger, ni prier, ni travailler. Il était 
incapable de tout. Philippe lui ordonne de manger 
un pain et un citron. Il obéit et est guéri. Dans une 
autre maladie, Baronius, abandonné des méde- 
cins, s'endormit et vit en songe Philippe qui priait 
pour lui. 

Peu de temps après, il était guéri. 

Les mouchoirs de Philippe étaient pleins de ver- 
tus. Un linge teint de son sang guérit un ulcère 
horrible. 

Paul Fabricius était mort sans prêtre. Philippe 
arriva. Paul ressuscita à son arrivée, se confessa 
à lui comme il l'avait désiré, choisit la mort pour 
ne plus retomber dans le péché, et mourut en 
effet. 

Philippe connut d'avance l'heure de sa mort. 
Ce devait être et ce fut en effet le 25 mai 1595» Il 
offrit ce jour-là le saint sacrifice avec une ferveur 
extraordinaire. Sa liberté d'esprit était complète. 
II se confessa. Il donna la communion. 

Survint un vomissement de sang qu'on ne put 
arrêter. Il se mit au lit. Baronius lui demanda sa 
bénédiction pour ses disciples. Il leva les yeux au 
ciel, puis les rabaissa sur eux. Il avait quatre- 
vingts ans. 

Les miracles, qui avaient commencé pendant sa 
vie, continuèrent après sa mort. 

Après sept ans, son corps fut trouvé tout en- 



184 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 



lier, sans nulle corruption. Ses entrailles, parfai- 
tement saines, exhalaient une odeur exquise. 
Grégoire XV Ta canonisé* 






CHAPITRE XVII 



LE MOIS DE JUIN. 



On a souvent parlé des promesses de saint 
Jean à sainte Gertrude. Mais le mois de juin nous 
engage à les approfondir.* Quand la chanté sera 
refroidie dans le monde accablé de vieillesse, 
disait l'apôtre de l'amour, je lui révélerai les 
secrets du Sacré-Cœur ». 

C'est fait. La vieillesse est venue. 

Si jamais son caractère fut gravé quelque part > 
c'est bien sur nous. On parle beaucoup des vices 
et des crimes, et certainement on n'a pas tort. 
Mais le caractère frappant, saillant, dominant de 
notre époque, c'est la vieillesse. De tout temps il 
y a eu des vices, de tout temps il y a eu des cri- 
mes. Mais une certaine verdeur, une certaine 
jeunesse animait encore le monde coupable et lui 
promettait les ressources que fournit la vitalité. 
II y a des malades violemment attaqués, maïs qui 
gardent au fond d'eux un principe actif de vie où 
le médecin cherche et trouve le secret de la çjué- 
rison. Il y a des malades épuisés, au fond des- 
quels la sève tarie ne présente plus d'espérance . 



186 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Les premiers donnent prise à la main qui veut 
guérir, parce que la jeunesse y a laissé quelque 
chose d'elle-même. Les seconds semblent fermés 
aux secours qui tâchent d'entrer, parce que la 
vieillesse a séché les sowrces d'où la vie pour- 
rait jaillir. 

Notre siècle est épuisé, saigné à tous les mem- 
bres. Sa caducité engourdit ses organes. Il est 
usé, blasé, fatigué. 

Mais Dieu a des ressources qui apparaissent, 
quand toutes les autres sont à bout. 

La toute-puissance joue avec l'impossible, et ce 
jeu est sa victoire. 

C'est pourquoi sous les pas tremblants de la 
vieille humanité s'ouvrent des sources de vie qui 
ne sont pas creusées par la main de l'homme, 
mais par la niain de Dieu. Ce n'est pas le pro- 
grès qui les a ouvertes. C'est la miséricorde 
toute puissante et invincible. 

L'immaculée-Conception et le Sacré-Cœur sont 
des fontaines ou l'industrie humaine n'a rien 
donné, mais où la nature humaine peut beaucoup 
recevoir. 

Il faut des ressources inattendues pour les si- 
tuations désespérées. Les secrets de Marie et de 
Jésus étant inépuisables, l'Immaculée-Conception 
et le Sacré-Cœur ne sont pas des cadeaux une 
fois faits et terminés par un seul acte, par un 
seul don ; ce sont des sources ouvertes qu'il faut 
creuser, creuser toujours, et qui donnent d'au- 
tant plus que déjà elles ont plus donné. Dans les 



L 



i* mois im svm 187 

choses d'une antre espèce, quand on a beaucoup 
pris, il reste moins à prendre. Ici le contraire 
arrive: le» sources »'etrrichi»»eiit par le» dons 
qu'elle» prodiguent; plu» elle» donnent, plu» il 
leur reste à donner. Plus on les fouille, plus on 
le» féconde. Leur abondance grandit »ou» le 
dé»ir qui le» creuse. 

Dans les choses d'une autre espèce, le désir 
qui a rencontré son objet arrive vite à la satiété. 
Ici le contraire arrive. Plus le désir mange, plus 
il a faim. Plu» il boit, plus il a soif. 

De sorte que la soif et l'eau, au Beu de se dé- 
goûter et de s'épuiser, semblent grandir l'une 
par l'autre. Leur contact les allume; car cette 
eau brûle. 

Leur intimité les approfondit, car cette eau 
creuse. 

II se fait entre l'eau et la soif un traité d'al- 
liance. Elles se promettent l'une à l'autre une 
éternelle fidélité. Et le désir vit toujours au mi* 
lieu des choses qui pourraient le satisfaire s'il ne 
se souvenait qu'il est le désir. C'est pourquoi 
saint Augustin disait : 

« Je ne sais trop comment m'exprimer. Là où 
il n'existe ni faim ni rassasiement, les mots me 
manquent. Mais Dieu a de quoi donner à ceux 
qui ne savent plus parler, et qui savent encore 
espérer. * 

Puisque le Saint-Esprit a ouvert ces sources 
sous les pas de l'homme, il faut que celui-ci fasse 
un effort pour puiser dans l'eau la vertu qu'elle 



188 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

contient. Car le don, bien qu'il soit don, est extrê- 
mement sensible à la réception qui lui est faite. 

Il faut que l'humanité accueille les „ dons du 
Saint-Esprit avec une grande activité de désir et 
de prière- 

Le mois de mai est le mois de Marie, qui est 
l'aurore. Le mois de juin est le mois de Jésus, 
qui est le soleil. 

L'aurore chasse la nuit. Le jour donne la plé- 
nitude de la lumière. 

L'aurore commence. Le jour consomme. L'au- 
rore introduit dans le sanctuaire, où la lumière 
attend l'homme. 

Le mois de juin suit le mois de Marie. 

La loi de l'immutabilité et la loi de la succes- 
sion se donnent la main dans l'Eglise. A mesure 
que vont les siècles, sans jamais changer ses 
dogmes* elle augmente ses ressources. Ces iné- 
puisables trésors invitent toujours l'humanité, qui 
peut s'asseoir à sa table merveilleuse où le pain 
se multiplie. 

Le pore de Condren entrevoyait déjà ces lumiè- 
res, qui nous invitent aujourd'hui. 

Cet homme extraordinaire est assez peu connu, 
parce qu'il ne publiait pas. Quelques manuscrits 
seulement et les souvenirs des plus grandes âmes 
de son siècle nous transmettent quelques-unes de 
ses paroles et de ses lumières. Sainte Chantai 
disait : «c Mon père, François de Sales, est fait 
pour instruire les hommes ; mais le père de Con- 
dren est fait pour instruire les anges ». Ceux qui 



LE MOIS DE JUIN 189 

l'approchaient étaient pénétrés d'une ardeur 
étrange. 

Eh bien ! le père de Condren invitait ses dis- 
ciples à pénétrer dans la vie cachée du Cœur de 
Jésus-Çhrist. Il disait moins publiquement ce qui 
se dit aujourd'hui plus publiquement ; mais il le 
disait avec une profondeur et une lumière et une 
saveur qu'il n'est pas facile d'égaler. 

— La vie intérieure de Jésus, disait-il à ses dis- 
ciples, est la plus précieuse aux yeux de Jésus 
lui-même. 

Et comme nous devons régler nos sentiments 
sur les siens, nous devons, aimer par-dessus tout 
ce qu'il aimait par-dessus tout. Nous devonsjaimer 
par-dessus tout la chose dans laquelle il se com- 
plaît par-dessus tout. « C'est par cette vie secrète, 
ajoutait le Père de Condren, que Jésus-Christ 
communique avec son Père : c'est cette vie inté- 
rieure qui lui fournit la direction de tous ses 
actes. C'est elle qui régit et qui gouverne sa vie 
extérieure. » 

« Je vous propose, disait donc le Père de Con- 
dren, la vie intérieure de Jésus-Christ réservée 
à Dieu le Père. » 

« Je propose aussi à vos méditations la vie inté- 
rieure de Jésus-Christ réservée à la Vierge. Il est 
certain, disait-il, qu'il y a une vie particulière de 
Jésus, cachée à toutes les créatures, par laquelle 
il vivait en la sainte Vierge et là sanctifiait. » 

Par là nous pouvons voir quelles relations inti- 
mes ont l'une avec l'autre les deux sources 



190 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ouvertes : rimmacuiée^Conceptkm et le Saeré- 
Cœur, 

Nous pouvons honorer les secrets que nous 
connaissons, et bous pouvons honorer les secrets 
que «tous ne connaissons pas. Le Père Faber pro- 
pose à l'adoration des hommes te vie de Dieu 
dans ce qu'elle a de plus Inconnu et de plus ini- 
maginable. 

Le Père de Condre» disait Jà^dessusus des cho- 
ses «uperhes* 

« Ce que nous connaissons, disait-il, est bien petit, 
grandement rabaissé et proportionné à la peti- 
tesse de notre esprit; c'est pourquoi il faut faire 
oraison devant l'inconnu avec un grajad abaisse-* 
ment de nou^mêmes. Le premier acte que vous 
ferez sera l'adoration. Le second, la soumission 
à la volonté de Dieu, pour participer aux effets 
du mystère, tant qu'il lui plaira. 

En troisième lieu, vous prierez. Vous demanr 
derez à Dieu la clarification du mystère, c'est-à- 
dire que le mystère soit honoré. Priez Dieu qu'il 
donne beaucoup d'âmes à l'Eglise qui honorent ce 
mystère- Par là nous demandons la glorification 
du Fils par le Père. C'est le Fils qui l'a demandé 
lui-même. Nous devons vouloir et demander 
l'accomplissement des désirs secrets de Jésus» 
Christ. » 

Le père de Condren ajoutait : « Nous devons 
deinander à Dieu de porter les effets et le* influen- 
ces des mystères que nous adorons sans les con- 
naître. Tout influe aur tout dans la nature. Le 



LE MOIS DE JUIN 191 

monde des corps reçoit les influences des corps. 
Il n'y a pas une action du Fils de Dieu qui n'ait 
son influence sur le monde des âmes. » 

Les hommes profonds, ceux qui ont vécu dans 
l'intimité des mystères, savent et sentent le prix 
des sources ouvertes. Ils savent et ils sentent à 
quel point l'homme a besoin. Le besoin de l'homms 
est lui-même un mystère pour l'homme. Sa légè- 
reté, qui lui cache le remède, lui cache même le 
mal. L'homme distrait ignore presque autant sa 
faiblesse que les fontaines où il faut puiser la 
force. Pour connaître sa misère, il faut déjà être 
incliné vers les sources de la gloire. Il faut déjà 
avoir entendu, au moins confusément, un certain 
appel de la lumière, pour peser la densité des 
ténèbres où l'on vivait. L'homme superficiel l'i- 
gnore presque autant qu'il ignore ce qui n'est pas 
lui. La terre lui est presque aussi cachée que le 
ciel. Aussi l'Eglise n'attend pas que la multitude 
des hommes dise : J'ai soif. Elle attendrait éter- 
nellement. Elle prévient comme une mère. Elle 
indique, elle attire, elle demande. On dirait que 
c'est elle qui a besoin des hommes, tandis que 
ce sont les hommes qui ont besoin d'elle. Elle 
répète la parole de son fondateur : « Si quelqu'un 
a soif, qu'il vienne à moi.» Elle diversifie et multi- 
plie ses faveurs suivant les époques et les saisons 
de l'année. Elle n'oublie pas qu'il y a des fleurs* 
Le jansénisme pouvait les oublier. Le catholicis- 
me ne les oublie pas. Il connaît le temps où la 
rose a reçu l'ordre de s'épanouir. 



k„_ 



CHAPITRE XVIII 



SAINT ANTOINE DE PADOUE. 



Chaque grande famille religieuse porte la mar- 
que d'une certaine unité que ne portent pas, 
surtout de nos jours, les familles humaines. La 
contradiction et l'hostilité des frères, déjà célèbres 
dans l'antiquité, est évidente dans les temps mo- 
dernes. Mais cette famille d'élection surnaturelle, 
qui s'appelle un ordre religieux, exige une cer- 
taine ressemblance spirituelle et une homogénéité 
véritable. La famille de saint François semble 
avoir pour caractère la simplicité. 

Saint Antoine de Padoue n'entra dans cette fa- 
mille qu'après une épreuve faite ailleurs, et après 
la conquête d'une certitude spéciale relative à sa 
vocation. 

Dix ans après la mort du roi Alphonse I er , et 
treize ans après la venue de saint François d'As- 
sise, en 1195, naissait à Lisbonne un enfant qui 
s'appela Ferdinand. Les fonts baptismaux sur les- 
quels il reçut le sacrement régénérateur subsis- 
tent encore. Son père se nommait Martin de 
Bouillon ; son aïeul, Vincent de Bouillon, était au 

13 



194 PHYSIONOMIES DE SAINtS 



« 



\ 



nombre des généraux d'Alphonse I er , et joua son 
rôle dans la reprise de Lisbonne, quand Alphon- 
se I er arracha aux Maures celte place si impor- 
tante et si disputée. Enfin le chef de sa race fut 
très probablement Godefroy de Bouillon, ce pre- 
mier conquérant du tombeau de Jésus-Christ. 

Voilà sa famille naturelle. Sa famille spirituelle 
fut d'abord celle de saint Augustin. Mais il re- 
connut que sa place n'était pas là. Une visite de 
saint François d'Assise détermina sa vocation 
et le décida à entrer chez les frères mineurs. 
Parmi les religieux qu'il quitta, il trouva le mé- 
contentement et l'ironie. « Allez, allez, lui dit un 
chanoine qui se moquait de lui, vous deviendrez 
un saint. — Mais pourquoi pas, répondit Ferdi- 
nand? Le jour où vous apprendrez ma canonisa- 
tion, ce jour-là vous louerez le Seigneur. » Fer- 
dinand changea de nom et désormais s'appela 
Antoine. Cette façon d*annoncer sa canonisa- 
tion future caractérise assez bien saint Antoine 
de Padoue. Il n'a ni timidité, ni audace, ni pré- 
somption, ni embarras. Il sait qu'il sera canonisé; 
il le dit comme il le pense, et la chose arrive 
comme il le dit. 

Le désir du martyre le poussait vers le pays des 
Sarrasins; mais sa destinée n'était pas là. Il tomba 
malade en route, revint en Portugal, visita saint 
François, étudia la théologie, et commença la 
prédication. 

Il ne faut pas que ce mot nous trompe. La pré- 
dication d'alors, la prédication religieuse était un 



SAINT ANTOINE DE PADOUE 195 

événement. On parle beaucoup en ce siècle de la 
parole, comme si sa puissance naissait d'hier. 
Mais autrefois la parole retentissait dans les âmes 
et dans les foules à une bien autre profondeur. 
Quand saint Antoine prêchait, tous les travaux 
étaient momentanément suspendus, comme aux 
jours de fêtes. Les juges, les avocats, les négo- 
ciants, quittaient leurs affaires, et couraient 1A 
où il était. Les habitants des villes se mêlaieni à 
ceux des campagnes. On se levait la nuit pour 
arriver de grand matin et prendre place près de 
l'orateur. Les dames venaient à la lueur des tor- 
ches. L'admiration et la conversion étaient écla- 
tantes, ardentes, bruyantes, On libérait les débi- 
teurs, on ouvrait les prisons; les ennemis s'em- 
brassaient. On se pressait autour du .saint pour 
toucher son vêtement. 

Grégoire IX l'entendit prêcher. Emerveillé de 
la façon dont il possédait, maniait, savourait l'An- 
cien et le Nouveau Testament, il dit, en pariant 
du prédicateur : « Celui-ci est l'arche d'alliance, 
car l'arche d'alliance contenait les deux tables de 
la sainte loi. » 

Un jour, pendant le sermon, le cadavre d'un 
jeune homme fut introduit dans le lieu saint. Des 
parents et des amis faisaient retentir l'église de 
sanglots. Antoine s'arrête, se recueille, lève les 
yeux. Puis, cessant de parler aux vivants, il parle 
au mort. Cessant d'exhorter il commande. « Au 
nom de Jésus-Christ, dit-il, lève toi ! » et le mort 
sortit du cercueil. 



196 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Un jour il prêchait en plein air, Forage éclate ; 
la foule s'enfuit. « Arrêtez, dit Antoine, personne 
ne sera mouillé. » La pluie noya la terre partout 
dans les environs, mais aucun de ceux qui, fidè- 
les à la parole du saint, restèrent immobiles, ne 
reçut une goutte d'eau. 

Le don des miracles paraît accompagner plus 
spécialement la simplicité que toute autre grâce 
ou toute autre vertu. Saint Antoine de Padoue 
appartenait à cette classe de saints qui ne s'éton- 
nent de rien, et parlent aux animaux comme aux 
hommes, donnant des ordres aux choses comme 
si elles étaient des personnes. Il eut le don de 
bi location, qui assurément, ne lui semblait pas 
plus surprenant que tout autre. Plusieursperson- 
nes ont déposé l'avoir vu en songe, et il leur ré- 
vélait leurs fautes secrètes^ leur ordonnait de les 
confesser. 

Un jour il prêchait à Montpellier. Tout à coup il 
se souvient qu'il devait chanter à l'office de son 
couvent un graduel solennel et qu'il n'avait prié 
personne de le remplacer; le regret le frappe pro- 
fondément : tout à coup il s'arrête et penche la 
tète. A l'heure même on le voit, à son couvent, 
chantant le graduel parmi ses frères. 

Un jour Antoine rencontre dans la rue un homme 
fort débauché. Antoine se découvre et fait une gé- 
nuflexion ; quelque jours après, il le rencontre 
encore, et le salue de la même façon. Quelques 
jours après nouvelle rencontre, nouveau proster- 
nement. Antoine ne pouvait pas rencontrer ce dé- 



SAINT ANTOINE DE PADOUE i97 

bauché sans lui témoigner des respects extraordi- 
naires. Le débauché, croyant à une moquerie , entra 
en fureur. La persévérance de ce respect exigéré 
l'irritait au dernier point; enfin il l'apostropha, «Si 
vous vous mettez encore à genoux devant moi je 
vous passe mon épée, lui dit-il, à travers le 
corps. 

— Glorieux martyr de Jésus-Christ, répondit. 
saint Antoine, souvenez-vous de moi lorsque vous 
serez dans les tourments. » 

Le débauché éclata de rire. Mais quelques an- 
nées après, une circonstance particulière l'appela 
enPalestine; il se convertit avec éclat, prêcha les 
Sarrasins, fut tourmenté par eux pendant trois 
jours et mourut à la fin du troisième. 

Il se souvint de saint Antoine au dernier mo- 
ment, suivant l'étonnante recommandation qu'il 
avait reçue, et vérifia la prédiction dont il s'était 
tant moqué. 

Mais voici quelque chose d'assez rare dans la 
vie des saints. 

Un homme riche avait immensément augmenté 
sa fortune par l'usure. Sa famille pria saint Antoine 
de prononcer l'oraison funèbre du mort. «Je veux 
bien », dit le saint, et il prononça un sermon sur 
ce mot de l'Evangile : Là où est ton trésor, là est 
ton cœur. 

Puis, le sermon fini, adressant la parole aux 
parents du mort : « Allez, dit-il, fouillez mainte- 
nant dans les coffres de cet homme qui vient de 
mourir, je vais vous dire ce que vous trouverez 



_ 



198 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

au milieu des monceaux d'or et d'argent; vous 
trouverez son cœur. » 

Ils y allèrent, ils fouillèrent, et, au milieu des 
écus, ils virent un cœur humain, un cœur de 
chair et de sang. Ils le touchèrent de leurs mains, 
et le cœur était chaud. 

Lu père d'Antoine fut accusé d'assassinat et 
emprisonné, parce que le corps d'un jeune homme 
avait été trouvé dans son jardin. Ceci se passait 
à Lislionne, et pendant ce temps-là , Antoine était 
à Venise. 

Antoine, toujours à Venise, demanda simple- 
ment au supérieur du couvent la permission de 
sortir. Puis, l'ayant obtenue, il fut transporté la 
nuit à Lisbonne, par le ministère d'un ange. Là il 
commanda au mort de dire si son père, à lui An- 
toine, était coupable du meurtre. Le mort se leva, 
rendit témoignage de l'innocence du vieillard, puis 
se recoucha et se rendormit. Martin de Buglione 
fut remis en liberté. 

Un jour à Toulouse, un hérétique lui déclara 
qu'un prodige seul le déterminerait à croire à la 
présence réelle. «Je vais, ajouta cet homme, lais- 
ser ma mule trois jours sans nourriture. Après ce 
jeûnn, je lui offrirai du foin et de Pavoine; si elle 
quitte le foin et l'avoine pour adorer l'hostie con- 
sacrée) je croirai à la présence réelle. » Le saint 
accepta. Les trois jours révolus, il prit l'hostie 
dans ses mains, l'hérétique présenta avoine et foin 
à sa mule affamée; mais elle le refusa et alla vers 
le Saint Sacrement, L'hérétique se convertit. 



SAINT ANTOINE DE PADOUE i99 

Les animaux jouent un rôle énorme dans les 
annales des premiers Franciscains. Cette familia- 
rité intime de saint François et de la nature eut un- 
jette son rayonnement naïf et chaud sur tonte la 
phalange dont il était le chef et le père. Toutes 
les créatures étaient pour saint François des s « u v s . 
L'eau> sa sœur, et le soleil, son frère, étnienl ? 
comme les animaux et lei végétaux, l'objet de sa 
tendresse, de ses caresses et de ses entretiens. Ott 
dit cependant qu'il faisait aux fourmis des repro- 
ches amers, relatifs à leur trop grande pré- 
voyance. « Gomment, disait-il, des provisions l des 
greniers ! Mais vous ne savez donc pas, mes sœurs, 
que cela est contraire à l'esprit de l'Evangile : à 
chaque jour suffit sa peine ! » 

Un jour Antoine prêchait à Rimini devant un 
auditoire hérétique et obstiné. 11 s'aperçut que sa 
parole rencontrait des cœurs durs et des oreilles 
fermées. 11 s'arrêta t « Levez-vous, dit-il tout à 
coup, suivez-moi sur le bord de la mer. » La ri- 
vière Marechia se jette dans la mer tout près de 
Rfrnini. — L'auditoire, curieux de l'aventure, sui- 
vit le saint sur le rivage. Alors Antoine se tourna 
vers l'Océan, et parlant aux poissons : 

€ Les hommes, dit-il, refusent de m'enlendre. 
Venez, vous, venez, poissons, écoutez-moi à leur 
place. » 

Tout à coup voici une multitude de poissons qui 
approchent du rivage. Ils mettent la tête hors de 
l'eau, et chacun se tient à son rang, dans un ordre 
parfait. On en voit de toutes lesformeset de toutes 



200 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

les dimensions. Les écailles s'étalent au soleil avec 
une variété immense déformes et de couleurs. Au- 
cun d'eux n'hésitait, aucun n'avait peur. Personne 
ne troublait l'ordre dans ce brillant auditoire,dont 
les couleurs chatoyantes éclataient en pleine lu- 
mière, au-dessus des flots. Les plus petits appro- 
chèrent du bord, les poissons de moyenne gros- 
seur se tenaient à distance moyenne, les plus gros 
venaient les derniers. Aucun sergent de ville ne 
fut nécessaire pour établir Tordre, le silence 
et rim mobilité. 

Quand l'auditoire fut complet et toutes ces peti- 
tes oreilles aussi ouvertes que celles des hommes 
étaient fermées, Antoine commença : 

4t Poissons, mes petits frères, rendez grâces au 
Créateur, qui vous a donné pour demeure un si 
noble élément. C'est Lui qui, selon vos besoins, 
vous fournit des eaux douces ou salées. C'est à 
Lui que vous devez ces retraites où vous vous 
réfugiez pendant la tempête. C'est Lui qui vous a 
bénis, au commencement du monde. C'est Lui 
qui, au moment du déluge, vous a préservés de 
la mort et de la condamnation universelle. Vous 
n'avez pas eu besoin de l'Arche, petits poissons, 
mes frères; vous étiez en sûreté Quelle liberté 
vos nageoires vous donnent l vous allez où il vous 
plaît! Poissons, Dieu a confié à l'un de vous pen- 
dant irois jours la garde de Jonas I Vous avez eu 
l'honneur de fournir à Jésus-Christ ce qu'il fallait 
pour payer le cens. Vous lui avez servi de nour- 
riture avant et après la résurrection. Petits 



SAINT ANTOINE DE PADOUE 201 

poissons, privilégiés entre les créatures, louez 
et remerciez le Seigneur. » 

Pendant ce discours, les poissons s'agitaient; 
ils ouvraient la bouche et inclinaient la tête. — 
* Béni soit le Dieu Eternel, s'écrie saint Antoine! 
Les animaux lui rendent l'hommage que les hé- 
rétiques lui refusent I » 

Cependant les poissons accouraient de tous 
côtés: comme si le bruit s'était répandu dans la 
mer qu'un saint parlait, la foule mouvante venait 
écouter, pour la première fois, la parole qui lui 
expliquait ses privilèges méconnus. On eût dit 
que les poissons, s'accusant de leur longue in gra- 
titude, éprouvaient le besoin de connaître enfin 
leurs titres à la reconnaissance. Mais les pois- 
sons qui arrivaient n'obtenaient pas des poissons 
déjà placés la moindre complaisance. Les pre- 
miers arrivés gardaient les bonnes places, les 
nouveaux venus restaient derrière. 

Cette parenté singulière des Franciscains et de 
la nature rappelle ces paroles d'un Oralorien,qui 
appartient à une autre classe d'esprits, mais dont 
la philosophie profonde rencontre la simplicité de 
François, de Junipère et d'Antoine. Thomassin 
dit quelque part : « Je ne désespère pas tout à 
fait des animaux brutes. Il ne me paraît pas im- 
possible que je les voie quelque jour penchés et 
adorant. » 

Il faudrait peut-être plus de profondeur que 
l'esprit humain n'en possède pour voir clairement 
ce qu'il y a dans cette chose inconnue, qui s'ap- 



202 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

pelle la simplicité, qui échappe aux investigations, 
qui échappe à elle-même, qui généralement ne se 
connaît pas, qui ne doute pas, qui ne s'analyse 
pas, qui est un don, et qui semble d'une relation 
directe et spéciale avec cette autre chose si diffé- 
rente pourtant, et qu'on appelle la puissance. 
Simplicité et puissance ! ces deux choses ne se 
ressemblent pas aux yeux des hommes. Ces deux 
mots, dans le langage humain, n'ont pas la même 
cousonnance, et, par une disposition mystérieuse 
que je recommande aux méditations des âmes 
qui méditent, le caractère des thaumaturges est 
particulièrement la simplicité* 

Le <* :■ uve-nir du miracle des poissons est très 
célèbre en Italie. Le pèrfc Papebrock nous dit 
qu'eu if>6o, le a6 novembre, il avait vu lui-même 
une chapelle en mémoire du prodige, au lieu 
même où il s'accomplit. La peinture s'est empa- 
rée plusieurs fois de l'événement. 

Saint François parlait aux oiseaux exactement 
le même langage que saint Antoine aux pois- 
sous. Une vue plus perçante que la nôtre aper- 
cevrait probablement, dans le monde des types, 
la raison profonde dô ces profondes analogies et 
de ces mystérieuses préférences. 

Saint Antoine vit avant de mourir la canonisa- 
tion de saint François. 

Un jour, sentant approcher sa fin bienheureuse, 
il écrivit au ministre de la province pour lui de- 
mander le permission de se retirer dans la soli- 
tude. Ayant écrit sa lettre, il quitta Un instant sa 



SAINT ANTOINE DE PADOUB 203 

chambre; quand il rentra, sa lettre avait disparu, 
mais la réponse arriva. Sa lettre était parvenue. 
Aucun homme ne l'avait portée. 

Le vendredi 1 3 juin i23i, un peu avant le cou- 
cher du soleil, saint Antoine de Padoue venait de 
prononcer ces paroles : « Je vois mon Seigneur 
Jésus-Christ. » 

Antoine parut s'endormir. Il était mort. 

Mort à trente-six ans, quatre mois et treize 
jours. Trente-six ans ! — A ce moment-là, l'abbé 
de Vireul vit s'ouvrir la porte de son cabinet et 
saint Antoine entrer : « Je viens, dit Antoine, de 
laisser ma monture auprès de Padoue, et je pars 
pour ma patrie. » Au même moment l'abbé, qui 
avait mal à la gorge, fut guéri. Il ne comprit que 
plus tard pour quelle patrie saint Antoine venait 
de partir, 



CHAPITRE XIX 



SAINT LEUFROI. 



Saint Leufroi naquit en Neustrie, avant l'inva- 
sion des Normands. A peine avait-il Paye de rai- 
son que la vocation sacerdotale s'empara de lui 
malgré ses parents, et l'entraîna secrètement. Sa 
vocation sacerdotale le conduisit à la vocation 
monastique. Un jour il invita à dîner son père, 
sa mère, sa famille, et ses amis. Il leur fît des 
présents, et les invita à passer la nuit en repos 
dans sa maison. Pendant ce temps-là, il se réser- 
vait de faire ce que PEsprit lui inspirait. 

Et pendant le sommeil de tous les invités, il 
partit à la recherche d'une solitude. En chemin, 
il rencontra un pauvre qui lui demanda Paumône; 
Leufroi lui donna son manteau. Il en rencontra 
un second, il lui donna son habit. Il arriva à un 
ermitage où il resta quelques jours et quelques 
nuits, suppliant Dieu de manifester sa volonté, 
Là il reçut l'ordre de se rendre à Rouen et de 
prendre Phabit monastique à l'abbaye de Saint- 
Pierre, qui fut plus tard l'abbaye de Saint-Quen. 

Enfin il fonda l'abbaye de Sainte-Croix. 

Là commencèrent les persécutions. Ceux qui 
prétendent empêcher PEsprit de souffler où il 



i 



206 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

veut le dénoncèrent à Didier, évêque d'Evreux, 
comme un téméraire et un révolté qui ne se con- 
duisait que par l'esprit propre, et refusait obéis- 
sance à l'autorité légitime. 

Le don des miracles vint ensuite. Leufroi était 
venu voir Charles Martel pour différentes affaires, 
et s'en allait, ayant accompli sa mission. Il avait 
quitté la Lorraine et était déjà arrivé à Laon, 
quand il vit arriver de la part du prince des cour- 
riers qui s'étaient précipités sur ses pas. Le fils 
de Charles Martel venait de tomber malade, et le 
père envoyait chercher Leufroi. Leufroi revint 
sur ses pas, arrosa d'eau bénite les membres de 
reniant malade, lui donna la communion, et le 
CfuériL 

Personne ne s'étonnait alors si la famille d'un 
malade faisait courir après un saint comme après 
la santé. Et cependant le saint qu'on envoie cher- 
cher est nécessairement vivant. 

Oa se plaignait de la sécheresse, l'eau man- 
quait, les fontaines étaient taries : on courait à 
Leufroi, et les sources sortaient de terre. Mais 
Yoici où le trait du génie de sa sainteté se des- 
sine en relief. 

Saint Leufroi péchait un jour dans la rivière 
d'Ure, Presque toujours, dans les annales divi- 
nes, la pêche est prise en bonne part. 

Leufroi n'avait pas de cheveux. Une femme 
passa, qui se moqua de lui : « Je pense, dit-elle, 
que ce chauve épuisera la rivière, et qu'on ne 
pourra plus y pêcher désormais ». Elle avait 



SAINT LEUFROI 207 

parlé très bas, personne n'avait pu l'entendre. 
Mais Leufroi se tournant vers elle : 

« Pourquoi, dit-il, te moques-tu d'un défaut de 
nature ? Que le derrière de ta tête n'ait pas plus 
de cheveux que je n'en ai sur le front, et qu'il en 
soit ainsi pour tes descendants ». 

La chose arriva comme Leufroi l'avait dite. 

Un homme vola quelques meules de foin au 
monastère de Leufroi. Leufroi exigea la restitu- 
tion ; le voleur, au lieu de restituer, s'emporta 
publiquement et furieusement contre le saint. Il 
l'appela menteur et calomniateur. Et Leufroi 
répondit : 

« Que Dieu soit juge entre toi et moi ! » 

Le voleur fut saisi de douleurs atroces du côté 
de la mâchoire, et ses dents se détachèrent et 
tombèrent devant l'assemblée, et toute sa posté- 
rité perdit les dents. 

Des paysans travaillaient le dimanche et labou- 
raient la terre, méprisant le repos sacré. Il faut 
une attention spéciale pour découvrir l'importance 
de l'attentat. Il faut, surtout aux époques où la foi 
est affaiblie, une méditation particulière sur le troi- 
sième commandement, pour sentir la gravité d'une 
faute dont l'habitude humaine et la légèreté spiri- 
tuelle nous dissimule toute la portée. L'espace 
nous manquerait ici pour insister sur cette chose 
énorme. Je renvoie le lecteur à la petite brochure 
que j'ai consacrée au repos du dimanche et que 
j'ai intitulée le Jour du Seigneur (1). 

(1) Chez Palmé. — Prix : 50 cent. 



/ 



208 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Cette sévérité, si éloignée des cœurs modernes 
et des esprits contemporains, sortait d'une âme 
profondément pénétrée de lumières surnaturelles 
que noire époque a oubliées et dont elle essaye 
de rire, dans les jours ou elle n'est pas forcée 
de trembler et de pleurer. Dans ses jours de loi- 
sir elle rit beaucoup. Mais Leufroi, qui ne riait 
pas, ajouta, les yeux levés : 

« Seigneur, que cette terre soit éternellement 
stérile ! Qu'on n'y voie jamais ni grain ni fruit! » 

Et sa malédiction fut puissante. Les ronces et 
les chardons marquèrent et remplirent, à partir 
de cejour, le champ maudit. 

Un jour les mouches empêchèrent Leufroi de 
dormir. Sa prière les fit disparaître, non pour un 
moment, mais pour toujours. La maison où Leu- 
froi avait dormi leur fut interdite à jamais. 

Un des religieux de Leufroi venait de mourir. 
On trouva sur lui trois pièces d'argent, trois piè- 
ces qu'il n'avait pas le droit de garder. Il avait 
donc violé son vœu de pauvreté. Leufroi, dont la 
sévérité était extrême, défendit de l'enterrer en 
terre sainte. Il le fit mettre à part, loin du cime- 
tière, eu terre profane. Après cette exécution, 
Leufroi songea profondément à cette âme qu'il 
avait presque l'air d'avoir condamnée, et soup- 
çonnant que peut-être elle avait rencontré le 
repenlïr sur la terre et la miséricorde au ciel, il 
fit une retraite de quarante jours, priant et pleu- 
rant pour l'âme de celui qu'il avait paru rejeter. 
Car il est écrit: « Ne juge pas ».Et après les qua- 



SAINT LEUFROI 209 

rante jours, le Seigneur parla à Leufroi, et lui 
dit que l'âme du frère avait trouvé grâce devant 
lui, et que non-seulement l'enfer ne le possédait 
pas, mais que le purgatoire ne le possédait plus, 
et que les prières de Leufroi avaient délivré celui 
que la justice de Leufroi avait paru condamner, 

Alors le saint, pensant qu'il fallait traiter le 
corps du religieux comme Dieu traitait son àme t 
pardonna comme Dieu pardonnait, et, faisant mi- 
séricorde sur la terre comme au ciel, rappela le 
corps exilé dans le cimetière commun, comme 
Dieu avait rappelé l'âme exilée dans l'assemblée 
de ses élus. Ainsi furent réunis dans le sommeil et 
dans la paix ceux qui devaient être réunis au jour 
de la résurrection. 

Les aveugles sont portés à croire que la justice 
et la miséricorde sont deux ennemies. Les âmes 
intelligentes savent qu'elles sont amies, et les 
âmes éclairées savent qu'elles sont unies. Mettez^ 
vous en colère, mais ne péchez pas, dit l'Esprû- 
Saint. Joseph de Maistre célèbre cette passion 
ardente et forte, qu'il appela éloquemment la 
colère de l'amour. Saint Leufroi avait un zèle de 
justice trop ardent pour n'avoir pas une ardeur 
de miséricorde plus ardente encore, car, dans Je 
sens où ces deux forces luttent, la miséricorde 
possède certains avantages dans le combat. Les 
colères de saint Leufroi, par où il touche à l'es- 
prit d'Elie et d'Elisée, devaient allumer en lui les 
flammes de la charité. Il apparaît sous ce double 
jour quand il prie plusieurs semaines pour lui ce 

14 



j 



210 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

qu'il vient de chasser du cimetière bénit, La puis- 
sance de ces imprécations et la puissance de sa 
charité, son amour pour les pauvres et sa haine 
de Tin justice sont les deux lignes qui se dévelop- 
pent parallèlement dans tout le cours de sa vie. 

La fureur de saint Leufroi contre le démon est 
représentée par le père Giry d'une façon fort 
extraordinaire. 

Quand les religieux entraient le matin à l'église, 
ils trouvaient souvent saint Leufroi déjà abîmé 
dans la contemplation divine. Un jour ils crurent 
le voir à sa place ordinaire; mais un des frères, 
qui venait de le quitter à l'instant même dans sa 
chambre, alla le prévenir qu'une illusion le mon- 
trait à l'église au moment où il n'y était pas. Le 
saint, reconnaissant le caractère dé son ennemi, 
courut à la chapelle, fit le signe de la croix sur 
la porte et sur les fenêtres, comme pour boucher 
les issues, et s'avançant sur celui qui avait osé 
prendre sa ressemblance, il le frappa avec fureur. 
Saint Leufroi savaif, dit son historien, que le dé- 
mon sentirait spirituellement les coups qu'il lui 
donnait corporellement. Le démon voulut fuir; 
mais les issues étaient bouchées. Le signe de la 
croix élait sur les portes et les fenêtres. Le corps 
quil s'était formé aurait pu se dissiper subite- 
ment. Mais îl paraît qu'il n'en eut pas la permis- 
sion* Dieu voulut l'humilier sous les coups de saint 
Leufroij matériellement donnés, spirituellement 
senlîs, et sous la puissance du signe de croix qui 
interdisait au prisonnier les issues. Dieu l'obligea 



SAINT LEUFROI 211 

à s'enfuir par le clocher, pour témoigner sensi- 
blement sa défaite et sa peur. 

Les religieux comprirent la force de leur père 
et la faiblesse de leur ennemi* 

Quand saint Leufroi sentit venir sa fin, il fit 
bâtir un hôpital pour les pauvres, et envoya dans 
toutes les maisons du voisinage des eulogies, c'est- 
à-dire des présents destinés à rappeler les sou- 
venirs et à provoquer les prières. Il rassembla 
ses disciples, leur donna ses dernières instruc- 
tions, passa en prière la dernière nuit de sa vie 
mortelle, et rendit l'âme le 21 juin, vers Tan 700, 
dans la quarantième année de son gouvernement. 

Sa vie manuscrite a été gardée longtemps à 
Saint Germain des Prés, La chronique de Lérins 
et Surius l'ont donnée au public. Le martyrologe 
romain et celui d'Usuard placent sa fête au 21 
juin. 

Son corps fut déposé dans une église qu'il avait 
fait bâtir en l'honneur de saint Paul, et y demeura 
plus d'un siècle. Puis il fut transféré dans l'an- 
cienne église de Sainte-Croix, qui prit le nom 
de Saint-Leufroi. Enfin pour le soustraire au pil- 
lage et au sacrilège pendant l'invasion des Nor- 
mands, on l'apporta à Paris, et on le déposa à 
Saint Germain des Prés. Trois ossements furent 
rendus à l'abbaye de Saint-Leufroi, et les religieux 
attachèrent une telle importance à cette faveur 
qu'ils instituèrent la fête du retour des reliques de 
saint Leufroi. L'église de Suresnes eut aussi une 
part du trésor, qui fut perdue, puis remplacée. 



212 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Si les relicjues de saint Leufroi ont été si re- 
cherchées, si disputées, si enviées, si la restitution 
de troia ossements fonda une fête séculaire, nos 
lecteurs trouveront sans doute, comme nous, 
qu'il était opportun d'invoquer son souvenir, de 
rappeler son esprit, de restituer à la mémoire des 
hommes ce nom autrefois si célèbre, et que l'ou- 
bli, ennemi mortel du genre humain, voudrait 
maintenant attaquer. 



CHAPITRE XX 



SAINT JEAN-BAPTISTE. 



En général l'Ecriture est très sobre de partîtes, 
mais surtout très sobre de jugements. L'Evantjile 
contient fort peu d'appréciations sur les personna- 
ges même les plus importants. Marie et Joseph sont 
tous deux sous un voile. L'Evangile est vis-à-vis de 
saint Pierre d'une singulière sévérité. Je me rappel le 
à ce sujet une importante observation d'un grand 
hébraïsant. Il me disait un jour que saint Pierre 
avait veillé lui-même à ce que toutes ses fautes 
fussent soigneusement écrites et détaillées dans les 
Evangiles. C'est surtout saint Marc, ajoutait-iLqui 
est l'historien rigoureux des faiblesses de saint 
Pierre. Or, saint Marc était le disciple particulier^ 
l'ami intime et le confident de saint Pierre. L'Evan- 
gile de saint Marc a été écrit sous les yeux de saint 
Pierre, et l'étude approfondie que j'ai faite des é van- 
gélistes m'autorise à affirmer que plus un homme 
était voisin de saint Pierre, plus il était sévère pour 
saint Pierre, par la volonté expresse du chef des 
Apôtres. C'est pourquoi saint Marc, qui écrivait 
presque sous sa dictée, n'omet rien de ce qui peut 



214 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

nous avertir des faiblesses du Père commun. — La 
malveillance pouvait facilement tirer parti contre 
saint Pierre des sévérités de l'Evangile, et l'ob- 
servation de ce savant fait tourner ces sévérités 
mêmes à la gloire de saint Pierre, et leur récit 
détaillé devient une des pierres précieuses de la 
couronne du grand apôtre, 

Cette sobriété et cette sévérité des récits évan- 
géliques donnent à saint Jean-Baptiste un caractère 
singulier et tout à fait exceptionnel. Dès qu'il s'agit 
de lui, la louange éclate. Il a pour panégyristes 
l'Ange et l'Homme-Dieu, Gabriel et Jésus. « Il 
viendra dans l'Esprit et dans la Vertu d'Elie »,dit 
l'Ange, et Elie est précisément uji de ceux qui 
font éclater le Saint-Esprit en louanges. Elie et 
saint Jean-Baptiste, les deux précurseurs des deux 
avènements, ont été célébrés par les lèvres de 
Dieu. 

« Bienheureux, dit TEsprit-Saint parlant à Elie, 
bienheureux oeux qui t'ont vu! Bienheureux ceux 
qui ont eu la gloire de ton amitié ! » 

Et Jésus-Ghrist, parlant de Jean-Baptiste : « Qui 
êtes-vous allé voir ? Un prophète. Je vous le dis 
en vérité, plus qu'un prophète. » 

Parmi les enfants des hommes, aucun ne s'est 
élevé plus grand que Jean-Baptiste. 

Elie et Jean-Baptiste semblent donc avoir reçu ce 
singulier privilège ; ils font, jusqu'à un certain 
point, sortir l'Ecritnre sainte de son extrême ré- 
serve. Leur gloire semble faire violence à cette 
parole divine si sobre et si sévère. 



\ 



6AÎNT JEAN-BAPTISTE 2i5 

Puisque la fête de saint Pierre est si près de celle 
de saint Jean, rappelons ici quelques-unes des 
mystérieuses harmonies que ces deux fêtes nous 
présentent. Un saint nous guidera à travers les 
splendeurs des deux autres saints. Saint François 
de Sales nous aidera h parler de saint Pierre et 
de saint Jean. 

L'Eglise célèbre le 34 juin la naissance de saint 
Jean, et le 29 juin la naissance de saint Pierre. 
Dans le langage des hommes, la naissance de saint 
Jean est encore une naissance ; mais la naissance 
de Pierre, célébrée le 29 juin, s'appellerait une 
mort dans le langage des hommes. L'Eglise célèbre 
la mort de saint Pierre, sous le nom de sa nais- 
sance, parce qu'il mourut saint, et naquit à la vie 
éternelle. Elle célèbre la naissance de saint Jean, 
parce qu'il naquit saint, ayant été sanctifié dans 
le sein de sa mère. 

Mais écoutons saint François de Sales lui-même : 

« Certes, quand j'ai lu à la Genèse, dit-il, que 
« Dieu fit deux grands luminaires au ciel, l'un pour 
« présider et éclairer le jour, et l'autre pour prési- 
« der à la nuit, incontinent j'ai pensé que c'étaient 
« ces deux grands saints, saint Jean et saint Pierre ; 
« car ne vous semble-t-il pas que saint Jean soit 
« le grard luminaire de la loi mosaïque, laquelle 
« n'était qu'une ombre et comme une nuit au re- 
« gard de la clarté de la loi de grâce, puisqu'il 
« était plus que prophète, encore qu'il ne fût pas 
« lumière... Et vous semble-t-il pas que saint 
« Pierre soit le grand luminaire de l'Evangile, 



216 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

* puisque c'est lui qui préside au jour de la loi 
« évangélique ? » 

Saint François de Sales, qui donne un tour gra- 
cieux aux vérités les plus austères, poursuit de son 
regard naïf les analogies profondes et cachées qui 
échapperaient à un regard moins simple. 

I! y avait autour du propitiatoire deux chéru- 
bins qui se regardaient. On ferait un volume su- 
perbe, en étalant les splendeurs qui ont été inspi- 
rées aux Pères de l'Eglise par ces deux chéru- 
bins. Le symbolisme de l'ancienne loi leur a li- 
vré des secrets superbes, autrefois célébrés, sa- 
vourés, goûtés par l'âme humaine, maintenant 
oubliés et méprisés. 

Le propitiatoire représentait celui qui est la pro- 
piiîalion elle-même ! il représentait Jésus-Christ. 
Les deux chérubins s'entre-re gardaient, l'un à 
droite, l'autre à gauche. Est-ce que saint Jean et 
saint Pierre ne se regardent pas? Leurs regards 
se rencontrent, puisqu'ils sont dirigés, de deux 
points différents, sur Jésus-Christ. 

Ecoutez saint Jean : 

« Voici, dit-il, l'Agneau de Dieu. » 

Ecoutez saint Pierre : 

*t Tu es le Chrisf, fils du Dieu vivant. » 

Voilà les deux confessions. Ne partent-elles 
pas de ffeux grands luminaires ? Et ne restent- 
elles pns fidèles aux harmonies signalées par saint 
François de Sales ? Ainsi, quand saint Jean dit : 
« Voici l'Agneau de Dieu »,il parle encore en figure. 
H reste dans le symbolisme; il célèbre l'Agneau. 



SAINT JEAN BAPTISTE 217 

Mais quand saint Pierre s'écrie : « Tu es le Christ, 
fils du Dieu vivant », il déchire le voile. 11 parle 
ouvertement. 

Au commencement du monde, l'Esprit de Dieu 
était porté sur les eaux, et il les fécondait. 

Et quand il s'agit de la Rédemption, Jésus- 
Christ féconda les eaux quand il marcha sur les 
bords de la mer de Galilée. Ce fut là qu'il «lit à 
André et à Pierre : « Suivez-moi !» et ce fut 
aussi sur le bord de l'eau que saint Jean vit pour 
la première fois, de son regard ardent, l'Agneau 
de Dieu. 

Moïse fut sauvé des eaux par la fille de Pha- 
raon, et il devint le chef du peuple de Dieu, Saint 
Pierre fut tiré des eaux de la mer, auprès de 
César ée, et il devint le chef du peuple de Dieu, 
Le pêcheur de poissons fut fait pêcheur d'hom- 
mes. 

La naissance humaine de saint Jean et la nais- 
sance céleste de saint Pierre ont encore cette res- 
semblance remarquable : elles ont été prédites 
toutes les deux. C'est l'ange qui prédit la nais- 
sance humaine de saint Jean : Plusieurs se réjoui- 
ront en sa nativité. La naissance céleste de saint 
Pierre fut prédite par Jésus-Christ lui-même, et 
l'instrument même qui devait le conduire à la 
gloire fut indiqué. 

Zacharie, qui reçut la promesse relative à saint 
Jean, était celui qui offrait l'encens. 

Celui qui reçut la promesse relative à saint 
Pierre, ce fut saint Pierre lui-même ; ce fut celui 



218 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

qui disait : « Seigneur, vous savez que je vous 
aime ». 

C'était sa manière d'offrir l'encens. 

Saint Jean fut sanctifié dans le sein de sa mère, 
et en présence de la sainte Vierge; saint Pierre 
fut sanctifié dans le sein de l'Eglise militante, 
au cénacle, en présence de la sainte Vierge. 

Saint Jean tressaillit de joie à l'arrivée de la 
Vierge ; l'enfant tressaillit. Enfant se dit en latin : 
in fans , celui qui ne parle pas. Et nu peut-on pas 
dire de saint Pierre, au cénacle, que l'enfant tres- 
saillit, que celui qui ne parlait pas tressaillit, puis- 
qu'il n'avait pas osé confesser Jésus-Christ devant 
une servante, et puisque tout à coup, après le 
cénacle, il ouvrit la bouche ! 

Avec saint Jean-Baptiste se termina, dit un 
grand saint, la prédication mosaïque. Avec saint 
Pierre commença la prédication évangélique. 

Quand l'ange fit à Zacharie la promesse solen- 
nelle, quand il dit au père de Jean, parlant de 
Jean : « Celui-ci marchera dans V esprit et la 
vertu d'F/ie, » Zacharie avait douté et Zachaïie 
était devenu muet. 

Ceci est rempli d'enseignement. J'ai cru, c'est 
pourquoi j'ai parlé, dit le Psalmiste. La foi est 
mère de la parole. Le doute produit le silence, 
non pas le silence profond qui est au-delà de la 
parole, mais le silence morne et terne, le silen- 
ce du tombeau, le silence du désespoir. C'est le 
doute qui fait mourir la parole, parce que la 
parole est la lumière. La parole est une explosion 



SAINT JEAN-BAPTI8T* 219 

de croyance ; tout verbe est une affirmation, La 
parole meurt dans la mesure où meurt la croyance. 
L'homme qui ne croirait plus absolument à rien 
se trouverait, vis-à-vis du langage humain, comme 
un souverain qui a perdu son royaume. 

La Vierge, en présence de l'ange, prononce 
aussi le mot : Comment ? Comment cela se fera-t- 
il? — Mais ce comment n'est pas un doute. Ce 
comment procède de la foi. Il est prononcé dans 
l'esprit d'adhésion. Il précède et prépare le fiât 
qui va venir. 

Zacharie avait été intimidé parce que l'esprit 
d'Elie était promis à son fils. Pourquoi donc ? 
Ah ! pourquoi donc ! Parce que nul n'est pro- 
phète en son pays. Il est très difficile à l'homme 
de croire un autre homme qui est son voisin, son 
contemporain, aussi grand que les hommes du 
passé. Et si ce contemporain est son fils, la diffi- 
culté va en augmentant. Plus l'homme extraordi- 
naire est notre voisin, plus il nous est difficile de 
le croire extraordinaire. Comment ? cet homme 
que nous coudoyons dans la rue, qui est jeune, 
inconnu, sans autorité et sans histoire écrite, qui 
ne figure pas encore dans les annales du genre 
humain, serait l'égal de ceux qui remplis- 
sent toutes les mémoires 1 L'homme répugne à le 
croire. Et pourquoi donc ? Est-ce que Dieu, qui 
donnait aux anciens, ne peut pas donner aux 
modernes? Sans doute. Mais cette timidité humaine 
tient à l'orgueil humain. Nous ne voulons pas 
croire à la grandeur d'un contemporain, parce 



220 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

que nous ne voulons pas reconnaître et sentir que, 
dans le passé comme dans le présent, tout don 
vient de Dieu. 

Et plus tard on alla demander à Jean lui-même 
s'il était Elie. Et on alla lui demander le bap- 
tême comme on était allé demander la pluie à 
Elie- 

Jean-Baptiste fut l'homme du désert. Par là il 
prépara la grande réunion de l'avenir. Qu'est-ce 
que le désert, sinon le vide ? Ceux-là sont rem- 
plis par la plénitude qui font le vide en eux, et 
qui deviennent eux-mêmes des déserts. 

Dans le monde visible aussi, c'est le vide qui 
attire les masses. Le désert mène à Jérusalem. 

Saint Jean-Baptiste est allé au désert extérieur 
comme au désert intérieur. Il s'est absenté de lui- 
même et du monde pour entendre la parole et 
pour devenir la voix. Pour nous indiquer l'endroit 
où retentit la parole de vérité, il s'est appelé la 
voix de Celui qui crie dans le désert. Jean, l'hom- 
me du désert, prépara la route à Celui qui devait 
tirer à lui toutes les choses. 

La Croix, placée hors de la ville, entre le ciel 
et la terre, est le désert par excellence. C'est 
pourquoi le crucifix est devenu la proie univer- 
selle, la pâture divine des aigles, race royale qui 
dévore, et aussi leur rendez-vous. 

Etes-vous le Christ ? Etes-vous Elie ? Saint Jean 
répond toujours : Non, non, je ne le suis pas. 
Enfin, obligé de dire son nom, d'une façon quel- 
conque, il déclare être une voix. Il ne déclare 



SAINT JEAN-BAPTISTE 221 

pas même être la voix qui crie, mais la voix c'c 
Celui qui crie. Il est la voix d'un autre. II est la 
voix de celui qui est la parole. Jean et Jésus sont 
dans des relations singulières. Leurs conceptions 
et leurs nativités coupent Tannée de trois mois en 
trois mois, aux solstices et aux équinoxes, 

Jean passe son enfance au désert, Jésus chez 
saint Joseph. N'est-ce pas un autre désert? 

Dans Tordre physique, le son de la voix est en- 
tendu avant que la parole n'ait pleinement péné- 
tré l'âme. 

Saint Jean parle avant Jésus Christ, 

Le précurseur déclare qu'il doit diminuer, et 
que Jésus doit grandir. Puis il disparaît. 

Ainsi, quand la vérité a éclairé l'esprit, le son 
de la voix se dissipe dans l'air. 






CHAPITRE XXI 



SAINT GOAK. 



Presque toujours un personnage historique se 
présente à l'imagination dans une certaine attitude 
qui répond à l'un des faits de sa vie. Chacun des 
hommes qui se gravent dans la mémoire des 
autres hommes y entre et s'y établit avec un 
attribut particulier qui lui vient d'un des moments 
de son histoire, et le reste de sa vie apparaît 
presque comme un détail. Ce point*là domine tout, 
le reste est dans l'ombre. Les clefs et la croix 
renversée caractérisent toujours saint Pierre; 
l'aigle et la plume ne quittent pets saint Jean ; saint 
Roch et saint Charles Boromée, sont inséparables 
des pestiférés qu'ils soignaient; Lazare est 11m- 
mortelle image de la résurrection, et Madeleine 
de la pénitence. Madeleine ne peut plus être dé- 
tachée de ses larmes par le souvenir historique 
que Lazare du mouvement par lequel il s'est levé 
du tombeau. 

Si quelqu'un cherchait par quelle attitude est 
caractérisé Saint Goar, si un peintre me deman- 
dait à quel moment de sa vie s'adresser pour le 



224 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

fixer sur la toile, je répondrais à l'artiste, si je le 
croyais de force à réaliser mon projet : 

— Représente saint Goar accrochant son man- 
teau à un rayon du soleil. 

11 n'y a rien de plus simple au monde, et c'est 
là que serait pour le peintre l'immense difficulté. 
(Test là que doit viser l'esprit, la simplicité. 

Et je reviens sur cette vérité historique, que 
j'ai déjà énoncée quelque part : c'est presque 
toujours à la foi et à la simplicité, plus qu'aux 
autres vertus, qu'est attribué l'acte thaumaturgi- 
que. Quand Jésus-Christ choisit saint Pierre pour 
sa fonction suprême, il lui dit : « Pierre, m'aimez- 
vous ? » Mais quand il s'adresse aux malades, la 
question est tout autre. 

II ne dit pas aux malades : M'aimez-vous? Il dit: 
Croyez -vous ? C'est en général la foi qu'il excite, 
non pas l'amour, quand il s'agit de faire éclater 
sa puissance. Et les plus grands thaumaturges 
ne sont peut-être pas les plus grands contempla- 
teurs, ce sont peut-être les croyants les plus 
simples. 

Saint Goar était contemporain de Clotaire I e », 
fils de Clovis. Il faut remonter un peu plus haut 
dans les siècles pour retrouver l'histoire de cet 
homme calomnié. Mais les siècles, quand il s'agit 
des saints, semblent supprimer la distance, au lieu 
de la grandir. On les voit mieux de très loin. La 
proximité les cache ; l'éloigement les montre. Nul 
n'est prophète en son pays; le rapprochement 
qui vient du temps produit le même effet que le 



SAINT GOAR 223 

rapprochement qui vient de l'espace : il cache et 
diminue les choses extraordinaires. Saint Goar 
était donc contemporain de Clotaire. 

Saint Goar, déjà prêtre, voulut se faire ermite. 
Il se fit bâtir un ermitage sur les bords du Rhin, à 
quelques lieues de Trêves. L'idolâtrie faisait encore 
autour de lui beaucoup de dupes et de victimes. 
Le pays était presque barbare. 

Saint Goar prêcha et guérit. Le signe de la croix 
et l'invocation du nom de Jésus étaient ses armes 
choisies. 

Son ermitage était très fréquenté des pèlerins. 

Saint Goar avait pour l'hospitalité une disposi- 
tion particulière. Sans doute il se souvenait de la 
parole de saint Paul. Il recevait, il aimait à rece- 
voir les pèlerins; il les introduisait dans le secret 
de sa demeure et de son âme. Après la messe, il 
les invitait à sa table ; il mangeait avec eux et cau- 
sait des choses divines. 

Ce fut cette circonstance qui fit éclater autour 
de saint Goar l'obscurité d'abord, ensuite la lu- 
mière. Deux individus, qui avaient vu autour de 
sa table la multitude des pèlerins, adressèrent 
contre lui un rapport à l'évêque. 

« Goar, disaient-ils, fait de son ermitage un hon- 
nête cabaret. Contrairement à îa coutume des er- 
mites, qui ne mangent habituellement qu'à midi, 
ou même après vêpres, celui-ci mange de bon ma- 
tin, avec une foule de voyageurs, et prend part 
aux excellents festins qu'il sert à ses hôtes.II prêche, 
il est vrai; mais sa prédication cache aux yeux des 

15 



220 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 



hommes son intempérance, peut-être son ivrogne- 
rie. II faut que l'évêque avise, appelle Goar, l'in- 
terroge et mette fin à ce relâchement qui s'éten- 
drait dans tout le diocèse. » 

Mais il arriva une chose bizarre: les deux zélés 
personnages perdirent en route les aliments qu'ils 
avaient emportés ; ils furent dévorés par la faim et 
la soif ; lu lassitude les empêchait de piquer leurs 
chevaux ; l'un d'eux tomba à terre à demi-mort, et 
tous deux attendirent le passage de leur victime, 
qui arrivait à pied. Goar les fortifia, les guérit, les 
engagea à estimer désormais la charité. Ils firent 
en chemin le repas qu'ils n'avaient pas voulu faire 
à l'ermitage, et coururent à Trêves célébrer les 
vertus de Goar, L'évêque, qui les avait vus partir 
ennemis du saint, et qui les voyait revenir admi- 
rateurs de ce même saint, ordonna de faire entrer 
Goar dans la chambre de son conseil, au milieu de 
son clergô réuni. Goar, arrivant à Trêves, s'était 
rendu d'abord à l'église. 

Après a voir prié, il se rendit au palais épiscopal; 
il paraît qu'il entra d'abord dans une antichambre 
• m il voulut laisser sa chape; mais, ne sachant pas 
tfèahiân a ipioi l'accrocher, il l'accrocha à un rayon 
de soleil, et la chape resta suspendue, aux yeux de 
tous les assistants. Voilà la scène étrange et simple 
que nous pouvons méditer à travers le temps et 
l'espace. Saint Goar, et c'est ici que la simplicité 
a quelque chose à nous apprendre, saint Goar ne 
détail pas aperçu de ce qu'il a>ait fait. Il avait 
tecrochf sa chape au prçmiçr objet vçnu : s^nsre^ 



SAINT GOAR 227 

garder. Il avait cru que c'était unbâton.Il se trouva 
que c'était un rayon de soleil. Mais il est bien per- 
mis de se tromper de cette manière-là. 

Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint 
Goar déclara que c'était une erreur de placer la 
perfection tout entière dans le jeûne et l'abstinence, 
et que la miséricorde leur était infiniment préfé- 
rable. 

Vaudelbert, célèbre religieux, a écrit sa vie ; 
c'est son témoignage que le père Giry invoque 
spécialement. Surius a écrit aussi une longue vie 
de saint Goar ; toute la tradition ecclésiastique est 
pleine de châtiments célèbres qui ont frappé ceux 
qui méprisaient le saint pendant sa vie ou après sa 
mort. On bâtit d'abord près de son ermitage une 
petite église où on l'enterra. Puis Pépin le Bref, 
père de Charlemagne, en fit construire une plus 
grande. La tradition, citée et recueillie par le père 
Giry, raconte que ceux qui passaient près de ce 
temple sans rendre leurs hommages au saint 
étaient punis de leur négligence. Il paraît que 
Charlemagne éprouva la vérité de cette tradition. 
Ses deux fils et l'impératrice éprouvèrent en sens 
inverse le pouvoir de saint Goar. L'impératrice 
fut délivrée dans son église d'un horrible et in- 
curable mal de dents. 



CHAPITRE XXII 

8AINT ÉLJE. 



Nous avons l'autre jour étudié ici Jean-Bap- 
tiste. La fête d'Elie, fixée au 20 juillet, nous ouvre 
le même horizon. Mais cet horizon grandit quand 
on monte la montagne. Nous en avons à peine 
étudié quelques détails. L'ensemble, qui sera un 
des spectacles de l'éternité, mérite les regards 
des siècles. 

En ce temps-là, la terre promise, la terre vers 
laquelle marchait Moïse, la terre donnée à Josué, 
était divisée en deux royaumes. Israël adorait le 
veau d'or, Israël adorait BaaK Àchab et Jézabel 
avaient désigné huit cent cinquante prêtres pour 
offrir des sacrifices à ce démon adoré des Simo- 
niens. Elie vint vers Achab, armé de son esprit, 
l'esprit de zèle, Pesprit de gloire, l'esprit vengeur 
de l'Unité divine 1 « Vive le Seigneurie Dieu d'Is- 
raël ! dit le prophète à l'idolâtre ; il ne tombera 
désormais une goutte de rosée ni de pluie sur la 
terre que par mon ordre. » 

Et il alla au désert, où les corbeaux reçurent 
Tordre de le nourrir, au désert, comme Jean- 
Baptiste, et il buvait de l'eau du torrent. Et le 



j 



230 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ciel était de bronze, et la terre était desséchée. 
L'espèce d'excommunication fulminée par Elie, 
dans l'esprit et dans la majesté du Seigneur, 
avait enlevé aux éléments leurs rapports natu- 
rels : quelque chose comme un interdit pesait sur 
la création. Et le torrent où buvait Elie lui-même 
se dessécha comme tous les torrents, et le pro- 
phète sentit le poids de sa propre parole. Dieu 
l'envoya à Sarepta, l'avertissant qu'une veuve 
était chargée de l'entretenir. Il la trouva ramas- 
sant des morceaux de bois et n'ayant plus qu'un 
peu de farine dans sa maison. « Voilà ce qui me 
reste, dit-elle, pour mon fils et pour moi; ensuite, 
nous mourrons de faim. 

— Faites-moi une tourte de votre farine, répon- 
dit Elie, vous en ferez une autre pour votre fils 
et pour vous. Jamais votre farine ne diminuera, 
non plus que votre huile, jamais jusqu'à la 
pluie. » 

Mais il arriva une chose imprévue : le fils de la 
Yeuve mourut. Et elle accabla Elie de repro- 
ches, et Elie renvoya à Dieu les reproches de la 
veuve. 

« Donne-moi ton fils, » dit-il à cette femme. 
Elle le lui donna, il le jeta sur son lit, et sa prière 
familière et audacieuse retentit à travers les siè- 
cles, comme un cri de désespoir et comme un cri 
d'espérance. « Seigneur, criait-il, Seigneur, cette 
teuve, cette veuve qui me donne ma nourriture, 
tous tuez son fils pendant que je suis son hôte. » 
Et il se coucha trois fois sur l'enfant, et il cria, 



SAINT ELIE 231 

disant : « Seigneur, mon Dieu, je vous en sup- 
plie, je vous en supplie, que la vie revienne dans 
les entrailles de cet enfant !» Et la vie revint. 
Et il dit à la veuve : « Voici ton fils vivant. » Et 
la veuve répondit : « Vous êtes vraiment l'homme 
de Dieu. » 

Cette résurrection est la première dont Phis- 
toire fasse mention. La mort, jusqu'à ce jour, 
avait été invincible. 

Cependant la sécheresse et la famine augmen- 
taient dans Israël. La plupart des prophètes étaient 
morts. Achab et Jézabel, défendant sous peine 
de mort la parole de vérité, avaient exterminé la 
justice et la lumière. Les crimes et les fléaux se 
multipliaient les uns par les autres, sans se gué- 
rir et sans se pénétrer. Elie était épouvanté des 
effets de sa colère. Le ciel était d'airain. Le pro- 
phète qui l'avait fermé fut chargé de le rouvrir. 

Ici se place un des grands drames de l'histoire 
humaine, et on oserait le dire un des grands dra- 
mes de l'histoire divine : drame étrange où l'anti- 
thèse va jouer un rôle terrible, où la nature hu- 
maine va nous apparaître, dans la main de Dieu 
d'abord, ensuite dans sa main à elle-même, d'a- 
bord soutenue, ensuite abandonnée ; et nous com- 
prendrons le mot de saint Jacques : € Elie était 
un homme semblable à nous. » 

Et d'abord voici Elie dans la main de Dieu. 

Il se présente seul devant Achab son ennemi 
mortel, Achab qui réduisait les prophètes à se 
cacher au fond des déserts et des cavernes. 






232 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

« C'est donc toi, lui dit le monstre, qui depuis 
trois ans troubles mon royaume ! 

— Non, répondit Elie, ce n'est pas moi; c'est 
toî* C'est toi qui troubles ton royaume, c'est toi 
et ta race, c'est toi, apostat et idolâtre ! Cepen- 
dant je vais venir au secours d'Israël. Convoque 
le peuple, convoque les prêtres de Baal. » 

Le peuple étant convoqué, ainsi que les prêtres 
de Baal : « Jusqu'à quand boiterez-vous ? dit Elie, 
il faut se décider. Si le Seigneur est Dieu, sui- 
vez-le. Si Baal est Dieu, suivez-le. Je suis resté 
seul vivant, parmi les prophètes du Seigneur ; 
Baal en a 4fA Qu'on nous donne deux bœufs; ils 
prendront Pun, je prendrai l'autre. Chacun de 
nous placera le sien sur le bois sans y mettre le 
feu É Chacun de nous invoquera son Dieu, et nous 
verrons quand le feu du ciel descendra. » 

Les prêtres de Baal commencèrent. C'était le 
matin. Ils prièrent jusqu'à midi. Pas de réponse, 
Baal ne donnait pas signe de vie. 

« Criez plus fort, disait Elie, votre Dieu pourrait 
bien être en voyage. Peut-être qu'il fait la conver- 
sation. Peut-être qu'il dort; il faut le réveiller. > 

Les prêtres de Baal finirent par se déchirer avec 
leurs couieaux. Leur sang coulait, mais le feu ne 
toinljait pas. 

Elie éleva un autel avec douze pierresbrutes qui 
représentaient les douze tribus d'Israël. Il arrangea 
le bois sur l'autel, et versa de l'eau, au lieu de feu, 
tout autour. Puis il plaça le bœuf sur cet autel 
improvisé, et s'écria : 






SAINT ELIE 233 

« Seigneur, Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, 
montrez aujourd'hui que vous êtes le Dieu d'Is- 
raël, et que je suis votre serviteur, et que, si j'ai 
parlé, c'est par votre ordre. Exaucez-moi, Seigneur, 
exaucez-moi, afin que ce peuple apprenne que 
vous êtes le Seigneur Dieu, celui qui convertit 
encore une fois les cœurs ! » 

Le feu du ciel tomba, dévorant la victime, le 
bois, les pierres, la poussière et l'eau même, l'eau 
versée autour de l'autel. 

Le peuple se précipita la face contre terre. 
Puis les prêtres de Baal furent saisis et mis à 
mort près du torrent de Ciron. 

Après l'exécution, Elie dit à Achab : « Main- 
tenant, mange et pars, car il va tomber une grande 
pluie. » Et le prophète, accompagné de son servi- 
teur, monta au sommet du Carmel. Là il se pros- 
terna contre lerre,le visage entre ses deux genoux: 
« Va, dit-il, regarde du côté de la mer. » Le servi- 
teur alla et revint. « Je ne vois rien, » dit-il, et 
ainsi de suite six fois. A la septième fois : « Je 
vois, dit le serviteur, un petit nuage, large comme 
le pas d'un homme, qui s'élève du côté de la 
mer. » 

Et la pluie tomba, un instant après, par tor- 
rents. 

Il fauchait saisir toutes les relations du visible et 
de l'invisible pour mesurer la portée et la valeur 
des choses. La pluie qu'Elie délivra de la prison 
où elle attendait depuis trois ans ses ordres fu- 
turs, enchaînée par ses ordres passés, cette pluie 



234 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

signifiait l'incarnation du Verbe, et le petit nuage 
était la figure de la Vierge. 

Mais voici que la scène change. Jézabel, appre- 
nant la mort de ses prêtres, entra en fureur. Elle 
envoya un messager dire de sa part à. Elie : «J'en 
jure par mes dieux : demain tu subiras le même 
sort. » Ici la nature humaine pourra contempler 
le prodige de la faiblesse. Ce prodige, le voici. 

Elie trembla. Il trembla et s'enfuit. Il trembla 
d'une terreur inouie que l'Ecriture nous laisse 
entrevoir, à travers la sobriété de ses paroles, 
mais que les traditions antiques ont gardée ccmme 
un monument de la faiblesse humaine. Cette terreuf 
a été presque célébrée par les anciens. On a dit 
qu'Elie avait eu peur au-delà de tout ce qui peut 
être exprimé. On a dit que le char de feu avait été 
appelé par l'excès de sa terreur, et que, ne pouvant 
plus supporter les épouvantes de la terre, il avait 
été emporté loin d'elle, pour être soustrait à ses 
menaces. L'excès de sa terreur aurait obtenu des 
ailes pour s'envoler, et ses ailes seraient les roues 
du char de feu. Cette tradition très antique, consi- 
gnée dans un vieux livre extrêmement rare, est un 
des documents les plus précieux que nous possé- 
dions sur la nature humaine. Elie qui venait de 
ressusciter le fils de la veuve, Elie le premier 
vainqueur de la mort, Elie dont l'Ecriture elle- 
même devait célébrer la gloire, Elie qui avaitbravé 
et confondu Achab, Elie qui avait fermé et rouvert 
le ciel, Elie qui avait fait tomber d'en haut le feu 
d'abord, l'eau ensuite, Elie dont le nom signifie 



SAINT ELIE 235 

Maître et Seigneur, Elie trembla, comme jamais 
homme peut-être n'avait tremblé, devant la me- 
nace d'une femme dont il avait confondu et im- 
molé les défenseurs. Et il se lamentait dans le dé- 
sert, et il s'assit, demandant la mort. Et cepen- 
dant c'était la mort qu'il fuyait, et l'Ecriture nous 
étale ses faiblesses comme les faiblesses de saint 
Pierre, et le cœur humain nons apparaît tel qu'il 
est, un monstre d'inconstance ! 

Et il se fatiguait de lui-même, et il se prenait en 
dégoût, et il s'assit, pour y mourir, sous le gené- 
vrier .Mais voici qu'un ange du Seigneur s'approcha 
de lui pendant son sommeil, lui disant : « Lève-toi 
et mange ! » Elie ouvrit les yeux et vit à côté de 
lui un pain cuit sous la cendre et un verre d'eau. 
« Lève-toi et mange, lui dit l'Envoyé du Seigneur, 
il te reste une longue route à faire. » Elie, dans la 
force de cet aliment^ dit l'Ecriture, marcha qua- 
rante jours et quarante nuits jusqu'au mont Ho- 
reb. 

Horeb signifie vision. Après la faiblesse et le 
désert, Elie arrivait à la montagne de la Vision. 
Et le Seigneur lui dit : « Elie, que fais-tu là ? » 
Et le prophète répondit : 

« Le zèle m'a dévoré, et je suis jaloux pour le 
Seigneur, Dieu des armées, parce que les fils d'Is- 
raël ont trahi son alliance ; ils ont détruit vos au- 
tels ; ils ont égorgé vos prophètes ; je reste seul, 
et maintenant, moi dernier survivant, ils me cher- 
chent pour me tuer. 

— Sors, dit le Seigneur, tiens-toi sur la mon- 
tagne, devant ma face. » 



236 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

La scène est imposante. Le Seigneur va passer. 
Une tempête épouvantable s'élève et brise les 
pierres, mais le Seigneur n'est pas là. 

Après la tempête, tremblement de terre, et le 
Seigneur n'est pas dans le tremblement. Après le 
tremblement, la foudre, et le Seigneur n'est pas 
dans la foudre ; mais un petit souffle s'élève, un 
vent léger. 

Et le prophète prit son manteau pour se voiler 
la tête. 

Une discrétion singulière, profonde et presque 
effrayante plane sur ce moment, et sur le vent 
léger, et sur ce qu'il contenait. Nous ne le con- 
naissons que par ses effets. Elie prit son manteau 
pour se voiler la tête. Nous n'en savons pas davan- 
tage; mais les efforts les plus gigantesques de 
l'homme n'iraient pas aussi loin et ne contien- 
draient pas tant de choses que ce petit mot. On 
sent que la parole qui dit cela renonce à rien dire 
et se réfugie dans ^infiniment petit, abîmée dans 
l'épouvante de l'infiniment grand. 

Puis Dieu lui ordonna de sacrer Hazaël roi de 
Syrie, et Jéhu roi d'Israël, et Elisée prophète du 
Seigneur. Il rencontra celui-ci labourant la terre 
avec douze bœufs, et jeta sur lui son manteau, dont 
l'attouchement mystérieux le changea en un autre 
homme :1e laboureur devint prophète et succes- 
seur de prophète. 

Ce fut alors que Jézabel prit la vigne de Naboth. 
La profondeur de ce détail n'apparaîtra tout entière 
que dans la vallée de Josaphat. La vigne de Na- 



SAINT BLIB 237 

both : quoi de plus petit en apparence ? Le roi 
touche au bien du pauvre. Elie va encore trouver 
Achab.Le courage est revenu auprophète.Jézabel, 
avait calomnié Naboth et s'était débarrassée de lui. 

« Roi, dit Elie à Achab, tu as tué et possédé, 
mais écoute la parole terrible du Seigneur. En ce 
lieu où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils 
lécheront ton sang. Les chiens mangeront ta femme 
dans le champ de Jesraël. » Achab fut frappé d'une 
flèche; les chiens léchèrent son sang.Jésabel fut 
précipitée du haut en bas de son palais. «Enseve- 
lissez cette maudite, dit Jéhu, parce quelle est fille 
de roi. » Mais quand on alla pour l'ensevelir, on 
ne trouva plus que le crâne et les extrémités des 
pieds et des mains. Les chiens avaient mangé le 
reste. 

Les ongles des chevaux l'écrasèrent d'abord, 
les dents des chiens la mangèrent ensuite, et les 
passants qui virent le bout de ses doigts aux trois 
quarts dévorés se dirent les uns aux autres: 
« Voilà donc la grande Jézabel ! » 

Naboth était vengé. Naboth, c'est le pauvre. 
J'ai déjà remarqué quelque part de quelle façon 
le pauvre et Dieu sont liés ensemble (i). 

Ochosias avait fait une chute. Il envoya consul- 
ter Beelzébuth sur le sort qui l'attendait. Ëlie 
marcha à la rencontre de ses messagers. 

« Est-ce qu'il n'y a plus de Dieu dans Israël. 

(i) Le jour du Seigneur, brochure, chez Victor Palmé. 



238 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

dit-il, puisque vous consultez Beelzébuth? Le roi 
mourra, pour l'avoir consulté. » 

Le roi envoya un officier avec cinquante hom- 
mes pour s'emparer du prophète* 

« Homme de Dieu, dit l'officier, le roi vous 
commande de descendre de la montagne. » 

Et le prophète répondit : 

« Si je suis l'homme de Dieu, que le feu du 
ciel te dévore, toi et les tiens, » 

Et le feu du ciel tomba, et la scène se repro- 
duisit deux fois. 

L'heure suprême approchait ; Elie allait quitter 
la terre. En général, quitter la terre, c'est mou- 
rir ; mais nous sommes ici dans l'exception. 

« Arrête-toi, dit Elie à Elisée, car le Seigneur 
m'envoie à Jéricho. 

— Je ne vous quitterai pas, » dit Elisée. 

Et les fils du prophète se groupèrent autour 
d'Elisée, disant : « Elie va quitter la terre. — Je 
le sais, dit Elisée, silence 1 » 

Elie divisa le Jourdain, le touchant avec son 
manteau, et ayant passé le fleuve, il dit à Elisée : 
« Que veux-tu que je te donne? — Que votre double 
esprit repose en moi, répondit Elisée. — Tu de* 
mandes, dit Elie, une chose difficile ; cependant, 
si tu me vois au moment où je disparaîtrai, tu 
auras ce que tu demandes ».. 

Et voici ; un char de feu et les chevaux sépa- 
rèrent les deux hommes, et Elie fut emporté dans 
un tourbillon. « Mon père, mon père, criait Eli- 
sée, h char d'Israël et $qu conducteur I » Et il 



. SAINT KLIE 239 

vit Elie disparaître, et le manteau d'EIie tomba 
aux pieds d'Elisée. 

Et il frappa le Jourdain avec le manteau, et 
comme le Jourdain résistait, Elisée s'indigna de 
sa désobéissance : « Où donc est maintenant le 
Dieu d'EIie »? Et la seconde fois le Jourdain 
s'ouvrit. 

Elie s'en alla quelque part, pour attendre là- 
haut l'heure de revenir annoncer le second avè- 
nement. 

Et Pierre, Jacques et Jean l'ont revu depuis, 
avec Moïse, sur le Thabor. 

L'enlèvement d'EIie est, suivant tous les com- 
mentateurs, la figure de l'Ascension. Or, les 
anges dirent aux apôtres : « Jésus-Christ revien- 
dra de la même façon que vous l'avez vu remon- 
ter. » 

L'Ascension et le jugement dernier sont donc 
ensemble dans une relation mystérieuse. 

Elie, qui est la figure de l'Ascension, est en 
même temps le précurseur du jugement dernier. 
Ainsi les harmonies s'appellent et se répon- 
dent. Cet Elie, dont l'Esprit-Saint s'est fait le pané- 
gyriste, étend son ombre sur l'histoire du monde. 
Il a fait couler l'eau, le sang et le feu sous l'An- 
cien Testament. Il a apparu sur le Thabor. Il est 
le Précurseur du second avènement, et l'ordre 
du Carmel le reconnaît pour fondateur. L'ordre 
du Carmel s'est élevé sur la pierre qu'a posée 
Elie, et saint Jean et sainte Thérèse se préparaient 
dans le lointain des siècles, et quand le feu du 



240 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ciel tomba sur le sacrifice du prophète, un œil 
plus profond que le nôtre eût vu resplendir en 
Dieu leur prédestination éternelle, pleine de cou- 
ronnes et de rayons, pleine de foudre et d'é- 
clairs. 



CHAPITRE XXIII 



SAINTE ANNE. 



LTiistoire de sainte Anne est peu connue, le 
silence enveloppe sa figure. Ce silence est pro- 
fond, majestueux, sublime comme le silence du 
sanctuaire ; ce silence est une louange inconnue, 
et je ne veux pas le troubler. Mais ce silence est 
large, et je veux essayer de le parcourir. Le 
bruit des pas qui retentissent dans un temple, 
sur la pierre et sous les voûtes, ressemble à une 
prière. Promenons-nous un instant dans le tem- 
ple. 

Sainte Anne semble cachée derrière les éclats 
de la lumière comme derrière un voile impéné- 
trable. Pour la voir, il faut regarder à travers 
d'insondables mystères qui arrêtent la vue. L'Im- 
maculée-Conception lui sert de rempart contre 
les regards de la terre. Elle disparaît derrière 
Marie, 

Quiconque a lu l'histoire soupçonne l'impor- 
tance des noms. Le nom de sainte Anne est un 
mystère d'autant plus intéressant qu'il est moins 
souvent remarqué. Anna en hébreu veut dire : 
grâce, amour, prière. 

Or, le nom d'Anne a été donné à plusieurs 

16 



242 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

femmes qui ont obtenu des enfants par leurs 
prières et qui les ont consacrés d'avance à Dieu. 
Ces coïncidences ne sont pas l'effet du hasard. 

Et d'abord, dans l'Ancien Testament, voici 
Anne, mère de Samuel. Il est difficile de lire 
sans saisissement ce récit, si vif qu'on croit assis- 
ter au fait qu'il raconte. La prière d'Anne était 
intense, profonde, secrète. Ses lèvres remuaient, 
sa voix ne s'entendait pas. Un étranger, celui qui 
ne connaît ni les secrets de l'homme ni les secrets 
de Dieu, la regarde et la croît ivre. Illusion 
bizarre en elle-même, magnifique dans sa signi- 
fication, féconde en enseignements, illusion à la 
fois réelle et symbolique, historique et prophéti- 
que. Combien de fois, depuis Anne, mère de 
Samuel, combien de fois l'étranger, c'est-à-dire 
l'ennemi, Hostis, a-t-il confondu l'inspiration 
divine et l'ivresse ! Cette confusion merveilleuse 
entre les choses supérieures et les choses infé- 
rieures à l'homme est un des traits caractéristi- 
ques de l'aveuglement intellectuel. L'homme a 
besoin d'explication ; en face de l'inconnu, il 
cherche le mot de l'énigme- Cette femme remue 
les lèvres et je ne l'entends pas parler. Qu'a-t- 
elle ? Et l'homme cherche l'explication dans la 
sphère des choses qui lui sont connues. Et plus le 
mystère est haut, plus il aime à le déshonorer, 
s'il refuse de l'honorer ; et pour le mieux désho- 
norer, il va chercher très bas l'explication qu'il 
se donne, afin de se réfugier, contre l'inconnu 
qui le menace, dans un lieu plus inaccessible. 



SAINTE ANNE 243 

Et la réponse d'Anne : 

« Je n'ai bu ni vin, ni aucune liqueur capable 
d'enivrer ; mais j'ai répandu mon âme en présence 
du Seigneur. » 

Pas de gradations, pas de précautions, pas de 
préparation, pas de transition d'une idée à l'autre, 
pas de crainte, pas d'ostentation ! Cette réponse 
est simple, et les termes opposés qu'elle contient 
sont mis sans détour en présence l'un de l'autre, 
et le sublime apparaît dans les profondeurs du 
désir d'Anne. 

Le cantique d'Anne, après la naissance de Sa- 
muel, présente, avec; le cantique de Marie, d'ad- 
mirables ressemblances que je me borne à indi- 
quer, pour ne pas être entraîné trop loin. 

Les livres saints parlent longuement du premier 
Joseph et nomment à peine le second. Ils parlent 
d'Anne, mère de Samuel, ils ne parlent pas d'Anne, 
mère de Marie. On dirait que la parole recule, 
quand l'incarnation du Verbe approche d'elle. Mais 
ce silence est plein de profondeurs merveilleuses. 

Tout le monde sait qu'Anne implora pendant de 
longues années la naissance de Marie et la con- 
sacra d'avance au Seigneur. 

Le noni d'Anne semble être, après le nom de 
Marie, le nom de la mère par excellence, le nom 
de la mère qui présente à Dieu Penfant. Le nom 
d'Anne se retrouve plusieurs fois dans l'histoire, 
depuis la mère de Samuel et depuis la mère de 
Marie i 



244 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Anne la prophétesse est présente au moment où 
Jésus-Christ est présenté au temple. 

Saint Nicolas, évêque de Myre, eut pour mère 
une femme qui portait le nom d'Anne, et les cir- 
constances de sa naissance rentrent dans les ca- 
ractères et les attributions avec lesquelles ce 
nom semble en rapport. 

Le P. Giry dit dans la Vie de saint Nicolas : 
« Euphémius, homme riche, mais extrêmement 
pieux et charitable, fut son père, et Anne, sœur de 
Nicolas, Pancien archevêque de Myre, fut sa mère. 
Il ne vint au monde que quelques années après 
leur mariage, et lorsqu'ils n'espéraient plus avoir 
d'enfants. Leur miséricorde envers les pauvres 
obtint ce que la nature leur refusait. Un message r 
céleste leur annonça cette heureuse nouvelle, et, 
en leur promettant un fils pour le soulagement de 
leur vieillesse, il les avertit de lui donner le nom 
de Nicolas, qui signifie : victoire du peuple. » 

Voici donc encore une femme qui porte le nom 
d'Anne, et qui, après une longue stérilité, obtient 
un enfant par ses prières et reçoit d'un ange la 
nouvelle que ses désirs, qui venaient de Dieu, sont 
exaucés. 

Le bienheureux Pierre Fourier eut pour père 
Dominique Fourier et pour mère Anne Vaquart. 

Pierre, qui était leur premier-né, <c fut en cette 
qualité, dit le P. Giry, consacré à Dieu par ses 
parents, qui le destinèrent pour cet effet aux 
saints autels dès le berceau, etc. » 

Est-ce par hasard que cette mère qui porte en- 



SAINTE ANNE 245 

core le nom d'Anne offre aussi son fils à Dieu? 
La gravité des noms, dans l'histoire de* plans di- 
vins, ouvre certains horizons sur la solennité du 
Nom adorable, sur le respect dû au Nom de Dieu, 
et plus l'homme entre dans l'intimité des mystères 
éternels, plus le Nom de Dieu grandit dans son 
âme, et plus il s'abîme dans les profondeurs près 
desquelles passe, sans regarder, l'homme vulgaire 
qui nomme Dieu légèrement. 

Anne, mère de Marie, est un des types de la 
prière, de l'attente et de la consécration* 

Anne et Joachim virent s'ouvrir devant eux, 
entre leur mariage et la naissance de Marie, la 
carrière de l'attente. 

La stérilité, honteuse chez les Juifs, pesait sur 
eux de tout son poids. Mais elle pesait d'un autre 
poids, plus lourd que son poids ordinaire. Car elle 
était pour eux en contradiction directe avec leur 
destinée et avec leur désir. Si toutes les femmes 
juives supportaient difficilement la stérilité, comme 
une sorte d'inaptitude à entrer dans le plan divin, 
comme une incapacité d'exaucer le désir du peuple 
et de donner naissance au Messie, quel caractère 
particulier devait prendre cette douleur dans le 
cœur d'une femme comme Anne ? Absorbée dans 
le désir du Messie, élevée par ce désir même aux 
contemplations divines, attirée par la toute-puis- 
sance vers ce désir impérieux, terrible, invincible, 
et arrêtée dans un élan qui était son cœur même 
et sa destinée par une incapacité particulière d'ac 
complir la promesse à laquelle sa vie appartenait, 



à 



246 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

entraînée et xepoussée, elle demandait à Dieu, par 
ordre de Dieu, l'accomplissement des desseins de 
Dieu, et le secours de Dieu tardait à venir, et cette 
prière tardait à être exaucée, et Anne, suspendue 
sur l'abîme,, levait les yeux vers le ciel, et le ciel 
semblait d'airain. Elle se sentait née pour une 
œuvre dont la grandeur l'écrasait, dont la beauté 
l'attirait, dont l'amour la brûlait, et cette œuvre 
restait provisoirement impossible. Dieu lui inspi- 
rait sa prière, et Dieu n'exauçait pas encore la 
prière qu'il inspirait. Dieu voulait, plus qu'elle- 
même, l'accomplissement qu'elle demandait, et 
Dieu ne levait pas l'obstacle qui arrêtait l'accom- 
plissement. Il le pouvait et il tardait à le faire, 
lui qui le voulait et qui est Dieu. 

L'apparence d'une contradiction épouvantable 
entre la volonté de Dieu et la marche des choses 
devait peser sur Anne d'un poids que Dieu voyait ; 
ce poids, c'était sa main, et il tardait à lever sa 
main. Anne et Joachim étaient admirablement unis. 
Que devaient-ils se dire ? Essayaient-ils de se con- 
soler? Chacun d'eux cachait-il sa douleur à l'au- 
tre? Que de prières solitaires durent monter vers 
le ciel avec les parfums du matin, avec les parfums 
de midi, et avec les parfums du soir! — Cepen- 
dant le monde allait son train : les nations se 
noyaient dans leurs pensées vaines et croyaient 
faire de grandes choses. Rome étalait pompeuse- 
ment le faste de ses derniers jours et engraissait 
leur pâture aux vers de son tombeau. La société 
païenne, plus ûère que jamais, se drapait dans sa 



n 



SAINTE ANNE 247 

rhétorique vieillie; on parlait, on se battait, on 
buvait, on massacrait. Marius et Sylla étaient les 
récents souvenirs de cette société; Néron était 
son avenir, et elle se glorifiait de sa puissance, 
et elle ne doutait pas de sa stabilité. Le mal 
triomphait dans la sécurité, et son sommeil était 
paisible. 

Et cependant Anne et Joachim priaient dans la 
maison ou dans les champs. Qui donc savait, qui 
donc soupçonnait que ce désir si humble, si im- 
puissant en apparence, était le plus grand événe- 
ment que vit la terre, le point culminant que le 
monde eût atteint et la plus haute montagne que 
le soleil éclairât ? Profondeur des profondeurs *\ 
Quelle histoire lirons-nous quand nous lirons l'his- 
toire véritable ! 

Cette longue prière d'Anne et de Joachim est un 
des grands souvenirs de l'Humanité ; mais comme 
rfiQHianité est distraite. 11 est bon de suppléer à 
son inattention. Anne veut dire grâce, et Joachim, 
préparât ion du Seigneur. Ce qui se préparait pen- 
dant les années de leur attente, c'est l'Immaculée- 
Conception de Marie, Mère de Dieu. Si nous ne 
connaissons pas en détail tous les jours qui rem- 
plirent ces années et tous les moments qui rem- 
plirent ces jours, nous pouvons, pour nous aider 
à mesurer un peu la préparation, contempler l'œu- 
vre qui se préparait. Celle qui devait naître, c'était 
Marie, Mère de Dieu, le chef-d'œuvre immaculé 
qûè la Trinité contemplait depuis l'éternité dans le 
transport de la joie. Il faut se plonger quelque 



248 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

temps dans la profondeur de l'incompréhensible, 
et arrêter ses regards sur Dieu contemplant dans 
son verbe le type de la Mère de Dieu, pour con- 
cevoir, d'une façon telle quelle, l'œuvre qu'il 
s'agissait d'opérer ; et plus notre conception sera 
haute, plus elle sentira combien elle est imparfaite. 
O Sagesse éternelle l Ipsa conteret caput tuum : 
l'antique promesse qui avait consolé nos premiers 
pères planait sur le monde et son écho vibrait 
d'une vibration particulière dans certains lieux 
et dans certains temps. Même en dehors de la 
tradition pure, la Vierge promise était attendue; 
les Druides pensaient à elle. Si les forêts de la 
Gaule la saluaient d'avance sans savoir son nom, 
comment devait la saluer et l'attendre celle que 
Dieu lui avait choisie pour mère ! La longue et 
immense prière d'Anne et de Joachim me repré- 
sente d'abord l'attente de l'Humanité, attente 
consciente ou inconsciente, l'attente de la race 
d'Adam qui soupirait et demandait la seconde 
Eve. La prière d'Anne et de Joachim me trans- 
porte dans une région encore plus haute et me 
conduit là où les paroles me manquent. Elle me 
conduit dans la région des décrets divins, là ou 
il n'y a pas d'époques, là ou Dieu contemple 
éternellement dans son Verbe le type des créa- 
tures. Je relis alors les paroles que l'Écriture dit 
de la Sagesse, et je dis, comme les marins dans 
la tempête : Sainte Anne, priez pour nous ! 

Quand le regard se promène avec tremble- 
ment, du type éternel de Marie en Dieu, à Marie, 



SAINTE ANNE 249 

fille de sainte Anne qui a vécu dans le Temps, il 
plonge dans deux océans, et je dis, comme les 
marins : Sainte Anne, priez pour nous ! 

Le nom de Joachim, préparation du Seigneur, 
m'oblige à citer quelques lignes du P. ?aber : 
«Gomment se fait-il que la préparation occupe une 
place tellement plus large dans les œuvres du 
Créateur que dans celles de la créature ? Est-ce 
uniquement en faveur de la créature ou n'est-ce 
pas la révélation de quelque perfection dans le 
Créateur ? C'est au moins une donnée sur son 
caractère qui fixe notre attention et n'est pas 
sans exercer une influence sur notre conduite? 
Pourquoi a-t-il été si longtemps à préparer le 
monde pour l'habitation de l'homme ? Dans quel 
but l'antiquité reculée des rochers inanimés ? 
Pourquoi ces vastes époques où croissait une vé- 
gétation gigantesque, comme s'il n'était pas indi- 
gne des soins de son amour de se dépenser en 
richesse et en puissance pour des générations 
d'hommes qui n'étaient pas encore nées? Pour- 
quoi la terre et la mer ont-elles été séparées, 
puis séparées de nouveau, et encore, et encore? 
A quelle fin ont servi ces périodes séculaires où 
des monstres énormes peuplaient les mers et où 
des êtres effrayants rampaient sur les continents? 
Pourquoi l'homme est-il né si tard dans cette 
époque où ont vécu ces animaux parfaits dans 
leurs espèces, qui étaient ou ses prédécesseurs 
ou ses contemporains ? Pourquoi la terre devait- 
elle être un tombeau si rempli de dynasties dé- 



250 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

trônées et de tribus éteintes, avant que la véri- 
table vie, .pour laquelle elle avait été créée, fût 
appelée à l'existence à sa surface ? qui pourra le 
dire? Peut-être n'en fut-il ainsi. Mais, s'il en fut 
ainsi, ce fut sa volonté. Le délai de l'Incarnation 
est parallèle à ce que la géologie prétend nous 
révéler de l'arrangement, de l'ornementation de 
notre planète, et des retouches qui y furent faites, 
si l'on peut appeler retouches ce qui n'était cer- 
tainement que le développement d'une vaste et 
tranquille uniformité (i). » 

Ces hautes pensées dn P. Faber peuvent éclai- 
rer d'une lueur tremblante les ténèbres qui enve- 
loppent saint Joachim, préparation du Seigneur. 
Dieu préparait en lui un nouveau inonde, une 
création nouvelle qui devait s'appeler Marie, c'est- 
à-dire l'abîme. 

Peut-être, si nous entendions parler pour la 
première fois de ces choses, nous apparaîtraient- 
elles avec plus de majesté. Peut-être faudrait-il 
en entendre parler tous les jours. Peut-être fau- 
drait-il en entendre parler tous les jours pouï la 
première fois. Ceux qui ont le sens des choses 
éternelles me comprendront. C'est un de leurs 
privilèges d'être nouvelles tous les jours, parce 
que tous les jours peuvent nous plonger plus pro- 
fondément dans leurs profondeurs et nous élever 
plus haut sur leurs hauteurs. 

Ceux qui ont de grandes destinées ont ordinai- 

(i) Bethléem^ par le P< Faber, 



SAINTE ANNE 251 

rement porté la honte quelque temps, avant d'ar- 
river à la gloire. Souvent cette honte est en con- 
tradiction directe avec le genre de gloire qui les 
attend. Les faveurs de Dieu, avant d'éclater, on 
été quelque temps invraisemblables. 

Il y a dans l'âme surnaturalisée des instincts 
extraordinaires qui reposent à des profondeurs 
inconnues. En général, les chrétiens ne savent 
presque rien de sainte Anne : les détails qu'on 
peut avoir sur elle ne sont ni complets, ni popu- 
laires. Mais, vis-à-vis d'elle, si la connaissance 
est rare, la confiance ne l'est pas. Peu de chré- 
tiens peuvent mesurer, même de très loin, peu de 
chrétiens peuvent même songer à mesurer l'a- 
bîme où elle a vécu, la hauteur, la largeur, la 
profondeur de sa contemplation. Peu de chré- 
tiens jettent les yeux vers les hauteurs où elle 
habitait, à une distance inconnue. des bruits de la 
terre et des pensées des hommes, préparant 
dans le désert de sa gloire l'Immaculée-Concep- 
don; et cependant les chrétiens sont inclinés vers 
celle qu'ils ignorent par une confiance simple, 
immense et tendre. Que sentent-ils confusément 
en elle? La grandeur. Et partout où nous sentons 
la grandeur, nous allons avec confiance. Quelque 
chose nous dit que la grandeur est miséricor- 
dieuse, et que l'abîme a toujours pitié ! Quicon- 
que sent la hauteur quelque part sent aussi la 
compassion; et quelquefois l'homme a le senti- 
ment distinct de la compassion et le sentiment in- 
distinct de la grandeur. Cependant, c'est ce dernier 



252 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

qui produit l'autre. Plus haute est l'idée de l'Etre 
de Dieu, plus haute est l'idée de sa Miséricorde. 
Et comment la bonne volonté se défierait-elle de 
Celui à qui appartient la gloire? 



CHAPITRE XXIV 

SAINTE HÉLÈNE 



Le vieux monde s'écroulait. Il avait eu l'air 
éternel, ce vieux monde romain. Mais son heure 
était venue. Il s'était affaissé sous son propre poids. 
Après l'affaissement, la mort ; après la mort, la 
décomposition. Tacite lui-même, qui n'avait pour- 
tant que la vue naturelle, avait lu pendant l'orgie, 
sur les murailles du palais maudit, le Mane The- 
cel Phares des civilisations condamnées. 

Le vieux monde romain n'existait plus. Ayant 
violé les lois de la vie et les lois de la mort, il 
subissait les lois de la pourriture. 

Or, il y avait dans la Grande-Bretagne un petit 
roi nommé Coël. Coël eut une fille qu'on appela 
Hélène. Sa première distinction fut celle de la 
beauté. 

L'histoire ancienne s'ouvre à Hélène, femme de 
Ménélas, qui alluma la guerre de Troie. L'histoire 
ancienne finit réellement, en même temps que le 
monde païen, à Hélène, fille de Coël, impératrice, 
mère de Constantin. 

Les relation» de l'Orient et de l'Occident suivi* 



254 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

rent deux fois la destinée des deux Hélènes. Grâce 
à elles deux, deux civilisations prirent naissance. 
Et dans les deux cas, ce fut la beauté des deux 
Hélènes qui changea le cours des choses humaines. 

Vers Fan 275, Constance Chlore, qui n'était en- 
core que général, fit un voyage en Angleterre. 
Il vit Hélène, fut frappé de sa beauté célèbre, et 
l'épousa. 

D'après une autre tradition, au lieu d'être prin- 
cesse, elle tenait un hôtel. Quoi qu'il en soit de 
sa naissance, Constance Chlore, dès qu'il la vit, 
la demanda en mariage. 

La première de ces deux traditions est la plus 
commune, la seconde est peut-être la plus histo- 
rique. Autrefois, comme on ne savait pas Phistoire, 
tout paraissait clair : on ne doutait de rien, parce 
qu'on ignorait tout. On apprenait l'histoire aux 
hommes comme dans les pensions aux petites filles. 
Maintenant on veut savoir l'histoire vraie et vivante, 
l'histoire réelle et non fantaisiste. Et, quand on 
étudie profondément, on voit naître les obscurités. 

Constantin naquit. Il parait certain que Constance 
Chlore répudia Hélène quand il monta sur le trône» 
Mais il est certain aussi qu'au moment de sa mort 
il écarta du trône les fils de sa seconde femme et 
donna l'empire à Constantin. 

Mais à quelle époque Hélène devint-elle sainte 
Hélène? A quelle époque embrassa-t-elle le chris- 
tianisme ? 

Sur ce point, obscurité complète. Une histoire^ 
probablement apocryphe, nous la représente enebré 



1 



SAINTE HÉLÈNE 255 

païenne au moment où Constantin posa le christia- 
nisme sur le trône. Eusèbede Ce sarée appuie cette 
version. Mais elle est réfutée par saint Paulin, 
évêque de Nôle, ancien préfet de Rome et consul. 
D'après saint Paulin, qui représente à ce sujet la 
plus sérieuse autorité, ce fut au contraire sainte 
Hélène qui convertit Constantin. 

Indépendamment des raisons historiques et de 
l'autorité de saint Paulin, je me range à cette opi- 
nion, attiré et convaincu par une raison plus pro- 
onde. 

Voici une des lois de l'histoire : tout événement 
commence par une femme. C'est la femme qui 
entraîne l'homme, c'est la femme qui donne la vie 
ou la mort. Il est conforme à la nature des choses 
qu'Hélène ait entraîné Constantin. Il est contraire 
à la nature des choses que Constantin ait entraîné 
Hélène. 

Les événements ont un point de départ apparent, 
qui est l'homme. Ils ont un point de départ réel, 
qui est la femme. Cela est surtout vrai des événe- 
ments religieux. 

Enfin Constantin vit le Labarum : Hoc signo vin- 
ces ,« tu vaincras par ce signe». La croix se présenta 
d'elle-même. Elle apparut signe de victoire, et de- 
vint l'étendard des nations. Qu'allait-il arriver si 
Constantin eût été absolument fidèle ? Qu'allait-il 
arriver si l'histoire, au lieu d'écrire Constantin, 
eût écrit saint Constantin ? Qu'allait-il arriver si la 
parole qui canonise eût atteint cet homme étrange? 
La face du monde eût été changée. Les siècles 



256 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

futurs eussent été baignés dans une aurore qui leur 
manque. Il fallait que le premier empereur chrétien 
fût grand de toute manière. Il fallait que le chris- 
tianisme s'emparât de lui, Pinformât tout entier, 
et que lui-même informât l'empire; et ceci se pou- 
vait. Mais il manqua à l'immensité de sa situation. 
Premier empereur chrétien, il devait à l'histoire 
un exemple qu'il ne lui donna pas. Il devait à sa 
famille humaine un héritage qu'il ne lui laissa pas. 
Il devait à la mémoire des générations un trésor 
de souvenirs qui périt avant de naître et se dis- 
sipa avant de se former. Comme son christianisme 
fut extérieur, superficiel, incomplet, Constantin 
forma un monde extérieurement, superficielle- 
ment, incomplètement chrétien; car alors on pou- 
vait dire : 

Régis ad eœemplar totus componitur orbîs. 

Et le christianisme superficiel de ce monde su- 
perficiel n'eut pas la vertu d'informer l'avenir, et 
peut-être à l'heure qu'il est, (je dis peut-être, il 
faudrait dire certainement) l'Europe souffre des 
infidélités de son enfance; l'Orient et l'Occident 
souffrent des chutes d'un homme qui eut un instant 
dans sa main puissante et fragile le redoutable 
pouvoir de les réconcilier. Redoutable, en effet, 
puisqu'il ne s'en servit qu'imparfaitement. 

Il n'y eut là qu'une figure qui demeura blanche 
à jamais: ce fut celle de l'Impératrice-mère. 
Sainte Hélène se servit de toute son influence sur 
l'Empereur et sur l'Empire. Cette influence fut 
réelle; mais on dirait que Constantin, qui lui obéis- 



SAINTE HÉLÈNE 257 

sait souvent, lui obéit surtout quand il s'agit d'é- 
lever des temples matériels, des temples de pierre. 
Certes, c'était beaucoup, mais c'était insuffisant. 
Les temples des idoles furent fermés, les églises 
catholiques furent bâties. 

Cependant Arius paraissait, Arius îe sophiste 
par excellence, l'homme subtil, le trompeur, Arius, 
qui fut l'ennemi personnel, l'ennemi intime de la 
vérité. Les évêques s'assemblèrent à Nicée. La 
grande voix de saint Athanase rendit le témoignage 
que les siècles répètent. Les lèvres humaines ap- 
prirent son credo. Constantin parut au Concile. 
Athanase, qui n'était encore que diacre, remporta 
sur les ariens l'immortelle victoire qui kii valut, 
parmi tant d'autres honneurs, la haine implacable 
de ses ennemis. Cette haine s'adressa à l'empereur 
pour persécuter le théologien. Athanase, appelé 
désormais au siège d'Alexandrie, fut accusé par 
Constantin. Et Constantin, le premier empereur 
chrétien ; Constantin, qui avait entendu au concile 
de Nicée les paroles de la vérité éternelle, et qui 
les avait recueillies des lèvres d' Athanase ; Cons- 
tantin, fils de sainte Hélène , Constantin céda. Atha- 
nase accusé lui demanda une audience et ne put 
l'obtenir. Les ariens avaient gagné les gardes du 
palais, qui empêchèrent le saint d'approcher. Atha- 
nase, destitué et condamné par ses calomniateurs, 
attendit l'empereur dans une rue, et le saisissant 
au passage : « Sire, dit-il, je ne demande qu'une 
chose ; que ceux qui m'ont condamné comparais* 

17 



258 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

sent devant votre Majesté, afin que je les con- 
fonde en votre présence ! » 

Mais Constantin était séduit. Il condamna saint 
Athanase k l'exil. « Le Seigneur, répondit saint 
Athanase, jugera entre vous et moi. » En effet, le 
Seigneur a jugé : les paroles de saint Athanase 
demeurent éternellement. Qu'est devenu l'empire 
de Constantin? Saint Antoine, du fond de son dé- 
sert, écrivit à l'empereur en faveur de saint Atha- 
nase, et écrivit inutilement. La mission de Cons- 
tantin était trahie. Le poids de cette trahison 
pesa sur le monde entier. 

Sainte Hélène, qui exerçait sur la vie spirituelle 
de l'empire une influence considérable, voulut 
entreprendre le voyage de Jérusalem, pour 
découvrir la vraie croix. 

Constantin avait vu le Labarum. Sa mère se 
sentit poussée à rechercher l'instrument matériel 
dont la vertu spirituelle avait été révélée à son fils. 
Si l'on songe à ce qu'il y a de mystérieux dans les 
objets matériels et dans la vertu spirituelle qui 
peut y être attachée, on sera frappé du nombre de 
bienfaits publics et particuliers dont nous sommes 
redevables à sainte Hélène. Le voyage de Jérusalem, 
difficile encore aujourd'hui, était alors presque 
impraticable. Sainte Hélène n'était plus jeune. La 
construction des églises, pour laquelle elle avait 
une véritable vocation, l'occupa dans o# voyage, 
comme elle l'occupait partout* Elle en fit cons- 
truire une à Bethléem, une autre sur le Calvaire, 
une autre sur la montagne des Oliviers. Constantin 



k 



SAINTE HÉLÈNE 259 

ouvrît ses trésors et dit à sa mère d'y puiser. Une 
certaine magnificence accompagna toujours cet 
homme singulier. 

Quant à sainte Hélène, elle pénétrait plus inti- 
mement dans l'esprit des mystères. Ayantassemblé 
les vierges de Jérusalem, l'impératrice leur offrit 
un grand repas, où elle les servit elle-même en 
qualité de domestique. Quelle impression devait 
produire un acte de cette nature sur cette société 
idolâtre et cruelle, qui avait tant méprisé ses 
esclaves et tant adoré ses maîtres ! 

La recherche de la vraie croix n'était pas une 
facile entreprise. 

La Croix avait remplacé les aigles sur les ban- 
nières impériales. La monnaie publique de l'em- 
pire était marquée à son effigie. Après la défaite 
de Maxence, Constantin se fit représenter tenant 
à la main un globe d'or surmonté d'une croix. La 
reconnaissance de Constantin envers la Croix, par 
laquelle il avait vaincu, était sincère, mais bornée. 
C'était la reconnaissance d'un barbare, reconnais- 
sance qui s'arrêtait trop aux pompes extérieures. 
Cette reconnaissance, qui ne l'avait pas préservé 
de l'injustice, n'avait pas pénétré le fond même de 
l'âme et du gouvernement. Mais il y avait une 
sainte dans la famille impériale ; celle-là eut une 
vision. Sainte Hélène apprit par révélation le lieu 
où avait été enfouie la vraie croix. Elle fit creuser 
le lieu indiqué, et les ouvriers découvrirent plu- 
sieurs clous et trois croix. Les croix des deux 
larrons avaient été confondues avec la croix de 



260 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Jésus-Christ. Comment les distinguer ? Saint Ma- 
caire, patriarche de Jérusalem, vint au secours 
de sainte Hélène. Il assembla le peuple entier, 
lui ordonna de se mettre en prières, fit toucher 
à une femme mourante,abandonnée des médecins, 
la première croix ; la malade n'éprouve rien ; 
puis la seconde croix, la malade n'éprouve rien ; 
puis la troisième croix, la malade est guérie. 
Rufin et saint Théophane parlent de cette guéri- 
son. Saint Paulin parle de la résurrection d'un 
mort ; Nicéphore atteste les deux miracles. 

Sainte Hélène envoya les clous à Constantin. 
Elle laissa le bois de la Croix à Jérusalem. Plus 
tard, quand les infidèles s'emparèrent de la ville, 
ils voulurent brûler cette relique insigne, arra- 
chée par sainte Hélène aux entrailles de la terre, 
et par Héraclius aux mains des Perses. Alors 
l'Eglise partagea la Croix, afin de diviser les ris- 
ques et de ne pas l'exposer tout entière à l'in- 
cendie. 

Le roi des Géorgiens en reçut un fragment ; sa 
femme l'envoya plus tard en France, et Notre- 
Dame-de-Paris le possède encore. 

La vraie croix fut dans la suite des siècles 
extraordinairement divisée. 

Son œuvre accomplie, sainte Hélène quitta Jé- 
rusalem. Mais son voyage tout entier fut illustré 
par ses bienfaits. Partout où elle passait elle éle- 
vait une église, elle secourait les pauvres, elle 
consolait les malheureux, elle ouvrait les portes 
des prisons. La délivrance des captifs semble 



SAINTE HÉLÈNE 261 

avoir été une de ses œuvres et une de ses gloires. 
Il y a beaucoup de liberté et de magnificence dans 
le caractère de sainte Hélène. L'impératrice avait 
les mains ouvertes : elle passait en faisant du 
bien. 

Constantin fit à sa mère une superbe réception, 
et prit pour lui une très petite parcelle de la 
croix, et en donna à la ville de Rome un frag- 
ment considérable. 

Sainte Hélène voulut porter elle-même à Rome 
le présent de Constantin. Son voyage fut marqué 
par un épisode singulier. En passant par la mer 
Adriatique, l'impératrice entendit raconter les nau- 
frages effrayants dont cette mer était le théâtre, et 
l'impression qu'Hélène en reçut fut si profonde 
qu'elle jeta à l'eau un des clous de Jésus, un des 
clous qu'elle apportait de Jérusalem. Elle voulait 
calmer à jamais les tempêtes de cette mer dange- 
reuse, et il paraît qu'elle y parvint. Saint Grégoire 
de Tours, qui rapporte cet incident, au livre de 
la Gloire t des martyrs, chap. vi, ajoute que depuis 
ce jour la mer Adriatique à changé de caractère 
et perdu sa fureur. 

Ce fut le dernier des voyages de sainte Hélène. 
Nicéphore dit expressément qu'elle mourut à 
Rome. Ses fils et ses petits-fils, probablement 
sur la nouvelle de sa maladie, vinrent la rejoindre. 

Constantin et les princes ses fils, déjà proclamés 
par lui Césars, entouraient le lit de l'impératrice- 
mère. Elle fit à Constantin ses dernières recom- 
mandations. Ses paroles suprêmes suppliaient 



262 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

l'empereur d'avoir soin de PEglise et de la Jus- 
tice, Elle lui donna enfin sa dernière bénédiction, 
et sa main était, quand elle mourut, dans la main 
de l'empereur. 

Son corps fut déposé en grande pompe dans un 
sépulcre de porphyre. 

Quant aux reliques de sainte Hélène, la plus 
grande incertitude règne sur leur destinée. D'a- 
près Nicéphore et Eusèbe, elles auraient été trans- 
portées à Constantinople. D'après d'autres auteurs, 
elles auraient été laissées à Rome. 

Sainte Hélène est une grande figure historique. 
La nature et la grâce lui firent les dons de la 
magnificence. Elevée sur le trône du monde, sans 
aucune chance naturelle d'y jamais parvenir, elle 
eut le singulier honneur d'y asseoir avec elle, et, 
pour la première fois, le christianisme. Sa beauté, 
qui l'avait désignée au choix de Constance, fut le 
moyen dont Dieu se servit. Son nom illustre et 
vénéré eût peut-être marqué, la date d'une très 
grande époque, si Constantin eût été fidèle. Je le 
répète en finissant, nul ne peut savoir quel chan- 
gement eût subi la destinée des empires si les 
peintres modernes avaient eu l'occasion de poser 
l'auréole sur la tête de Constantin, si le nom de 
l'empereur eût été consacré, comme le nom de 
sa mère, par la parole qui canonise^ 



CHAPITRE XXV 



L INVENTION DE LA SAINTE CHOIX 



Un intérêt immense, et Ton peut dire un intérêt 
grandissant, s'attache aux reliques de la Passion. 
Plus les siècles passent, plus le temps creuse 
l'abîme qui nous sépare des jours de la Rédemp- 
tion, plus nous éprouvons le besoin de voir et de 
toucher les objets qui viennent jusqu'à nous, sanc- 
tifiés alors et honorés depuis lors. On dirait qu'ils 
nous rapprochent un peu des origines saintes dont 
le temps nous éloigne; et plus l'œuvre de celui-ci 
grandit, plus l'œuvre de ceux-là devient précieuse 
et nécessaire. On dirait une œuvre de réparation. 
Nous sommes ainsi faits que nous avons besoin 
d'objets sensibles; et plus la chose dont il s'agit 
est spirituelle dans son essence et lointaine dans 
son histoire, plus le besoin de voir et de toucher 
les objets qui la rappellent est vif et profond 
chez nous. 

Après la découverte que venait de faire sainte 
Hélène, Constantin défendit de crucifier jamais 
les malfaiteurs. La Croix, jadis infâme, était de- 
venue le signe réservé de la gloire. 

Quand Moïse levait les bras, elle était déjà le 



•fiÉÉMîiH 



Îd64 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

signe de la victoire ! Le grand prophète hébreu 
rainait un signe de croix; il priait les bras en 
croix ; et David avait dit que l'élévation de ses 
mains était le sacrifice du soir. 

La Croix avait été plantée au fond de tous les 
mystères, avant d'être plantée sur le Golgotha. 
Mai» elle n'avait pas été reconnue; et il fallut le 
Calvaire pour qu'elle devînt une évidence. 

'Jnand Moïse priait, pendant la bataille, lesbras 
levés, et quand la victoire, obéissant à ses mou- 
vements, semblait exiger de lui, pour rester fidèle 
aux Hébreux, qu'il restât fidèle lui-même à l'atti- 
tude que la croix impose, la voix qu entendit Cons- 
tantin aurait pu être déjà devinée ; mais elle 
attendait, pour retentir,que la réalité eût remplacé 
les figures: elle attendait que le Calvaire eût pris 
place dans l'histoire pour dire à l'Empereur : 
Hoc slgno vinces. 

Une série de siècles finit à la Croix, une série 
de siècles commence à la Croix ; rien n'est indif. 
férent de ce qui la concerne, et nos lecteurs nous 
sauront gré des détails que nous leur donnerons 
sur l'histoire exacte du bois dont elle fut faite. 

Les choses chrétiennes trouvent toujours, dans 
les traditions de l'humanité, de profonds échos qui 
s'éveillent quand on les touche. Ainsi une sibylle 
s'était écriée autrefois : O bois triomphant t 

Dans les hiéroglyphes égyptiens, la croix était 
un signe de vie et de santé. 

Dans la démolition du temple de Sérapis, on 
trouve des croix gravées sur les pierres. 



l'invention de la sainte croix 265 

Le récit de l'invention de la vraie croix est 
connu. Il est essentiellement historique. Eusèbe, 
saint Cyrille, saint Ambroise, Théophane, Rufin, 
Paulin, Nicéphore, Callixte,etc.,etc, sont là pour 
lui donner toutes les garanties de l'authenticité 
la plus indiscutable. 

Mais ce qui est fort ignoré et fort intéressant, 
ce sont les détails qui nous sont fournis par l'é- 
rudition sur la croix elle-même, sa forme, sa na- 
ture, et sur les autres instruments de la Passion. 
Luther et Calvin se sont beaucoup moqués du 
trop grand nombre de parcelles détachées de la 
vraie croix. Cinquante hommes, dit celui-ci, ne por- 
teraient pas le bois qu'on nous fait prendre pour 
le bois de la vraie croix. De tous ces morceaux 
de bois réunis, dit celui-là, on ferait la charpente 
d'un immense bâtiment. 

. Or, un tableau a été fait de toutes les parcelles 
de la vraie croix dispersées dans le monde. 

Ces parcelles sont généralement presque imper- 
ceptibles. Leur nombre et leur volume ont été dé- 
terminés. Le total des reliques connues donne en- 
viron cinq millions de millimètres. Les reliques 
inconnues, celles qui se trouvent dans de petites 
églises et chez beaucoup de particuliers, sont sans 
doute plus nombreuses ; mais elles sont aussi 
beaucoup plus imperceptibles. Pour les évaluer 
approximativement, on a triplé le chiffre qui était 
fourni par les reliques connues. On avait cinq mil- 
lions ; on a porté le chiffre approximatif à quinze 
millions. 



266 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Mais voici où la recherche prend un intérêthis- 
torique très sérieux. D'après de nombreuses don- 
nées, très authentiques et très précises, puisées 
aux sources et vérifiées par l'examen, la croix de 
Jésus-Christ, dont i'énormité est mesurée et at- 
testée par la grosseur de quelques-uns de ses frag- 
ments, la croix de Jésus-Christ devait avoir en- 
viron cent soixante dix-huit millions de millimè- 
tres cubes. 

Donc, les quinze millions de millimètres aux- 
quels on peut évaluer à peu près la somme des 
reliques existantes ne feraient pas la dixième 
partie de la croix totale. 

D'après une tradition très ancienne, rapportée 
par Fretser, le montant de la croix avait près 
de cinq mètres de hauteur et la traverse près 
de trois mètres. 

D'après des calculs fort ingénieux, appuyés 
sur de judicieuses considérations, le poids de la 
croix devait être d'environ quatre-vingt-dix kilo- 
grammes. 

D'après une tradition rappelée par la table 
qui se trouve dans le cloître de Saint-Jean de 
La Iran, Jésus-Christ était d'une très haute stature. 

Le calcul de cette stature s'exprimerait dans 
notre langage actuel par un mètre quatre-vingt- 
qualre centimètres. Simon le Cyrénéen, plus 
petit, était placé derrière Jésus. 

M. Rohault, auquel nous devons la plupart des 
travaux qui ont pour but d'explorer, s'il est 
permis de s'exprimer ainsi, les reliques de la 



l'invention de la sainte croix 267 

Passion, a consacré une partie de sa vie à ces in- 
téressantes recherches. 

Il a fouillé toute l'histoire, il a fait revivre mille 
figures oubliées. Il leur a demandé compte de 
tout ce qu'elles avaient vu passer devant elles. 11 
a littéralement interrogé les siècles, et les siècles 
ont répondu. 

La correspondance d'Auseau et de Solon, alors 
archevêque de Paris, donne de précieuses indica- 
tions sur l'état des reliques de la Passion au sep- 
tième siècle. D'après les documents qu'elle nous 
fournit, après la mort d'Héraclius en 636, l'église 
du Saint-Sépulcre fut en partie brûlée par les en- 
nemis ; les Chrétiens, pour sauver la vraie croix, 
la divisèrent et la partagèrent entre plusieurs 
pays. Cette première division donna de grandes 
reliques à Constantinople, à l'île de Chypre, à 
l'île de Crète, à Antioche, à Edesse, à Alexandrie, 
à Ascalon, à Damas, à Jérusalem, à la Géorgie. 

En 1181, à la bataille de Tibériade, les musul- 
mans s'emparèrent de la croix de Saint-Jean- 
d'Acre, portée par l'évêque. Morand, dans son 
histoire de la Sainte-Chapelle, raconte les malheurs 
de cette journée. En 1191, après la prise de Saint* 
Jean-d'Acre, Philippe-Auguste et Richard se firent 
remettre cette croix. Au sac de Constantinople, 
en 1204, les spoliateurs dédaignèrent les reliques ; 
mais la partie chrétienne de la population les re- 
cueillit et les abrita, mais les abrita en les parta- 
geant encore. 

Le doge de Venise, Dandolo, prit cette partie 



268 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

de la vraie croix que Constantin avait, dit-on, 
l'habitude de porter sur lui dans la guerre. 

Raoul, patriarche de Jérusalem, partit d'Acre, 
emportant avec lui une autre portion de la vraie 
croix. 

Les siècles ne pouvaient augmenter le trésor 
des reliques insignes; mais ils ont pu le diminuer 
et ils Pont fait. L'impiété et l'indifférence, le 
crime, la guerre et le sacrilège, en mutilant le 
corps mystique du Christ, qui est l'Eglise, ont 
mutilé aussi sa croix. Plus ils ont dispersé et 
dissipé les âmes rachetées par son sang, plus ils 
ont dispersé et dissipé les reliques de sa croix, 
tachées de son sang. Dépositaires infidèles, les 
siècles ne rendent pas tout ce qu'ils ont reçu ; 
les trésors qu'on leur a confiés ont diminué entre 
leurs mains. 

Sainte Hélène, pendant la tempête qu'elle ren- 
contra en traversant l'Adriatique, jeta dans la mer 
un des clous delà Passion, un de ces clous qu'elle 
avait rapportés, avec la croix, de Jérusalem. C'était 
pour calmer la mer, et la mer se calma. 

D'après saint Ambroise, Constantin plaça un des 
autres clous dans le diadème qu'il portait aux jours 
solennels. 

L'église métropolitaine de Paris possède deux 
clous : l'un provient de l'abbaye de Saint-Denis, 
l'autre de l'abbaye de Saint-Germain de? Prés. 

Au moment où il entra en possession de ces dons, 
Mgr de Quélen, archevêque de Paris, remarqua 
un petit morceau de bois adhérant à l'un d'eux. 



l'invention de la sainte croix 269 

Ce petit morceau de bois fut examiné à la loupe 
et reconnu pour être de même nature exactement 
que le bois de la vraie croix qui appartient à l'é- 
glise métropolitaine. 

Le bois de la vraie croix est d'essence résineuse. 
La croix du bon larron a été reconnue comme 
appartenant à l'espèce du sapin. Il est à peu près 
certain que la croix de Jésus-Christ, taillée en 
même temps et dans le même lieu, vient de In 
même espèce d'arbre. 

L'histoire de la couronne d'épines est assez con- 
nue dans son ensemble, mais fort ignorée dans 
ses détails. Ici encore M. Rohault de Fleury & 
rendu de grands services à l'érudition. 

La couronne d'épines, conquise par Baudouin à 
la prise de Constantinople, en 1205, engagée aux 
Vénitiens en 1228 ; fut reçue par saint Louis près 
Sens, le 10 août 1239. 

Portée à la Bibliothèque nationale en 1 794, elle 
fut restituée à l'église métropolitaine, par ordre 
du gouvernement, le 26 octobre 1804. 

D'après M. Rohault de Fleury, la couronne 
que possède Notre-Dame est plutôt une couronne 
de joncs qu'une couronne d'épines. Le cercle de 
joncs, trop large pour être adapté seul à la tête 
de Jésus-Christ, servit seulement de support à la 
couronne d'épines. Celle-ci, toujours d'après les 
recherches très scientifiques et très spéciales de 
M. Rohault de Fleury, couvrait toute la tête et se 
rattachait au cercle de joncs. 

Cette découverte intéressante réfuterait ceux 



... 1 



270 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

qui nient Pauthenticité de la couronne possédée 
par Notre-Dame, déclarant que d'aubes épines se 
trouvent dans d'autres églises, et que celle-ci n'a 
pas d'authenticité, puisqu'elle n'est pas partagée 
et que la vraie couronne d'épines a été partagée 
Celle-ci est entière, parce qu'il y en avait deux. 
Les épines proprement dites, qui se trouvent par- 
ticulièrement à Pise, à Trêves, à Bruges, ne sont 
pas de même nature que la couronne de Notre- 
Dame. Elles appartiennent au végétal qui porte le 
nom de Rhamnus. 

Et voici quelque chose de fort remarquable : 
cette constatation scientifique est faite par l'Ecri- 
ture, au livre des Juges, chap. ix, verset i4 : 
Dixeruntque omnia ligna ad Rhamnum ; Veni 
et împera super nos. 

Les arbres, dans la parabole de Jonathan, cher- 
chent unroi. Ils s'adressent à l'olivier et lui offrent 
l'empire. L'olivier refuse. Ils s'adressent au figuier 
le figuier refuse. Us s'adressent à la vigne : la 
vigne refuse. Ils s'adressent au Rhamnus : le Rham- 
nus accepte. 

Il y a quelque chose de tout à fait singulier 
dans cette souveraineté végétale donnée au Rham- 
nus ; et le Rhamnus est devenu l'instrument qui 
a écrit autour du front de Jésus-Christ sa souve- 
raineté en lettres de sang. La couronne de Notre- 
Dame se compose de petits joncs réunis en fais- 
ceaux. Les joncs sont reliés par quinze ou seize 
attaches. Un fil d'or court au milieu des attaches 
pour tout consolider. 



_^J 



l'invention de la sainte croix 271 

On sait que l'escalier du palais de Pilate fut 
transporté à Rome par sainte Hélène en 326. L'ha- 
bitude de le monter à genoux date de saint Léon 
IV. 

Quant au roseau de dérision placé, en guise de 
sceptre, entre les mains de Jésus-Christ, Florence 
et la Bavière en possèdent quelques fragments. 
Mais en réunissant tous les fragments connus, on 
est bien loin d'avoir un roseau complet. 

Ici donc, comme ailleurs, nous trouvons ce ca- 
ractère général : les reliques se perdent au lieu 
de se multiplier. Au lieu d'en avoir trop, nous n'en 
avons pas assez. 

Selon Grégoire de Tours, la sainte lance fut 
transportée de Jérusalem à Constantinople du 
temps d'Héraclius. En 1^92, Bajazet envoya une 
partie de la lance à Innocent VIII, qui la plaça à 
Saint-Pierre de Rome. La pointe manquait. Elle 
est en France, dit Bajazet. Benoît XIV réussit à 
faire venir de Paris la pointe, que Baudouin avait 
en effet donnée à saint Louis : on adapta la pointe 
à la lance, et l'adaptation fut satisfaisante. 

D'après saint Grégoire de Nazianze, saint Pau- 
lin, saint Grégoire de Tours, la colonne à laquelle 
Jésus-Christ fut lié pendant la flagellation était 
gardée à Jérusalem, sur le mont Sion. Maintenant 
cette colonne se voit à Rome, à travers un gril- 
lage de fer, dans l'église de Sainte-Praxède. 

Une relique moins célèbre est le bandeau dont 
on couvrit les yeux de Jésus-Chrit dans la maison 
de Caïphe. 



27Î5 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Cette scène est quelquefois oubliée, à cause de 
l'horreur des scènes qui la suivent. On commença 
à lui voiler la Face, à le souffleter et à lui deman- 
der qui le frappait. 

La cruauté et l'ironie n? se quittent jamais Tune 
l'autre dans les scènes de la Passion. La cruauté 
fait quelquefois oublier l'ironie. Mais Fironie est 
toujours là. Oui fa frappé? Cette question ajoute 
à l'horreur <lu soufflet. 

C'est la petite église de Saint-Julien de Seine- 
fjnrde qui possède depuis plusieurs siècles la 
relique insigne du saint bandeau. 

Le temps passe, le monde vieillit, chaque siècle 
fait des ruines. Il est important de considérer ce 
qui est parvenu jusqu'à nous et de rappeler au 
Souvenir des hommescelles de leurs richesses aux- 
quelles ils pensent le moins. 



CHAPITRE XXVI 



SAINT BERNARD 



I 

Quelques hommes ont reçu le don de résumer 
un siècle en eux. Ces hommes sont rares ; on les 
compterait sans fatigue. "] L'un d'eux s'appelait 
saint Bernard. 

Il porta le douzième siècle en lui, et il ne le 
porta pas sans douleur. Chose remarquable ! les 
hommes extérieurs, dont la vie se passe dans le 
tapage du dehors, que Bossuet nomme « l'ensor- 
cellement de la bagatelle, » ces hommes n'ont 
presque jamais le temps, ni la science, ni le cou- 
rage, ni la présence d'esprit que réclament ces 
soins multiples auxquels ils se sont consacrés. Ils 
périssent avant d'avoir accompli quoi que ce soit ; 
et après s'être oubliés eux-mêmes pour les choses 
du dehors, ils oublient les choses du dehors pour 
eux-mêmes. Mais, après s'être oubliés au point de 
vue des réalités, ils se recherchent et se retrouvent 

i. Œuvres complètes, traduites en français. Chez Victor 
Palmé. 

18 






274 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

au point de vue des vanités. Voici un homme, au 
contraire, qui entra dans la vie comme dans un 
temple, avec recueillement. La mère, avertie avant 
sa naissance qu'il s'agissait d'un homme extraor- 
dinaire, le regarda, avant qu'il fût au monde, 
comme quelque chose de sacré. L'austérité le pré- 
céda , le reçut, l'accompagna, le suivit sur la 
terre, et quand il tut allé se reposer ailleurs, elle 
s'établit là où elle vit la trace de ses pas, et de- 
manda asile à ses disciples. Bernard entendait 
sans entendre, voyait sans voir, mangeait sans 
goûter. On dit communément qu'il ne distinguait 
pas le sang du beurre. Il buvait de l'huile au lieu 
d'eau. Au bout d'un an de noviciat, il ne savait 
pas si la pièce destinée au dortoir était plate ou 
voûtée; Il ne savait pas s'il y avait des fenêtres 
au bout de l'oratoire où il priait tous les jours. 

Or, c'est ce même homme, l'auteur du traité 
tiur la Considération, le commentateur du Can- 
tique des Cantiques, le fondateur de l'abbaye de 
Clairvaux, c'est cet homme intérieur, profond, 
préoccupé, recueilli, sépare et absorbé, qui fut 
le plus grand homme d'affaires de son siècle, et 
l'un des plus grands hommes d'affaires qu'il y ait 
eu dans tous les siècles. Donoso Cortès disait, il y 
a quelques années, que s'il avait à traiter avec les 
hommes du dehors l'affaire la plus épineuse qui 
fût au monde, il chercherait le plus mystique des 
hommes, pour conseil et pour directeur. Ce que 
Donoso Cortès disait il y aquçlques années, saint 
Bernard le prouvait, il y a quelques siècles, par 



SAINT BERNARD 275 

son exemple. Ce grand absorbé s'occupait de tout 
et de tous. II est impossible d'écrire l'histoire de 
sa vie, sans écrire celle du monde entier pendant 
sa vie. 

La belle traduction de ses œuvres qui paraît 
maintenant sous le patronage de Mgr PEvêque de 
Versailles est précédée de sa Vie, écrite par le 
R. P. Théodore Ratisbonne (i). Le titre seul des 
chapitres suffirait à indiquer l'étonnante multipli- 
cité des affaires où fut engagé celui qui était 
pourtant plongé dans Tunique nécessaire, comme 
le poisson dans Peau. — Vie domestique, vie mo- 
nastique, vie politique, vie apostolique. 

Pour se figurer un peu saint Bernard, il faut 
interroger tout le douzième siècle, tout le dedans 
et tout le dehors. Il faut faire le tour du monde, 
et aller au fond du cloître. Il faut demander à la 
philosophie ses discussions, à la théologie ses en- 
seignements, à la mystique ses secrets,au monde 
ses agitations, aux affaires leurs embarras. Il faut 
tout questionner, les livres et les champs de ba - 
taille, les palais des rois, les conciles, les peuples? 
et l'oratoire où priaient les moines, et les champs 
où les croisades se prêchaient et se faisaient. Il y 
a dans cette Histoire énorme et compliquée des 
hommes de toute espèce et des choses de toute 
espèce. Il y a des intrigues, des rivalité s, de s am- 
bitions, des haines; il y a aussi des miracles. Il 

i. La Vie çle saint Bernard, par le R, P. Ratisbonne sa 
trouve séparément chez Poussielgue, rue Cassette, 37. 



276 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

y a des querelles et des solitudes, des minuties et 
des abîmes. Il y a des cœurs humains remplis de 
misères fréquentes et de rares hauteurs, et, tout 
à côté, des esprits pleins de querelles, de subti- 
lités, d'arguments et d'orgueil. C'est un monde 
très différent du nôtre et qui défie presque l'ima- 
gination. Comment se figurer ces multitudes qui, 
dans ce siècle d'ignorance, pour parler le lan- 
gage récent, se passionnaient autour de saint 
Bernard et d'Abeilard, autour des questions les 
plus ardues, les plus profondes, les plus délica- 
tes, les moins populaires ? 

Parmi les disciples actuels d'Abeilard, disciples 
légers* et inconscients, combien seraient en état 
d'assister aux discussions qui se soutenaient sans 
cesse autour de leur maître ? La foi, disait Abei- 
lard, est une opinion. Cette erreur si vulgaire 
aujourd'hui qu'elle ne semble plus effrayante aux 
esprits ordinaires, et ne produit sur personne au- 
cun effet bien violent, ébranla, quand elle appa- 
rut, les petits et les grands. La société trembla 
tout entière. Aucune âme vivante ne se désinté- 
ressa de l'immense lutte. Une multitude incroya- 
ble d'auditeurs de tous pays, de tout âge, de 
tous rangs, s'empressaient autour des docteurs. 

Des milliers d'écoliers suivaient Abeilard à 
Melun, à Corbeil, à Saint-Victor, à Saint-Denis, 
sur la Montagne Sainte-Geneviève. Or, il n'y avait 
pas de chemin de fer ; aucun voyage n'épouvan- 
tait ces affamés de parole. Je ne dis pas que cette 
curiosité fût généralement pure. Qui sait si le désir 



^j 



SAJNT BERNARD 277 

de trouver l'Eglise en défaut n'était pas une des 
forces excitatrices de la multitude ? Qui sait si le 
rationalisme, presque inconnu, encore jeune, envi- 
ronné de passions, et passion lui-même, n'ébran- 
lait pas, autant et plus que l'amour du vrai, les 
masses avides? Quoi qu'il en soit, pour être ainsi 
attiré, comment donc ce peuple était-il préparé, 
instruit, travaillé par les choses de l'intelligence ? 
Les hôtelleries ne contenaient plus les auditeurs : 
les vivres manquaient. 

Les Allemands, les Romains, les Anglais, les 
Lombards, les Suédois, les Danois venaient gros- 
sir les rangs des Parisiens; et si l'on considère la 
difficulté extrême des communications, leur len- 
teur, leur danger, on restera étonné devant ce 
concours bizarre. Ce qui ameutait ainsi les mul- 
titudes ne réunirait pas maintenant, en dehors 
des docteurs convoqués, quatre auditeurs. 

Le triomphe de saint Bernard fut d'autant plus 
beau que le vaincu suivit, parmi la foule, le char 
du vainqueur. Abeilard devint fidèle. Mais je ne 
sais si personne a jamais remarqué l'enseignement 
profond contenu dans cette vie extraordinaire. Si 
sa parole enseigna tant d'erreurs, son existence 
enseigna involontairement une vérité très grave. 
Lui, l'apôtre de la raison, l'apôtre initiateur de la 
logique humaine ; lui, qui exagéra tous les droits 
et toutes les puissances du raisonnement; lui-même 
tomba successivement dans l'esclavage de toutes 
les passions. Aussi célèbre par sa servitude réelle 
que par sa fausse indépendance, il tomba dans les 



278 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

plus cruels servages, pendant qu'il voulait secouer 
pour lui-même et pour les autres le joug sublime 
et doux en qui réside toute liberté. Il montra jus- 
qu'où descend l'homme qui veut monter par or- 
gueil. 

Au même moment saint Bernard, prêchant, 
soutenant, sauvegardant les droits de la foi, con- 
servait, dans sa plénitude, l'exercice de la raison; 
et cette raison fidèle grandissait parce qu'elle était 
soumise. Et saint Bernard, apôtre delà foi, deve- 
nait de plus en plus raisonnable. Saint Bernard, 
apôtre de la soumission, devenait de plus en plus 
libre. Et toutes ces libertés se donnèrent rendez- 
vous autour de l'homme qui s'agenouillait. Et tous 
les esclavages se donnèrent rendez-vous autour de 
l'homme qui se révoltait. 

Abeilard et Arnold sont des types qui semblent 
appartenir au monde moderne plutôt qu'au moyen- 
âge, et saint Bernard semble avoir été, malgré le 
douzième siècle, en rapport avec nous. On dirait 
que des passions trop pressées, et en avance de 
six ou sept siècles, se débattaient autour de lui. 

Chaque philosophie, dès qu'elle devient indigne 
de ce nom, proclame que la vérité commence en 
elle, commence à elle, et commence par elle. 

Cependant ces erreurs se rattachent toujours 
les unes aux autres, et, par ce point comme par 
tous les autres, elles parodient les vérités. La phi- 
losophie allemande a mis au service de l'erreur 
un système scientifique qui eût pu atteindre, s'il 
se fût converti, à une élévation extraordinaire. 



SAINT BERNARD 279 

Maïs si nous prenons en elles-mêmes les erreurs 
de Fichte et celles de Kant, il n'est pas impossi- 
ble de les rattacher par un lien réel et visible au 
conceptualisme d'Abeilard. 

Presque toutes les disputes et les irritations ac- 
tuelles s'éveillaient dans le monde. Bernard sem- 
ble avoir été l'ennemi des erreurs futures : ses 
victoires empruntent aux circonstances quelque 
chose de prophétique. 

Sa vie politique fut un assaut continuel. H faut 
regarder de tous les côtés à la fois pour suivre 
les mouvements du bras de saint Bernard. Il 
occupe tous les points de l'histoire sociale du temps 
où il a vécu. Il est impossible de raconter un épi- 
sode quelconque du douzième siècle sans le ren- 
contrer et sans le nommer. Rien ne se faisait sans 
lui, rien ne se passait de lui. Toujours en rela- 
tion avec les savants, les ignorants, les religieux 
et les criminels, il vivait d'une vie étendue et 
solennelle, en même temps que d'une vie intime 
et concentrée. La circonférence de cette vie n'en 
gênait pas le centre, et le centre n'en gênait 
la circonférence. Souvent arbitre, à chaque 
instant prédicateur, conseiller, docteur, écri- 
vain, controversiste, dans toutes les fortunes 
diverses que lui fit une vie publique pleine d'ora- 
ges et d'écueils, il resta toujours saint Bernard, 
saint Bernard le religieux. Le langage qu'il tenait 
aux princes et aux papes ne pouvait ni le trou- 
bler lui-même, ni irriter les autres, parce que 
c'était toujours l'amour qui dictait, et là où l'a- 



280 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

mour parle, le respect est toujours présent. L'au- 
torité et la soumission sont les deux caractères 
de saint Bernard. On sent toujours en lui l'homme 
qui veut obéir, et, quand il commande, c'est parce 
que la force des choses amène ce résultat. 

Cet infatigable surveillant regardait à la fois de 
tous côtés, interrogeant tous les horizons, pour 
savoir d'où venait Terreur. Il était plein d'yeux, 
plein d'oreilles, plein de paroles et plein de silence. 
L'exercice qui consiste à dicter quatre lettres à la 
fois semble l'ombre et le symbole de l'exercice 
extérieur dans lequel il vécut, et cet exercice exté- 
rieur n'était lui-même que l'ombre et Pécorce de 
la vie profonde qui venait de son âme. Sa figure 
apparaît souvent indignée, mais toujours paisible 
au milieu de ce panorama cû tant de figures appa- 
raissent. La plus grande douleur de sa vie fut pro- 
bablement l'échec mystérieux de la croisade qu'il 
avait prêchée, et la trahison de Nicolas, son ami, 
son secrétaire, le confident de tant de joies, de 
tant de larmes, de tant de tendresse et de tant de 
sagesse. 

Cet homme, qui attirait à lui les rois et les peu- 
ples, ne put retenir celui qui était là, tout près 
de lui, son intime confident; celui à qui Dieu avait 
dit tant de secrets n'avait rien prévu de ce mal- 
heur étrange; celui qui avait le don des miracles 
ne put empêcher les désastres que le menteur 
causa, car le traître est toujours menteur. Quant 
à la croisade, les mystères se pressent autour 
de cette catastrophe. La parole et la joie avaient 
précédé, les miracles avaient confirmé la parole; 



SAINT BERNARD 281 

les désolations, les accusations et les calomnies 
sont venues au lieu du triomphe. Saint Bernard 
et les plus sages de ses contemporains ont jeté, 
du fond de leur détresse, de profonds coups 
d'œil sur la part d'incertitude que peut, en cer- 
tains cas, contenir une promesse divine, et sur 
les changements que la liberté humaine peut in- 
troduire dans les effets de cette promesse. Une 
menace peut être conjurée par la prière et la 
pénitence : Ninive est là pour l'attester. Saint 
Bernard pensa que le changement contraire s'é- 
tait produit dans la croisade : mille circonstances 
autorisaient parfaitement le saint et ses amis ou 
dans cette conjecture ou dans cette certitude. 

Le schisme ajouta des douleurs et des déchire- 
ments à toutes les douleurs et à tous les déchire- 
ments du siècle de saint Bernard et par conséquent 
de sa vie, car son siècle fut sa vie. La lutte d'In- 
nocent II et de l'antipape fut une des pages les 
plus terribles de cette histoire troublée. Et 
quand Eugène III, son ancien ami, monta dans 
la chaire de saint Pierre, saint Bernard lui adressa, 
dans son livre de la Considération, ces beaux en- 
seignements où la liberté du docteur et la sou- 
mission du fils semblent ne plus faire qu'une seule 
vertu. Dans ce conflit de toutes les choses humai- 
nes, cet homme, entouré d'évêques, de rois, d'ab- 
bayes et de conciles, ce chargé d'affaires qu'avait 
choisi l'humanité, saint Bernard, trouva tout le 
temps nécessaire pour suivre, examiner, conso- 
ler, encourager, admirer sainte Hildegarde. Cette 



j 



282 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

femme étonnante, qui vivait en dehors des lois 
naturelles, entrouvrant l'avenir par des regards 
chargés de mystères, obligée de sortir de son si- 
lence pour enseigner presque malgré elle, fit, 
comme toutes les personnes et les choses du 
douzième siècle : elle jeta dans les bras de saint 
Bernard le fardeau de ses préoccupations. Elle 
donna sa confiance à celui qui possédait la con * 
fiance universelle. Elle écrivit à Eugène III, à 
Ànastase IV, à Adrien IV et à Alexandre III, 
souverains pontifes, aux empereurs Conrad III 
et Frédéric I er , aux évoques de Bamberg, de 
Spire, de Worms, de Constance, de Liège, de 
Maastricht, de Prague, et à Tévêque de Jérusa- 
lem ; cependant elle était plongée au plus profond 
de son âme dans la contemplation des mystères. 
Quel était le lieu de ses visions ? Ce n'était pas, 
si l'on ose ainsi parler, le lieu ordinaire des vi- 
sions. 

€ Ayant les yeux ouverts, disait-elle, et parfai- 
tement éveillée, je les vois clairement jour et nuit, 
dans le plus profond de mon âme. » 

Elle semblait participer, comme son ami et son 
confident saint Bernard, aux doubles faveurs de 
la vie contemplative et active. 

Personne ne pensait encore, à cette époque, 
que les âmes pures et éclairées ne sont bonnes à 
rien; cette découverte est récente. 

Pendant que sainte Hildegarde, pleine d'affaires 
et de visions, consultait saint Bernard, celui-ci, 
entouré et occupé, consulté et accaparé par Gode- 



SAINT BERNARD 283 

froy, évêque de Chartres; Manassé, évêque de 
Meaux ; Guillaume, de Châlons ; Gaudry, de 
Dôle ; Hildebert, du Mans ; Aubry, de Bourges ; 
Gosselin, de Soissons ; Hugues, de Mâcon; Milon, 
de Thérouanne ; Hirré, d'Arras ; Albéron, de 
Trêves ; Samson, de Reims ; Geoffroy, de Bor- 
deaux ; Arnoult, de Lisieùx, etc., etc.; saint 
Bernard, au milieu de ces personnages et de 
leurs affaires, voyageait tout un jour au bord 
d'un lac, et ne savait pas le soir de quoi par- 
laient ses compagnons quand ils parlaient du lac 
qu'ils avaient longé. Saint Bernard n'avait rien 
vu. Le grand préoccupé était digne d'être con- 
sulté par sainte Hildegarde, et elle était digne de 
le consulter. Tous deux semblaient multiplier le 
temps, menant de front les choses du dedans et 
celles du dehors, affaires et miracles. 



II 



Les ouvrages de saint Bernard traitent à peu 
près de toutes choses. L'abbé de Clairvaux n'est 
pas un homme spécial : il parle de tout, et c'est la 
circonstance qui l'inspire. Il va au plus pressé. 
Un roi, un évêque, un personnage quelconque a 
besoin de conseil : saint Bernard lui écrit. Une 
erreur s'élève, elle menace l'Église : saint Bernard 
fait un traité, une apologie. La controverse tient 
une place immense dans son œuvre. La situation s'a- 



284 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

paise-t-elle ? laisse-t-elle au terrible lutteur le 
temps de respirer ? Il se livre à la contemplation 
et nous communique les secrets qu'il reçoit. Quand 
saint Bernard prend le loisir de chanter la paix, 
c'est que le monde se calme. Il fait face à toutes 
les nécessités, mais il n'oublie pas la nécessité elle- 
même, et ses heures de repos donnent au monde 
un Commentaire du Cantique des Cantiques. Dans 
l'immense diversité des œuvres de saint Bernard, 
l'unité qui relie toutes choses entre elles, c'est 
l'étude de l'Écriture sainte. En paix ou en guerre, 
saint Bernard s'appuie toujours sur elle. Elle est 
l'instrument de ses combats et la joie de ses vic- 
toires ;elle est son arme et son repos. En guerre, 
il la cite ; en paix, il la chante. Toutes choses le 
regardent, et il regarde toutes choses. Mais c'est à 
travers un prisme sans défaut ni mensonge. Dès 
qu'il abandonne un instant le champ de bataille, 
dès que l'argumentateur a la permission de deve- 
nir tendre, saint Bernard se tourne vers l'amour, 
el se repose dans sa recherche. Ces deux mots qui 
s'excluraient, si la recherche était inquiète et 
malsaine, hétérodoxe ou maladive, s'appellent et 
se répondent, puisqu'il s'agit de la recherche 
recommandée et bénie, de la recherche ardente et 
pure, qui demande à la prière et à l'amour la paix 
désirée du Dieu de Jacob. Le traité de la Consi- 
dération est un bel exemple de cette paix et de 
cette poursuite.Après avoir contemplé les choses 
qui sont au-dessous de l'homme, celles qui sont 
au-dessus, et l'homme lui-même; après avoir inter- 



3AINT BERNARD 285 

rogé la tradition, la méditation et la prière; après 
avoir étudié sous plusieurs Pères la fameuse pa- 
role où saint Paul célèbre la longueur, la largeur, 
la hauteur et la profondeur de Dieu, saint Bernard 
conclut ainsi : 

« Il nous resterait, dit-il, à chercher encore 
Celui que nous n'avons encore trouvé que d'une 
manière imparfaite, Celui qu'on ne peut trop cher- 
cher. Mais c'est peut-être à la prière plutôt qu'à 
la discussion de le chercher comme il convient, et 
de le découvrir sans peine. Finissons donc ici ce 
livre, mais ne cessons pas de chercher. » 

Voilà bien la vie fidèle à sa loi. Les uns boivent 
un peu, et, trop tôt désaltérés, cessent d'avoir 
soif. Ceux-là manquent d'amour, car 'amour ne 
dit jamais : « Assez ! » D'autres ont soif, mais re- 
fusent de boire ; et, quand on leur indique la 
source, ils se détournent au lieu de courir. Saint 
Bernard trouve et cherche, et trouve encore ; et 
chaque découverte est le point de départ d'une 
recherche plus profonde. 

Un caractère distinctif de s saints, c'est un attrait 
particulier pour la Vierge Marie. Ce caractère 
est universel : c'est une loi sans exception. Mais 
cette unanimité se manifeste par les formes les 
plus différentes ; elle commence à l'Eglise, et 
rend hommage au culte de la Mère de Dieu dans 
l'authenticité de son origine ; elle va grandissant 
ets'accentuant de siècle en siècle ; elle parle quel- 
quefois par une voix particulièrement douce comme 
celle de saint François d'Assise, ou particulière- 



286 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ment sévère comme celle de saint Bernard. Mais, 
en respectant toutes les individualités, elle reste 
ce quelle est, universelle et absolue. 

L'Ecriture est si profonde que chacune de ses 
paroles épuiserait l'intelligence humaine, avant 
dWoir laissé échapper tout ce qu'elle contient. 
Saint Bernard est un de ceux qui trouvent au 
fond d'elle la manne cachée. Après avoir cité les 
paroles de Gabriel à Marie, l'abbé de Clairvaux 
l'ait cette réflexion profonde : 

« Je remarque que l'ange ne dit pas « aucune 
œuore^ > mais « aucune parole n'est impossible 
à Dieu. » S'exprime-t-il ainsi pour montrer que, 
tandis que les hommes disent facilement ce qu'ils 
veulent, sans pouvoir le faire, Dieu opère aussi 
et môme plus facilement ce qu'eux sont à peine 
capables de dire? Je parlerai plus clairement en- 
core, SU était aussi aisé aux hommes de réaliser 
leur volonté que de la formuler, rien ne leur serait 
impossible. Mais (et c'est un proverbe ancien et 
vulgaire) dire et faire sont deux pour nous, mais 
non pour Dieu. En Dieu seul l'Action est identi- 
que à la Parole et la Parole à la Volonté : par con- 
séquent, aucune parole n'est impossible à Dieu. 
Par exemple, les prophètes ont pu prévoir et 
prédire qu'une vierge et une femme stérile con- 
cevraient et enfanteraient: ont-ils pu faire qu'elles 
conçussent et enfantassent ! Mais Dieu, qui leur 
a donné la puissance de prévoir, avec la même 
facilité qu'il a pu prédire alors, par leur organe, 
ce qu'il a voulu, a pu, maintenant, dès qu'il le 



L 



SAINT BERNARD 287 

voulait, accomplir par lui-même ses promesses. 
En Dieu la parole ne diffère pas de l'intention, 
car il est Vérité. L'Action n'est pas différente 
de la Parole ; car il est Puissance. Le mode ne 
diffère pas du fait; car ilest Sagesse. C'est pour- 
quoi aucune parole n'est impossible à Dieu. » 

Ces lignes de saint Bernard pourraient servir 
de préface à un ouvrage sur le langage de l'E- 
criture. Ce langage est une étrange et merveil- 
leuse démonstration de divinité. Quand c'est l'hom- 
me qui parle, il parle pour la vraisemblance ; 
quand c'est PEsprit-Saint qui parle, il parle pour 
la vérité. 

Quand c'est l'homme qui parle, il vise à l'oreille 
de l'homme et, ménage à l'auditeur des étonne- 
ments. Quand c'est l'Esprit-Saint qui parle, il vise 
à la vérité nue et, sans souci de plaire ou de dé- 
plaire, il dit la chose comme elle est. Que cette 
chose semble petite ou grande, simple ou impos- 
sible, naïve ou gigantesque, il la dit comme elle 
est, avec la même paix, avec la même voix, avec 
la même simplicité, la même certitude et la même 
profondeur. 

L'absence totale d'adresse et de complaisance 
est au-dessus des forces de l'homme. Il y a une 
attestation de divinité dans l'audace de l'Ecriture. 

Un autre caractère distinctif des saints, c'est 
une faculté d'assimilation par laquelle ils s'assi- 
milent la parole divine, la présentent aux hommes 
comme si elle sortait d'eux-mêmes élaborée par 
eux, préparée par eux, et ayant subi au fond de 



■ *" 



288 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

leur âme une préparation qui pourra mieux faire 
sentir à leur siècle et au genre humain quelle est 
la saveur des paroles de Dieu. 

Saint Bernard et saint Jean de la Croix, qui se 
ressemblent si peu, sont tous deux supérieurement 
pourvus de ce caractère distinctif. Tous deux ont 
commenté des cantiques et balbutié l'union divine. 
Mais le même instrument, touché par l'un et par 
l'autre, a rendu des accords différents. 

Saint Bernard est plus expansif, plus rayonnant, 
plus tendre. Saint Jean de la Croix est plus pro- 
fond, plus caché, plus central. Saint Bernard parle 
plus aux hommes.Peut-être saint Jean de la Croix 
parle-t-ilplusàDieu. Saint Bernard prêche, même 
quand il chante. Saint Jean de la Croix songe 
moins à enseigner les autres qu'à se raconter lui- 
même, et il dit ce qu'il éprouve, moins préoccupé 
de l'effet qu'il fera que de la chose qu'il a sentie. 
Saint Bernard pense encore, parmi les fleurs et 
les parfums, aux mauvaises odeurs qui viennent 
du dehors, et le souvenir du danger le suit. 

Saint Jean de la Croix, quand il est dans ses 
grandes solitudes, semble presque aussi tran- 
quille sur l'avenir que sur le présent. 11 a l'air de 
trouver sa sérénité dans sa hauteur, et d'avoir 
dépassé la région des orages. Le souvenir de la 
nuit obscure revient à d'autres heures, puis la 
vive flamme d'amour l'emporte sur ses ailes, et 
le place, pour quelque temps, dans les demeures 
où tout est beau. 

Cette diversité des louched divines est supérieu- 



SAINT BERNARD 289 

rement exprimée par saint Bernard, et, non con- 
tent d'en montrer la pratique, il en donne la théorie. 
« Dieu, dit-il, en sa bonté accordait un autre 
genre de vision à nos pères, qui jouirent si fré- 
quemment, et d'une façon si merveilleuse, de sa 
présence et de sa familiarité. Ils ne le voyaient pas 
tel qu'il est,mais tel qu'il daignait se révéler à eux. 
Ils ne le voyaient pas tous non plus de la même 
manière, mais* comme dit l'Apôtre, en diffé- 
rentes manières et sous différentes formes, quoi- 
qu'il soit un en lui-même, comme il le déclare à 
Israël : Le Seigneur votre Dieu est un. Ces vi- 
sions n'étaient pas communes ; cependant elles se 
produisaient extérieurement, et s'accomplissaient 
par des images visibles ou des sons que l'oreille 
saisissait. Mais il est une vue de Dieu, d'autant 
plus différente de celle-ci qu'elle se fait intérieu- 
rement, comme quand Dieu daigne visiter lui- 
même une âme, avec un empressement et un 
amour qui absorbent entièrement ; et voici le 
signe de l'arrivée de Dieu, comme nous l'apprend 
celui qui l'a éprouvé : le feu marchera devant 
lui et embrasera ses ennemis à l'entour. » 

Saint Bernard continue : 

« Cette âme saura donc que le Seigneur est 
proche, quand elle se sentira brûlée de ce feu et 
qu'elle dira avec le prophète : « Il m'a envoyé 
d'en haut un « feu dans mes os, et il m'a ins- 
truite, etc., etc. »• 

Et encore : 

19 



(290 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

« Comme nous disons que les anciens ont vu 
son ombre et ses figures, tandis que nous voyons 
sa lumière briller à nos yeux par la grâce de 
Jésus-Christ présent dans la chair ; ainsi, relati- 
vement à la vie à venir, nous devons avouer que 
nous ne le voyons que dans une certaine ombre 
de la vérité, si toutefois nous ne voulons pas 
contredire ce mot de l'Apôtre ; Ce que nous 
avons maintenant de science et de prophétie est 
très imparfait. » 

La mémoire a, comme l'intelligence, son infidé- 
lité et sa fidélité. La mémoire de saint Bernard est 
singulièrement fidèle. Elle lui présente, à chaque 
instant, parmi les textes oubliés de l'Ecriture, 
ceux qui mettent en lumière la vérité qu'il ex- 
prime. Quoi de plus ordinaire que le conseil qui 
dit à un homme : « Soumettez-vous I » Ce conseil 
vulgaire peut cependant s'illuminer des lueurs 
de la Montagne Sainte quand il est lu dans l'E- 
criture. C'est pourquoi saint Bernard écrit cette 
phrase très vulgaire, et l'accompagne de cette 
citation très peu vulgaire : 

« Que ceux qui sont décidés à être sages à leurs 
propres yeux, et à. n'écouter ni ordre ni conseil, 
songent donc à ce qu'ils doivent répondre, non pas 
à moi, mais à celui qui a dit: C'est une espèce de 
magie de ne pas vouloir se soumettre et ne pas 
se rendre à la volonté du Seigneur; c'est un 
crime dï idolâtrie. » 

C'est Samuel qui parle ainsi à Saul, et c'est 
saint Bernard qui nous le rappelle, 



SAINT BERNARD 291 

Saint Bernard, qui est tant de choses, est parti- 
culièrement observateur. Les habitudes extérieu- 
res, révélatrices des habitudes intérieures, sont 
saisies par lui avec une finesse rare. Son Traité 
des divers degrés de l'humilité et de Vorgueil> 
qui commence par de charmants aveux relatifs 
à quelque doute et à quelque citation inexacte, 
continue par des peintures de caractères aux- 
quelles il ne manque, pour être admirées et 
célèbres, que de n'avoir pas été écrites par un 
saint. 

Le premier degré de l'orgueil est la curiosité. 
Cette réflexion simple domine ici : « Lucifer 
avait prévu qu'il régnerait sur les réprouvés ; 
il n'avait pas prévu qu'il serait réprouvé lui- 
même. Joseph avait prédit son élévation ; il 
n'avait pas prévu sa captivité plus prochaine 
encore. » 

Au second degré, la légèreté d'esprit : 
« La jalousie le fait sécher d'un coupable dé- 
pit, ou sa prétendue excellence le jette en une 
joie puérile ! Vain ici, pécheur là, il est partout 
superbe. » 
Au troisième degré, la joie inepte : 
« Il a beau se couvrir la bouche de ses deux 
poings, on l'entend éternuer bruyamment. » 

Il est facile de voir que saint Bernard ne parle 
pas de l'acte extérieur, et qu'une longue expé- 
' rience l'introduit dans le secret des choses. 
Au quatrième degré, la jactance : 



292 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

« Il parlera donc, sinon il crèvera. Il est plein 
de discours et son esprit est à l'étroit dans ses 
entrailles. Il prévient les questions, il répond à 
ce qu'on ne lui demande pas, il fait les demandes 

et les réponses Il loue le jeûne, recommande 

les veilles, met au-dessus de tout la prière. Il 
disserte sur la patience, Fhumilité et toutes les 
autres vertus, avec autant d'abondance que de 
vanité, etc., etc Sa jactance se reconnaît à l'a- 
bondance des paroles Evitez la chose et rete- 
nez le nom. » 

Quelle profondeur dans le signe donné ! La jac- 
tance se reconnaît au zèle que mettent certains 
hommes à louer l'humilité et la patience ! 

Au cinquième degré, la singularité. Voici ce que 
fait le moine en pareil cas : 

« Pendant le repas, il promène les yeux sur les 
tables, et s'il y voit un religieux manger moins que 
lui, il se plaint d'être vaincu; le voilà qui se re- 
tranche cruellement ce qu'il avait cru nécessaire 
de s'accorder, car il craint la perte de sa gloire 

plus que le tourment de la faim Il veille au 

lit et dort au chœur. » 

Au sixième degré, l'arrogance. 

Saint Bernard la distingue de la jactance par 
un trait charmant : 

« Ce n'est plus en paroles ou par l'étalage des 
œuvres qu'il montre sa religion, c'est sincèrement 
qu'il s'estime le plus saint des hommes. » 

Cette sincérité, qui devient le trait constitutif 
de l'arrogance, est quelque chose d'admirable. 



SAINT BERNARD 293 

Au septième degré, la présomption : 

« Si le moine qui a atteint le septième degré 
n'est pas élu prieur, le temps venu, il dit que son 
abbé est jaloux ou a été trompé. » 

Auhuitième degré, l'homme soutient ses fautes : 

« Jusqu'ici l'orgueilleux n'a encore fait que de 
la pratique, le voilà qui arrive à la théorie. Ce qui 
est mal lui paraît bien. 

Cette gradation est très instructive. Le mo- 
ment où l'orgueil, après avoir occupé l'âme, 
gagne l'esprit, est un moment sérieux. 

« Quand les choses changent de nom, quand 
l'homme trouve bien ce qui est mal et mal ce qui 
est bien, il s'enfonce et plonge dans un péché 
plus tenace, plus froid, plus lourd, plus difficile à 
guérir. » 

Au neuvième degré, voici la confession simu- 
lée. Tout à l'heure, l'homme admirait ses fautes ; 
le voici qui les exagère et s'accuse outre me- 
sure : 

« Alors, dit saint Bernard, on baisse le visage, 
on se prosterne de corps, on verse, si on peut, 
quelques larmes. On entrecoupe sa voix de soupirs 
et ses paroles de gémissements. Loin d'excuser ce 
qu'on lui reproche, ce religieux exagère sa faute. 
En l'entendant ajouter lui-même à sa faute une 
circonstance impossible ou incroyable, vous vous 
prenez à ne plus croire ce qui vous semblait 
prouvé. Et ce qui, dans cet aveu, vous paraît 
faux, vous inspire des doutes sur ce que vous 
teniez pour certain. En affirmant des torts qu'ils 



294 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ne veulent pas être crus, ces gens trouvent 
moyen de se défendre en s'accusant, et de cou- 
vrir leur faute en la dévoilanti » 

Au dixième degré, la rébellion : 

« Celui qui, tout à l'heure, s'accusait sans vé- 
rité et sans humilité, à présent jette le masque. 
Il désobéit ouvertement. » 

Une logique merveilleuse, la logique de l'ab- 
surde, préside à toutes ces contradictions. On 
voit à quel point saint Bernard a suivi et observé 
l'esprit du mal et ses manifestations contradic- 
toires, qui se ressemblent dans leur principe et 
se combattent dans leurs effets. 

Au onzième degré, voici la liberté du péché 
ïmpius>qiium inprofundum venerit, contemnit» 
« A ce onzième degré, le pécheur plaît aux 
hommes, parce qu'il a brisé toute entrave. Il en- 
tre en des routes qui lui paraissent bonnes et qui 
aboutissent au mépris de Dieu. Si le moine arrive 
à ce onzième degré, il quitte le monastère et fait 
dans le monde ce que la honte et la crainte l'eus- 
sent empêché de faire dans le couvent. » 

Au douzième degré d'orgueil, saint Bernard 
place l'habitude de mal faire: 

« Tout à l'heure, cet homme n'avait encore que 
la licence, le débordement; mais voilà l'habitude, 
et tout est consommé ». 

Il y a quelque chose dé profond dans le choix 
de ce mot : habitude, adopté par saint Bernard 
pour signifier le sommet du mal. 



SAINT BERNARD 995 

« Alors l'orgueilleux n'a plus de préférence: 
le licite et l y illicite lui sont indifférents. » 

Et Pabbé de Clairvaux ajoute : 

« Il n'y a que ceux qui ont atteint le dernier 
degré, soit en haut, soit en bas, qui courent sans 
obstacle ni fatigue, celui-ci à la mort, celui-là à 
la vie; l'un avec plus de légèreté, l'autre avec 
un penchant plus vif; car la charité donne au 
premier cette légèreté, et la passion active les 
penchants de l'autre. L'amour affranchit l'un et 
l'hébétement l'autre de toute peine. Dans l'un, 
c'est la perfection de la charité, dans l'autre, la 
consommation de l'iniquité, qui chasse toute 
crainte. L'un puise la sécurité dans la vérité, l'au- 
tre dans son aveuglement. » 

Et saint Bernard se résume ainsi : 

« Les six premiers degrés de l'orgueil condui- 
sent dans le mépris des frères, les quatre suivants 
dans le mépris des supérieurs, et les deux der- 
niers dans le mépris de Dieu. » 

Les lettres de saint Bernard contiennent sur 
ce grand caractère d'importantes révélations. Ce 
qui domine, c'est la fermeté. Une des plus stupi- 
des erreurs du monde consiste à croire que la 
bonté est voisine de la faiblesse. Tout homme qui 
n'est jamais sévère est deux fois injuste; car, 
cédant aux mauvais, il frustre les bons. La niai- 
serie mondaine aime assez cette phrase: « Il est 
bon jusqu'à la faiblesse; il est si bon, qu'il en est 
bête. » Le monde avoue par là sa profonde 
ignorance en matière de bonté. La bonté est là 



296 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

chose du monde qui réclame la force la plus in- 
vincible et l'énergie la plus indomptable. Tel est 
le caractère de la bonté de saint Bernard^ et, 
avertissant le Souverain Pontife de ne pas prêter 
l'oreille aux supplications d'un prévaricateur, le 
saint pronoace cette parole, digne d'être méditée: 

« De même qu'il est toujours mal de tromper, 
de même il est mal, le plus souvent, de se laisser 
tromper par un méchant. » 

Voilà la vraie bonté, celle qui est terrible. 

Quand il parlait d'un faux pénitent, saint Ber- 
nard a dit cette parole redoutable : Ne vous lais- 
sez pas toucher l 

Mais voici qu'il parle d'un vrai pénitent (il s'a- 
git de frère Philippe). C'est au pape Eugène que 
le saint écrit: 

« Mes armes sont les prières des pauvres, et, 
de celles-là, j'en ai en abondance. Il faut de tou- 
te nécessité que la citadelle de la force, quand 
même autrement elle serait imprenable, se rende 
à de telles machines. L'ami de la pauvreté, le pè- 
re des pauvres, ne repoussera pas les prières des 
pauvres. Et quels sont ces pauvres? 

« Je ne suis pas seul. Je le serais, que peut-être 
je pourrais tenter encore. Mais tous ceux de vos 
fils qui sont avec moi, et ceux même qui ne sont 
pas avec moi, s'unissent à moi dans cette prière.» 

Saint Bernard est le même homme que tout à 
l'heure ; la circonstance seule a changé. 

Nous ne saurions trop remercier les traducteurs 
de l'œuvre qu'ils ont entreprise. C'est un service 



SAINT BERNARD 297 

à rendre au dix-neuvième siècle que de rappro- 
cher de lui saint Bernard. C'est un labeur fécond : 
les traducteurs, qui Font commencé avec courage, 
le continuent arec amour. 






^1 



CHAPITRE XXVII 

SAINT AUGUSTIN. 



On a dit de saint Augustin qu'il fut l'homme le 
plus honoré qui eût jamais existé. En effet, il se 
distingue de presque tous les saints par un signe 
particulier. Sans doute tous les saints sont des 
hommes; mais l'élément surnaturel dans lequel 
ils sont plongés les placent si loin des hommes 
ordinaires, que ceux-ci, effrayés de la distance, 
considèrent ceux-là plutôt comme des astres que 
comme leurs semblables. Les hommes regardent 
les saints un peu comme on regarde un spccta« 
cle inouï fourni par des êtres d'une race à part, 
d'une nature différente, par des êtres merveil- 
leux et lointains, que l'on contemple, mais que 
l'on ne connaît pas. Si fausse qu'elle soit, celte 
notion des saints s'explique, si l'on songe que leur 
vie nous est présentée sous un jour qui établît 
entre elle et la vie humaine un contraste effrayant. 
L'immense majorité des hommes se détourne k 
l'aspect d'un saint, et dit à cet étranger : Qu'y 
a-t-il de commun entre toi et moi ? 

Saint Augustin fournit à cette règle générale 
une éclatante exception. Chacun de nous sent en 



300 THYSIONOMIES DE SAINTS 

lui un frère, un ami. On le voudrait pour confi- 
dent. On oserait lui avouer mille faiblesses se- 
crètes et réelles dont on craindrait peut-être de 
parler à saint Jean-Baptiste, à saint Denys, à 
saint Jean de la Croix, et même à sainte Thérèse. 
Nous sommes si faibles que la force nous fait 
presque peur, et l'admiration que nous causent 
certains héros chrétiens nous inspire un retour 
sur nous-mêmes qui n'est pas dépourvu d'une 
certaine épouvante. Il est vrai que les saints 
eux-mêmes, les saints modernes, en lisant la vie 
des saints d'autrefois, se croient aussi très infé- 
rieurs. Mais leur façon de se sentir en arrière ne 
ressemble pas à la nôtre. Le sentiment de l'infé- 
riorité vient chez eux d'une humilité ardente et 
presque extatique qui les représente à eux-mê- 
mes vides et misérables, tels qu'ils seraient sans 
la grâce. Ce sentiment vient de la chaleur même 
de leur âme. L'effroi des hommes ordinaires, en 
présence des saints, procède de la dureté et 
conduit à l'indifférence. Saint Augustin est peut- 
être celui qui les écarte le moins, parce qu'il est 
avec eux dans une relation sinon plus réelle, du 
moins beaucoup plus apparente. Saint Augustin 
peut dire, comme le poète latin : « Je suis homme; 
rien ne m'est étranger de ce qui touche l'homme.» 
On dirait même que la célèbre parole que je viens 
de traduire, quoique écrite avant lui, a été écrite 
exprès pour lui. Saint Augustin a connu l'huma* 
nité dans ce qu'elle a de plus terrestre. Les pas- 
sions du cœur l'ont dévoré; les passions de l'in-* 



SAINT AUGUSTIN 301 

telligence l'ont égaré. Les passions inférieures 
l'ont possédé. Il a connu les misères, les faibles- 
ses, les doutes, les tremblements. 

L'homme est effroyablement facile à l'erreur, II 
la reçoit par toutes les ouvertures par lesquelles 
il communique avec le monde extérieur. II la res- 
pire par tous les pores; cœur, esprit, corps, tout 
en lui est cruellement et épouvantablement cor- 
ruptible. La corruption a, pour le dévorer, des 
ouvertures, des aptitudes, des commodités inex- 
primables. Saint Augustin savait ces choses, il 
les a connues, il les raconte. Non-seulement il 
les a connues avant sa conversion, mais leur sou- 
venir est resté chez lui vivace, ardent, présent, 
brûlant, palpitant, sensible pour lui et pour les 
autres, jusqu'à son dernier soupir. Le saint mon- 
tre en lui les cicatrices de l'homme, presque sai- 
gnantes et menaçant de se rouvrir. Jamais il n'é- 
tablit sa demeure dans un lieu inaccessible, il 
reste dans l'horizon actuel des hommes. II mange 
leur pain, il vit leur vie, il combat leur combat. 
Il ne les oublie pas, il ne se fait pas oublier 
d'eux. En lui l'homme et le saint sont à proximité 
l'un de l'autre; ils se voient toujours, et se com- 
battent souvent, quelquefois de très près. C'est à 
ce voisinage singulier et attrayant que saint Au- 
gustin doit une espèce de popularité. Ses spécu- 
lations métaphysiques elles-mêmes, les plus hau- 
tes et les plus audacieuses, se servent de procé- 
dés humains. Elles sont intellectuelles ; elles n'é- 
tonnent pas l'homme. Elles le surpassent souvent, 






302 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

elles ne l'écrasent jamais. Elles restent dans son 
horizon visuel et dans la sphère active de son 
attraction. Ses Confessions ont ceci d'extraordi- 
naire qu'elles peuvent être lues avec plaisir et 
profit par un pécheur, par un converti, par un 
chrétien, et par un homme indifférent. Le pécheur 
pensera à se convertir; le converti è perfection- 
ner sa conversion; le chrétien à grandir; l'indif- 
férent à s'examiner. Ce livre se souvient des fai- 
blesses; mais ce souvenir n'a rien de malsain, 
rien de débilitant, parce que la force qui guérit 
préside au récit des infirmités. C'est la santé qui 
inspire dans saint Augustin le souvenir de la ma- 
ladie. Ce souvenir ne nuit pas à la santé, parce 
qu'il est contemplé dans la lumière* Mais la fai- 
blesse passée, sans être oubliée, donne à l'accent 
de la voix des intonations particulièrement tou- 
chantes. Le lecteur croit recevoir chez lui la vi- 
site de saint Augustin, et ceci le charme. Mais il 
éprouve en même temps un certain désir d'aller 
chez saint Augustin lui rendre sa visite, et ceci 
l'élève. Saint Augustin est venu le prendre par 
la main pour l'aider à marcher. Mais le lecteur 
éprouve le besoin de suivre son guide, parce que 
la main qui lui est tendue est saine, ardente, vivi- 
fiante et purifiante. 

Nous sommes dans un siècle sceptique qui déteste 
la confession sacramentelle; mais nous sommes 
dans un siècle vantard et pleurard qui aime la con- 
fession bruyante, publique et vaniteuse. Depuis 
cent ans, que de gens ont écrit leurs mémoires ! 
que de gens ont éprouvé le besoin de confier 



SAINT AUGUSTIN 803 

leurs sentiments intimes au genre humain, qui 
n'éprouvait pas le besoin de les connaître ! Mais 
si ces confidences sont inutiles en elles-mêmes, 
elles servent à faire sentir, par la vertu du con- 
traste, la force et la valeur de la confession vraie. 
Entre les confessions de saint Augustin et les 
confessions de Jean* Jacques Rousseau, il semble 
que la distance soit encore agrandie par la res- 
semblance du titre : l'abîme qui sépare les deux 
œuvres éclate par l'identité même du nom qu'elles 
portent. Le contraste réel des deux hommes est 
rendu plus sensible par l'analogie apparente de 
leurs procédés. Un publiciste éminent, M. Louis 
Moreau, qui a fait une admirable traduction des 
Confessions de saint Augustin (i) a fait aussi 
Jean^ Jacques Rousseau et le Siècle philosopha 
que (2). Le premier de ces deux ouvrages est 
presque aussi original que le second ; car tra- 
duire ainsi, c'est créer. Mais le premier, rappro- 
ché du second, contient un enseignement profond 
et opportun. Le premier et le second, à côté l'un 
de l'autre, nous montrent les deux modes de con- 
fession, la confession du saint et la confession de 
l'autre, la confession de celui qui se repent et la 
confession de celui qui se vante. Car tel est l'a- 
bîme où peut aller et où va la nature humaine. 
Il y a une façon de raconter ses fautes qui est 
plus odieuse que la faute elle-même. Il y a une 
façon de se complaire dans le crime passé qui est 

i. Gaume frères. 

2, Victor Palmé, 



304 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

plus odieuse que le crime présent. Il y aune façon 
légère et gaillarde de contempler son crime qui 
ne mérite pas l'indulgence, à laquelle la faiblesse 
qui mène au crime peut porter le regard du spec- 
tateur et surtout l'âme du juge. La confession 
est un monde qui a deux pôles, marqués par 
saint Augustin et par Jean-Jacques Rousseau. 

Un des caractères de la physionomie de saint 
Augustin, c'est de touchsr à toutes choses, et à 
toutes choses en même temps. C'est par là 
qu'elle est si profondément et si complètement 
humaine. Car l'homme est la créature qui, située 
au milieu des choses, les touche, les embrasse et 
les concerne toutes. Il a besoin de tout. Les cho- 
ses de l'esprit et celles de la matière peuvent 
toutes lui devenir ou des secours ou des pièges. 
Elles ont été successivement pièges et secours 
pour saint Augustin. La rhétorique et la philoso- 
phie lui ont apporté, comme les passions du 
cœur, leurs faveurs et leurs illusions. Son éga- 
rement s'est promené sur toutes les grandes rou- 
tes, par tous les sentiers, par toutes les rues des 
grandes villes, par tous les petits chemins'détour- 
nés.Son égarement a tracé d'avance l'itinéraire de 
son repentir, qui s'est promené à son tour dans 
toutes les routes, dans tous les sentiers, dans 
toutes les rues, dans tous les chemins. L'un et 
l'autre ont suivi l'un après l'autre toutes les si- 
nuosités de tous les rivages. 

Saint Augustin s'est occupé de tout. La grande 
et belle édition de ses œuvres que M. Guérin pu- 



SAINT-AUGUSTIN 305 

blie à BaT-le-Duc est un véritable service rendu 
aux choses humaines et aux choses divines. Grâce 
au concours actif des traducteurs les plus autorisés 
etlesplus distingués, cette traduction est devenue 
un monument public. Devant cette énorme quan- 
tité d'ouvrages, de récits, de sermons, de dis- 
cussions, d'oraisons, de commentaires, de con- 
troverses; devant toutes ces études innombrables 
où l'Ecriture, le dogme, la morale et toutes les 
sciences passent sous nos yeux, le lecteur ne peut 
pas se faire la question que l'antiquité s'est faite 
devant l'Iliade et l'Odyssée. Le lecteur ne peut 
pas se demander pour saint Augustin, comme 
pour Homère : Est-ce le même homme qui a fait 
tout cela ? — L'identité de l'auteur est évidente. 
Sa signature invisible est évidente après chaque 
sermon, après chaque commentaire, après chaque 
prière, après chaque discussion. Partout on sent 
l'homme, et partout on sent le même homme. Le 
saint Augustin qui raconte son âme dans les Con- 
fessions est le même qui, dans les Commentaires 
sur saint Jean, raconte, s'il est permis de parler 
ainsi, la génération du Verbe éternel. Celui qui 
conte la misère et celui qui pense à la gloire, 
c'est le même saint Augustin. Celui qui sonde les 
abîmes de l'homme et celui qui explore les abîmes 
de Dieu, c'est le même saint Augustin. Celui qui 
regarde en haut et celui qui regarde en bas, 
c'est le même aigle. Et comme il nous connaît, il 
ne nous effraye pas. En haut comme en bas, il 
est notre frère et notre ami. 



306 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Un des caractères de l'homme, c'est la curio- 
sité. Cette note humaine ne manque pas à la 
voix de saint Augustin. C'est le contraire de 
saint Joseph de Cupertino. La vie des saints 
nous montre les natures les plus différentes, les 
plus tarifes, les plus opposées même. Toutes 
ces fleurs et tous ces arbres se sont assi- 
milé le même soleil avec les différences que com* 
portaient leurs natures propres et leurs aptitudes 
intérieures. C'est un univers où la variété éclate 
dans l'unité et l'unité dans la variété. Saint Au- 
gustin est ufi homme essentiellement Compliqué, 
et la curiosité de son intelligence a été conTfcrtie, 
mais non pas abolie, quand il est entré dans 
l'Eglise sainte. L'évêque d'Hippone est aussi 
chercheur et aussi ardent que l'étudiant d'autre* 
fois. Seulement sa recherche et son ardeur ont 
changé de caractère et de direction. Elles ont 
changé de but. On pourrait même dire qu'elles 
ont changé d'origine. Car la charité les inspire 
aussi bien qu'elle les couronné. Lft Charité est 
à leur point de départ comme â leur point d'arri* 
vée. L'étudiant cherchait pour chercher. Le 
chrétien cherche pour mieux savoir, afin de 
mieux aimer. E'évêque cherche pour mieux ai- 
mer et pour mieux enseigner. La recherche 
d'Augustin s'est faite doctrine dans saint Augus- 
tin. L'ardeur d'Augustin s'est faite charité dans 
saint Augustin. Rien n'a péri. Tout s'est trans- 
formé. Il est facile de reconnaître les traces de 
l'ancien homme sous les traits du ftouteau. El 



SAINT AUGUSTIN 307 

cependant c'est le nouvel homme qui vit et qui 
parle. Mais le vestige de ce qu'il fut apparaît 
dans ce qu'il est. Cette ressemblance qui vit dans 
le contraste est peut-être une des causes de cette 
affection publique qui se détourne très souvent 
des saints, et qui suit saint Augustin dans toute 
sa carrière, sans jamais perdre l'homme de vue. 
Son action, comme sa pensée, fut continuellement 
mêlée aux luttes de son siècle. 

Ee christianisme était la vie même du peuple 
qu'il enseignait. Mais les secousses sociales fai- 
saient trembler la terre sous les pieds du maître 
et sous les pieds des disciples. Tels discours de 
saint Augustin fut interrompu par l'arrivée des 
barbares. E'écroulement du monde romain reten- 
tissait par toute la terre. De toutes les montagnes 
tombaient des avalanches ; tous les abîmes se 
remplissaient de ruines et de débris. Ee choc de 
ces ruines éveillait tous les échos. Ees convul- 
sions du monde qui mourait et celles du monde 
qui voulait naître se heurtaientet s'aggravaient et 
s'épouvantaient mutuellement. Tous ces ébranle- 
ments donnaient la fièvre aux travaux de l'esprit 
qui, dans leur subtilité même, avaient quelque 
chose de violent. Ea subtilité grecque et la force 
romaine se heurtaient réconciliées dans les do- 
maines du christianisme, et se reconnaissaient 
comme d'anciennes ennemies devenues sœurs en 
Jésus-Christ. 

Saint Augustin les a résumées jusqu'à un certain 
point, en même temps qu'il les dépasse et les cou- 
tonne. Ce fut un homme-type. Et ce fut un Evêque. 



' 



CHAPITRE XXVIII 

SAINTS CATHERINE DE GÊNES. 



Sainte Catherine naquit à Gènes vers la fin de 
i447« Elle était fille de Jacques Fiesque, et petile- 
fille de Robert, frère du pape Innocent IV- 

Elle avait trois frères et une sœur atnée, qui 
portait le nom de Simbania. Le nom de Cathe- 
rine lui fut donné en l'honneur de Catherine de 
Sienne et de Catherine d'Alexandrie. Des biogra- 
phes ont cru que Dieu l'avait placée sous le pa- 
tronage de sainte Catherine d'Alexandrie, qui eut 
le don de Y intelligence. Catherine de Gènes l'eut 
aussi, et le martyre visible de la première Cathe- 
rine fut remplacé ici par le sacrifice invisible de 
l'amour. 

Ce dernier mot contient la vie de cette sainte 
très extraordinaire et peu connue. 

A l'âge de treize ans sa vie intérieure avait 
éclaté, sa vie profonde et mystérieuse p pleine de 
larmes, pleine de feu, pleine de sang. Une préco- 
cité singulière l'avait livrée avant l'âge aux étrein- 
tes de l'Esprit. Elle savait à treize ans ce que les 
hommes passent leur vie à ignorer. Ils savent le 
nom du cuisinier de Julien l'Apostat; mais ils sa- 



310 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

vent à peine le nom de Catherine et n'ont rien lu 
de ses ouvrages. 

Pauvres hommes instruits, si vous daigniez 
lire sainte Catherine de Gênes, même en n'y com- 
prenant rien, vous y gagneriez quelque chose, ne 
fût-ce qu'un peu d'étonnement et de vagues soup- 
çons qu'il vous reste en ce bas monde quelque 
chose à apprendre ! Ce soupçon, à lui tout seul, 
vaudrait mieux que plusieurs années d'étude. 
Mais continuons. 

A treize ans Catherine voulut entrer dans le 
couvent de Notre-Dame de Grâce, soumis à la 
règle de saint Augustin. Son âge l'empêcha d'y 
être admise. Il y a généralement dans la vie des 
saints, et surtout dans la vie des saints contem- 
platifs, une série de fausses démarches tout à fait 
inintelligibles. Ils hésitent, ils tâtonnent, ils se 
trompent, ils avancent, ils reviennent sur leurs 
pas, ils changent de route. Ils ont l'air de perdre 
leur temps. Les voies insondables par lesquelles 
ils sont conduits semblent d'une longueur extrê- 
me. On se demande pourquoi l'Esprit, qui les 
guide, ne leur indiquerait pas immédiatement la 
route courte et droite qui va au but. Pourquoi ? 
Oh \ pourquoi ? La question est sans réponse. 

Cependant s'il fallait absolument, pour soula- 
ger l'esprit, en imaginer une, on pourrait dire 
que leurs erreurs leur donnent sur eux-mêmes, 
par la vertu du repentir et celle de l'expérience, 
des lumières profondes qu'ils n'auraient pas eues 
si leur vie avait été constamment simple et lew 



SAJNTE CÀTHEfUNB EE GÊNES 911 

routç constamment droite. Sainte Catherine de 
Gênes, qui avait spécialement horreur du mariage, 
se laissa marier par ses parents. Il en résulta 
une série de catastrophes. Le mariage fut conclu 
à son insu, et elle n'osa pas résister aux intérêts 
de famille. Elle se laissa conduire à l'autel et 
prononça, dit son historien, le oui fatal. 

Son mari était un des plus mauvais sujets de 
son époque, et ce n'est pas peu dire. Il n'était pas 
seulement léger, il était joueur ; il n'était pas seu- 
lement vicieux, il était railleur et méchant. Ca- 
therine était d'une beauté rare, son esprit était 
charmant. Julien Adorne, son mari, absolument 
insensible aux avantages même extérieurs de sa 
femme, ne songeait, dans les moments où il pen- 
sait à elle, qu'à la tourmenter de toutes les fa- 
çons. Le reste du temps il l'oubliait, et ses oublis 
n'étaient pas innocents. Cet homme, très riche au 
moment de son mariage, donna à ses vices la per- 
mission de le ruiner. Accablée depuis cinq ans 
des traitements les plus horribles, Catherine mai- 
grit au point de ne plus être reconnue par ses 
amies. Sa beauté s'en alla avec sa santé. Toute sa 
famille, désespérée du mariage auquel elle l'avait 
contrainte, la supplia de ne pas mourir de cha- 
grin, de chercher loin de son mari les consola- 
tions que le monde donne aux esprits légers dont 
il est plein. Catherine, usée par le malheur, se 
laissa persuader, sortit de sa vie intérieure et 
mena pendant cinq ans l'existence d'une femme 
du monde. Quand je disais que les routes sont 



312 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

impossibles à comprendre, évidemment je ne di- 
sais pas trop, et même je ne disais pas assez. 
Ceux qui veulent expliquer tout pourraient trou- 
ver dans le mariage de Catherine le moyen de la 
conduire, par une voie terrible, à une perfection 
plus élevée. Mais voici qu'elle succombe. Voici 
qu'elle abandonne l'attrait intérieur qu'elle sui- 
vait à treize ans; voici que, désespérée, découra- 
gée, repoussée de Dieu en apparence, et en réa- 
lité repoussée de l'homme à qui Dieu l'avait unie, 
elle tombe de toute sa hauteur ! Après cinq an- 
nées de malheurs, voici cinq années de fautes ! 
Voilà cinq années de perdues ! A moins que cinq 
ans d'erreur ne fussent nécessaires pour don- 
ner au repentir l'occasion d'entrer et de creuser 
l'âme ! 

Cependant celle qui était une sainte à treize ans 
ne pouvait pas tout oublier. « C'était en vain, 
a-t-elle dit plus tard, que tous ces plaisirs se 
réunissaient pour satisfaire mes appétits, ils ne 
pouvaient les rassasier : mon âme était d'une 
capacité infinie ; toutes les jouissances de la terre 
seraient entrées en elle sans la remplir. » 

Un jour Catherine se plaignit à sa sœur Simba- 
niadu vide affreux dont elle souffrait. Sa sœur, 
qui connaissait un très saint religieux, supplia Ca- 
therine de s'approcher du sacrement de pénitence. 
Catherine, ébranlée par ses propres souvenirs, 
ne dit pas non. Simbania fit prévenir le prêtre 
qu'il s'agissait d'une très grande conversion, et 
que celle qui allait peut-être s'adresser à lui le 



SAINTE CATHERINE DE GÊNES 313 

lendemain était appelée à gravir les sommets. 
En effet, le lendemain Catherine se décide ; elle 
se rend à l'église, demande le prêtre, et s'age- 
nouille, en l'attendant, dans le confessionnal. 

Ici se passe un grand drame. 

Un rayon de lumière tombe sur Catherine age- 
nouillée ; elle voit. Que voit-elle ? Elle seule 
pourrait le dire, ou plutôt elle-même ne le pour- 
rait pas. Elle voit sa prédestination, elle voit sa 
vie depuis sa chute. Les cinq années qu'elle vient 
de passer lui apparaissent telles qu'elles sont 
dans la lumière divine. Catherine perd la parole 
et le sentiment. Le prêtre, qui était entré au 
confessionnal, croit qu'elle se prépare en silence, 
et la laisse à son recueillement. Le silence conti- 
nuait. Catherine était en extase. Le temps passe. 
On vient chercher le prêtre pour une affaire 
pressante. Il avertit Catherine de son départ et 
de son prompt retour. Catherine n'entend rien. 
Il s'en va; il revient : Catherine est dans la même 
attitude et dans le même silence. Il l'exhorte à 
parler. Rappelée péniblement du fond de l'extase, 
elle fait un immense effort, mais ne peut dire 
qu'un mot : « Mon Père, je ne peux pas parler. 
Si vous le voulez, je remettrai à plus tard cette 
confession ». 

Elle rentre à la maison, jette loin d'elle ses 
ornements, répand des torrents de larmes. Le 
pavé de sa chambre est inondé, visiblement inondé, 
comme la terre après un orage. Il paraît que, 
pendant l'extase, un dard brûlant lui était entré 



314 PHYSIONOMIES DB SAINTS 

dans le cœur. Elle raconte dans ses dialogues 
qu'à travers ses sanglots elle prononçait une 
seule parole : Se peut~il> â Amour, que vous 
m'ayez prévenue et révélé en un seul instant 
tout ce que la parole ne peut exprimer ? 

Elle avait eu son chemin de Damas, Elle avait 
été foudroyée. 

Pendant quelque temps elle poussa le repentir 
jusqu'à la fureur. L'horreur de sa chute la con- 
duisit à des violences dont le récit serait à peine 
accepté aujourd'hui. On n'oserait plus même 
raconter les choses qu'elle osa faire. L'hôpital 
de la Miséricorde fut souvent le témoin discret de 
ses audaces singulières. Elle se dévoua aux soins 
les plus difficiles envers les maladies les plus ré- 
pugnantes, et dépassa ce qui était nécessaire. Elle 
céda à cet instinct que saint Paul appelle la Folie 
de la Croix. Ses actes extérieurs n'étaient que 
les ombres des actes intérieurs qui les inspiraient. 
Elle disait souvent : « Les macérations imposées 
au corps 3ont parfaitement inutiles lorsqu'elles ne 
sont pas accompagnées de l'abnégation du moi. » 

Après quatorze mois d'un© pénitence terrible, 
elle reçut l'assurance d'avoir complètement sa- 
tisfait à la justice. 

A cette époque, disent les biographes contenu 
porains, le souvenir poignant de ses fautes, qui 
jusqu'alors l'avait poursuivie jour et nuit, lui fut 
enlevé complètement. Elle ne se souvint pas plus 
de ses péchés que s'ils eussent été noyés au fond 
de la mer. 



sainte c^thejufï; $$ gênes 315 

Ici commence la vie nouvelle de Catherine, la 
vie sur la hauteur. Elle atteint et décrit elle-même 
cet état qu'elle appelle la nudité de l'amour. De- 
puis le jour de son foudroiement, elle ne perdit 
pas de rue une seule fois la présenee de Dieu. Sa 
conversion ne procéda pas, comme tant d'autres, 
par degrés : elle fut soudaine et éternelle. Ja- 
mais elle n'avança méthodiquement 

« Si je revenais sur mes pas, disait-elle, je 
voudrais qu'on m'arrachât les yeux, et je ne trou- 
verais pas que ce fût assez. » 

La contemplation de sainte Catherine alla tou- 
jours en montant et se fixa sur les sommets. Pen- 
dant que d'autres, comme sainte Gertrude par 
exemple, suivaient sur la poussière des routes 
humaines la trace des pas de Jésus-Christ et 
s'attachaient de toutes leurs forces à suivre son 
humanité, sainte Catherine de Gênes était empor- 
tée vers Pabîme de sa divinité. Sans exclure de 
son oraison et de sa contemplation les mystères 
qui donnent sur la vie humaine de Jésus, elle se 
nourrissait plus spécialement de ceux qui don. 
nent sur la vie divine du Christ. Peu de regards 
partis de la terre sont allés si haut dans le 
ciel. 

Catherine eut la vue intérieure du péché, et sa- 
chant ce qu'il y a au fond d'un péché véniel, elle 
en conçut une horreur telle qu'elle allait mourir 
si Dieu ne l'eût affermie. 

Si elle croyait voir en elle la plus légère im- 
perfection, elle était, disait-elle, jusqu'à ce qu'elle 



316 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

en fût délivrée, elle était dans une chaudière 
bouillante. 

« Ma vision du péché véniel n'a duré qu'un ins- 
tant, disait-elle ; elle eût suffi pour réduire en 
poudre un corps de diamant, si elle s'était pro- 
longée, Qu'est-ce donc que le péché mortel? 
Quiconque comprend ce que sont le péché 
et la grâce ne peut redouter ni estimer autre 
chose- » 

« Je vois, disait Catherine, je vois dans le Tout- 
Puissant un tel penchant à s'unir à la créature 
raisonnable, faite par lui et à son image, que si 
le diable pouvait se délivrer de son péché, le Sei- 
gneur relèverait à cette hauteur où Lucifer vou- 
lait monter par sa révolte, c'est-à-dire qu'il le 
ferait comme Dieu, non pas sans doute par nature 
ou par essence, mais par participation. » 

Je livre cette sublime pensée aux méditations 
de ceux qui aiment à respirer l'air des monta- 
gnes. Les horizons qui s'ouvrent de ce côté sont 
des horizons inconnus. « Dieu peut faire, dit 
saint Paul, plus que nous ne pouvons désirer. » 

Un jour sainte Catherine entendit cette parole 
que le Saint-Esprit lui adressait : 

// te serait plus doux d'être dans une four' 
naise ardente que de subir le dépouillement 
parfait auquel je veux faire arriver ton âme. 

L'histoire de ce dépouillement a été écrite ou 
plutôt balbutiée par sainte Catherine elle-même. 
Sa parole consiste dans un silence tremblant. 
Elle s'excuse de parler, comme Angèle de Foligna 



SAINTE CATHERINE DE GÊNES 317 

Elle nous avertit que les mots trahissent, au lieu 
de la révéler, l'ardeur qui la consume. 

« Le Seigneur, dit-elle, voulut séparer en elle 
l'âme de l'esprit. Cette séparation est accompa- 
gnée d'une souffrance profonde et subtile, et ab- 
solument inexprimable. Le Seigneur versa dans 
l'âme de cette créature (c'est d'elle-même qu'elle ; 
parle) un nouvel amour si véhément qu'il tira 
l'âme à lui avec toutes ses puissances, de telle 
manière qu'elle était enlevée à son être naturel. 
L'œuvre, ajoute Catherine, est surnaturelle. Elle 
s'accomplit dans l'océan de l'amour secret, et 
telle est la profondeur de cet océan, qu'on n'y 
entre pas sans se noyer. Une chose si haute ne 
se peut comprendre : elle excède les puissances 
de l'âme. 

Sainte Catherine rend à chaque instant témoi- 
gnage à l'impuissance de la parole humaine. Elle 
habite, au-dessus des choses qui se pensent, le 
domaine des choses qui se sentent, et ses cris 
ressemblent aux efforts du silence qui, mécon- 
tent de lui-même, essayerait de vaincre sa na- 
ture. 

Le silence tourne en rugissant autour de la 
parole de saint Paul : « Le verbe de Dieu est 
vivant, efficace, plus pénétrant que le glaive ; il 
atteint jusqu'à la division de l'âme et de Pes- 
prit. > 

L'âme et l'esprit ne. sont pas deux substances 
différentes comme l'âme et le corps. Au point de 
vue philosophique, il n'y a dans l'homme que 



318 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

l'âme et le corps. Qu'est-ce donc que la division 
de l'âme et de l'esprit ? Saint Paul lance dans le 
monde cette parole inconnue, comme un glaive 
de feu au milieu d'un champ de bataille, et s'en 
va n'expliquant rien. Sainte Catherine de Gênes 
relève le glaive de feu. Elle passe sa vie à com- 
menter la parole de saint Paul ; mais son com- 
mentaire, par cela même qu'il est magnifique, 
augmente la nuit noire au lieu de la dissiper ; car 
ici, la nuit, c'est la lumière. Plus sainte Catherine 
développe îa parole de saint Paul, plus elle déga- 
ge le mystère contenu, plus les ténèbres sacrées 
s'étendent et l'envahissent. Aussi, après chaque 
phrase elle sent grandir en elle l'impossibilité de 
parler ; mais le silence succombe à son tour de- 
vant un nouvel effort de langage qui ne naît que 
pour mourir. Ainsi la parole et le silence se suc- 
cèdent, tous deux insuffisants, tous deux néces- 
saires. Chacun d'eux fait un effort pour racheter 
la misère de 1* autre. 

Ecoulons-la : 

« Et l'esprit dît à l'âme.* — Je ?eux me séparer 
de toi. Maintenant je te répondrai en paroles ; 
plus tard je te répondrai par des faits, et alors tu 
porteras envie aux morts. Tu as dérobé les grâ* 
Ces de Dieu; tu les as rapportées à toi, tu te les 
appropries si subtilement que tu n£ t'en aperçois 
pas. 

« Et l'âme répondit : — Je reconnais mon lar- 
cin. J'ai volé les choses les plus importantes qui 
soient au monde. Mon péché est grand et subtil. 



SAINTE CATHERINE DE GÊNES 319 

« Et l'esprit étant lui-même attiré par Dieu, 
quoique sans le savoir, attira tout à lui avec im- 
pétuosité, et l'âme fut consumée avec tous les 
sentiments corporels, et la créature demeura 
noyée en Dieu. 

« Et l'âme s'écria : O langue, pourquoi parles- 
tu, puisque tu n'as pas de mots pour exprimer 
l'amour ? 

« O mon cœur, pourquoi ne me consumes-tu 
pas ? Seigneur, vous m'avez montré une lumière 
nouvelle par laquelle j'ai vu que tout mon pré- 
cédent amour n'était qu'amour-propre. Mes opé- 
rations étaient souillées, elles demeuraient ca- 
chées en moi, je les abritais sous votre ombre> 
et je me les appropriais ! Que dire de l'amour ? 
Je suis surmontée, je le sens opérer en moi et 
je ne comprends pas l'opération. Je mé sens 
brûlée, et je ne vois pas le feu. O amour, tu 
m'as fermé la bouehe. Je ne sais, je ne puis plu* 
parler. Je ne veux plus chercher ce qui ne se 
peut trouver. » 

Et après un silence, elle recommence à crier ir 

« O amour, celui qui te sent ne te comprend 
pas, et celui qui veut te connaître ne peut te 
comprendre. O cœur navré, tu es incurable, et, 
conduit à la mort, tu recommences à vivre ! Si je 
pouvais exprimer l'amour, il me semble que tous 
les cœurs s'enflammeraient. Avant de quitter cette 
vie, je voudrais être capable d'en parler une fois. 
Quelle chose délicieuse ce serait de parler de 
l'amour, si l'on trouvait des paroles ! L'amour re- 



320 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

dresse les choses tortueuses et unit les contraires. 
amour, comment appelez-vous les âmes qui 
vous sont chères ?» * 

Et le Seigneur répondit : « Ego dîœi\ dii estis 
et filii Excelsi omnes. Je l'ai dit : vous êtes des 
dieux et les fils du Très-Haut. » 

Après vingt-cinq ans, Dieu adressa Catherine 
à Cattaneo. Elle alla vers lui et lui dit : « J'ai 
persévéré vingt-cinq ans dans la voie spirituelle ; 
maintenant je ne puis supporter la violence des 
assauts intérieurs et extérieurs; c'est pourquoi 
j'ai été pourvue de vous. Je crois que Dieu vous 
a confié le spin de ma personne toute seule et 
que vous ne devriez vous occuper que de moi. » 

Et, parlant àun de ses enfants spirituels : « Si 
je parle de l'amour, disait-elle, il me semble que 
je l'insulte, tant mes paroles sont loin de la réa- 
lité. Sachez seulement que si une goutte de ce 
que contient mon cœur tombait en enfer, l'enfer 
serait changé en paradis. » 

Tel est le langage de sainte Catherine de Gê- 
nes. Ce sont des discours, des cris, de* sanglots 
et des silences, et chacune de ces choses appelle 
les autres à son secours, comme pour triompher 
avec leur aide des faiblesses de sa nature. 



CHAPITRE XXIX 



SAINT JOSEPH DE CUPERT1NO. 



J'étudiais l'autre jour une des intelligences les 
plus hautes, les plus subtiles, les plus larges, les 
plus étendues et les plus profondes : sainte Ca- 
therine de Gênes. Belle, spirituelle, admirée, ar- 
dente, elle avait beaucoup reçu de Tordre natu- 
rel, avant de recevoir encore plus de Tordre sur- 
naturel. Elle était parée des parures He la femme 
avant d'être transfigurée des transfigurations de 
la sainte. 

Voici aujourd'hui un epecfacle qui fait contraste 
avec celui-là. Ceux qui disent que tous les saints 
se ressemblent prouvent seulement qu'ils ne con- 
naissent ni les uns ni les autres. Le même esprit 
enveloppe et illumine les diverses natures, et 
c'est cette unité et cette variété qui réalise, dans 
sa réalité étymologique, le nouvel univers. 

Si jamais homme fut doué pauvrement, ce fut 
saint Joseph de Cupertino. Toutes les splendeurs 
naturelles lui firent défaut. Il s'appelait lui-même 
frère Ane, et il fut en effet parmi les hommes ce 
qu'est l'âne parmi les animaux. Incapable de pas- 
ser ua esamen, peut-être même de soutenir une 

si 



322 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

conversation ; incapable en même temps de soi- 
gner une maison, ou de toucher une assiette 
sans la casser; dépourvu des aptitudes de l'es- 
prit et de celles de la matière, il semblait égale- 
ment inapte à être un savant, et à êlre un bon 
domestique. Il avait l'air d'un esclave à peu près 
inutile, d'une bête de somme gui rend peu de 
services. Et cependant nous savons son nom ! 
Gomment se fait-il qu'il ait trouvé place dans la 
mémoire des hommes ? A force de ne pas cher- 
cher l'estime des hommes, il l'a rencontrée dans 
sa forma la plus haute, et non-seulement l'esti- 
me, mais la gloire ! La chose du monde la plus 
invraisemblable pour lui, c'était la gloire. Elle 
est tombée sur lui ; elle l'enveloppe à jamais. 
Pendant qift ceux qui courent après elle rencon- 
trent quelquefois ou l'oubli ou la honte, elle s'est 
assise sur le front de Joseph, et a écrit devant 
son nom ce petit mot singulier et mystérieux : 
Saint. Joseph est devenu saint Joseph. Quelle 
chose étrange que cette force de faire des saints 
et de les déclarer tels, force dont l'Église a le 
monopole, et qu'on ne pourrait contrefaire sans 
un ridicule trop terrible pour être affronté! Pre- 
nez le vieil invalide le plus chauvin qui existe, et 
essayez de lui faire dire : Saint Napoléon I er . Ja- 
mais il n'osera. Il le voudrait qu'il ne pourrait 
pas. Ses lèvres se fermeraient. 

Joseph naquit à Cupertino le 17 juin i6o3. Fils 
d'artisans, chétif, maladif, méprisé de tout le 
monde, moqué par ses camarade*, et même, chose 



SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 323 

assez rare, rebuté par sa mère, travaillé d'un 
ulcère gangreneux, il passa son enfance entre la 
vie et la mort, dans une espèce de pourriture. Un 
ermite e frotta d'huile et le guérit. 

Au moment de sa naissance, on saisissait, à 
cause des dettes de son père, le mobilier de sa 
famille, et il naquit dans une étable, où sa mère 
s'était réfugiée. 

Quand, après avoir échappé à d'horribles ma- 
ladies, il voulut embrasser la vie religieuse, ce fut 
une série d'échecs et de déceptions. Il sollicite 
son entrée en religion et ne l'obtient pas. Plus 
tard, il commence un noviciat ; il ne l'achève pas ; 
il rentre dans le monde. Puis il rentre au cou- 
vent. Repoussé de partout, il a l'air lui-même de 
ne savoir ce qu'il veut ni ce qu'il fait. 

Ce fut chez les Franciscains qu'il se présenta 
d'abord. Il avait dix-sept ans. Deux de ses oncles 
appartenaient à l'Ordre et semblaient pouvoir ai- 
der son admission. On le refusa cependant, parce 
qu'il n'avait fait aucunes études. Tout ce qu'il put 
obtenir, ce fut d'entrer chez les Capucins, en 
qualité de frère convers.Mais ce fut pour essuyer 
des rebuffades horribles. 

L'incapacité naturelle et la préoccupation sur- 
naturelle semblaient s'unir pour le rendre inapte 
à tout. Son incapacité naturelle éclatait et sa 
préoccupation surnaturelle échappait à tous les 
yeux. Ses oublis naturels, ses absorptions surna- 
turelles lui faisaient une vie prodigieuse qui sem- 
blait ridicule aux gens attentifs et médiocres dont 



324 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

il était entouré. Toutes ces intelligences éveillées, 
mais vulgaires, jetaient un regard clairvoyant sur 
les défauts de Joseph, un regard aveugle sur ses 
grandeurs. Ces deux regards se complétant l'un 
par l'autre, on finit par le déclarer absolument 
insupportable. Saisi par l'extase au milieu des 
soins du réfectoire dont il était chargé, il laissait 
tomber les plats et les assiettes, dont les frag- 
ments étaient collés ensuite sur son habit, en si- 
gne de pénitence. Il servait du pain noir au lieu 
de pain blanc ; on le grondait. Il déclarait ne pas 
savoir distinguer l'un de l'autre. Pour transporter 
un peu d'eau d'un lieu dans un autre, il lui fallut 
un mois tout entier. Enfin on déclara qu'il n'était 
bon ni aux travaux matériels, ni à la vie spiri- 
tuelle, et on le renvoya de la maison. 

On lui ôta l'habit religieux. Il déclara plus tard 
avorr souffert en ce moment comme si on lui eût 
arraché la peau. Pour comble de malheur, il avait 
perdu une partie de ses habits laïques. Le cha- 
peau, les bas, les souliers manquaient. Il s'échappa 
à moitié nu. Des chiens s'élançant d'une é table 
voisine l'assaillirent et mirent en pièces les hail- 
lons qui lui restaient. Des pâtres, le prenant pour 
un voleur, voulurent se jeter sur lui. Protégé par 
l'un d'eux contre la fureur des autres, il reprend 
sa course. Un cavalier se présente devant lui et, 
le poussant l'épée à la main, lui reproche d'être 
un espion. 

Joseph arrive à Vitrara; il se jette aux pieds de 
soi» oncle, qui le chasse en lui reprocha^ les 



SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 325 

dettes de son père à Cupertino. II se jette aux 
genoux de sa mère, qui lui répond : — Vous vous 
êtes fait chasser d'une maison sainte. Choisissez 
de la prison ou de l'exil ; car il ne vous reste 
qu'à mourir de faim. 

Enfin, après bien des démarches, Joseph finit 
par être admis au couvent de la Grotella, pour y 
être chargé du pansement de la mule. 

Joseph savait à peine lire et écrire . Or, il vou- 
lait être prêtre ! Jamais il ne put expliquer aucun 
des évangiles de l'année, excepté celui qui conte- 
nait ces mots : « Bienheureuses les entrailles qui 
vous ont porté ! » Joseph voulait passer l'examen 
du diaconat. L'Evêque ouvre le livre des Evan- 
giles et tombe sur ces mots : « Bienheureuses les 
entrailles qui vous ont porté ! » 

Il fit ainsi à Joseph la seule question à laquelle 
celui-ci pût répondre, et Joseph répondit. Il ne 
put retenir un sourire, mais il expliqua supérieu- 
rement l'Evangile. Restait le dernier examen celui 
du sacerdoce. Ici la chose se passe d'une manière 
encore plus surprenante. Tous les postulants, ex- 
cepté Joseph, savaient leur affaire sur le bout du 
doigt. Les premiers qui passèrent l'examen, le 
passèrent d'une façon si brillante que l'Evêque 
s'arrêta avant de les avoir examinés tous, et, 
croyant l'épreuve inutile, admit en masse ceux 
qui restaient, et parmi eux Joseph, qui fut reçu 
sans examen. C'était le 4 mars 1628, Joseph était 
donc prêtre, malgré les hommes et les choses, mal- 
gré toutes ses incapacités reconnues,mais oubliées. 



326 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

U revint au couvent de la Grotella. Il y passa 
deux années terribles. La misère matérielle à la- 
quelle il s'était condamné se compliqua d'une mi- 
sère intérieure bien autrement terrible. Les con- 
solations divines dont il avait été soutenu depuis 
l'enfance firent place à une sécheresse triste et 
morne qui augmentait tous les jours. Il écrivait 
plus tard à un ami : « Je me plaignais beaucoup 
de Dieu avec Dieu. J'avais tout quitté pour lui, et 
lui, au lieu de me consoler, me livrait à une an~ 
goisse mortelle. Un jour, comme je pleurais, 
comme je gémissais (oh ! rien que d'y penser, je 
me sens mourir !) un religieux frappe à ma porte. 
Je ne réponds pas; il entre. « Frère Joseph, dit- 
« il, qu'avez-vous ? Je suis ici pour vous servir. 
« Tenez, voici une tunique. J'ai pensé que vous 
« n'en aviez pas. » En effet, ma tunique tombait 
en lambeaux. Je revêtis celle qu'apportait l'in- 
connu, et tout mon désespoir disparut à l'instant 
même. » Personne ne connut jamais le religieux 
qui avait apporté la tunique, 

A partir de ce moment, la vie de saint Joseph 
fut une des plus merveilleuses dont l'histoire 
fasse mention. Sa vie extérieure fut à la fois trou- 
blée et monotone. Pour éviter les foules qui le 
cherchaient, on le transportait d'un lieu dans un 
autre, et on le tenait presque en prison jusqu'à 
un déplacement nouveau. A chaque départ, Jo- 
seph disait : « Là où vous me conduirez, Dieu 
est-il ?» Et sur la réponse affirmative qui lui 
était faite, il répondait : « C'est bien. » Sa vie 



SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 327 

intérieure offre la réunion des phénomènes exta- 
tiques et thaumaturgiques les plus variés et les 
plus sublimes, accomplis dans une nature et par 
une nature qui semblait contraire au sublime. Il 
pansait une mule ; il travaillait à la façon des bê- 
tes de somme. Il savait à peine lire ; il 6'appelait 
frère Ane, non par une fausse humilité, mais parce 
que sa simplicité, sa patience, sa vulgarité, sa 
bonhomie, son ignorance, son habitude de faire le 
gros ouvrage, l'ouvrage de l'esclave, son habi- 
tude de porter des fardeaux, d'obéir, de ne pas 
discuter, d'aller devant lui, lentement, tête basse, 
tout enfin lui donnait une certaine ressemblance 
avec la tête de l'âne. Peut-être même un entête- 
ment naturel, vaincu par l'obéissance, ou trans- 
figuré par la lumière, ajoutait à cette similitude. 
Un jour on lui ordonna d'expliquer un passage 
du bréviaire. Joseph ouvre le livre et tombe sur 
les leçons de sainte Catherine de Sienne. La leçon 
portait : « Catharina, uirgo senensis, ex Bénin- 
caris piis orta parentibus. Catherine, vierge de 
Sienne, née des Benincara, ses pieux parents. » 
Joseph, en lisant, supprime le mot : ex Bénin- 
caris, des Benincara. — On lui ordonna de re- 
lire. Malgré lui, il supprime encore le même mot. 
On lui ordonne de relire une troisième fois ; il 
persiste et supprime le même mot. On lui ordon- 
ne de regarder de plus près. II a beau se fatiguer 
les yeux, il ne voit pas le mot qu'on lui ordonne 
de voir. Or, quelque temps après, la congréga- 
tion des Rites supprimait ce mot. 



328 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Cet homme, qui ne savait rien, qui ne compre- 
nait rien, qui ne savait pas traiter avec les autres 
hommes, qui ne pouvait rien apprendre, qui n'a- 
vait aucune présence d'esprit ni aucune instruc- 
tion, ni aucune habileté pour déguiser son igno- 
rance, Sortait vainqueur de tous les examens, de 
tous léô interrogatoires, de toutes les épreuves 
auxquelles on le soumettait. 

Au lieu d'apercevoir les hommes sous la figure 
qu'ils ont dans le monde, sous leur figure exté- 
rieure et visible, saint Joseph les voyait souvent 
sous la forme de ranimai qui représentait l'état 
de leur âme. Il sentait des odeurs qui n'existaient 
que pour lui, des odeurs spirituelles, mais qui 
lui semblaient matérielles. Il rencontrait un hom- 
me dont la conscience était en mauvais état : 
« Tu sens bien mauvais, lui disait Joseph, va te 
laver. » Et, après la confession, si la confession 
était bonne, il sentait une autre odeur. Ses sens 
spiritualisés étaient devenus des instruments de 
communication entre le monde des esprits et le 
monde des corps. Il sentait physiquement ce qui 
n'existait que moralement. Sa personne était de- 
venue une espèce de symbolisme vivant qui 
éclairait le monde visible par un reflet sensible 
du monde supra-sensible. 

La madone de Grotella était le point où il avait 
laissé son cœur. C'était au pied de cette madone 
que cet homme extraordinaire avait passé de lon- 
gues heures dans une contemplation profonde. La 
contemplation était tellement sa vie qu'il n'avait 



SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 329 

jamais pu, parmi les travaux les plus grossiers, 
se distraire d'elle. Tout enfant, il s'arrêtait, à une 
époque où le nom même de l'extase lui était in- 
connu, il s'arrêtait, saisi par l'esprit, dans cette 
attitude à la fois simple et étonnante qui lui va- 
lut le surnom de bonche béante. Et quand on son- 
ge à la vulgarité de sa nature, quand on songe 
qu'il était un âne, on est frappé de cette réunion 
violente des choses opposées qui donnent,, aux 
œuvres divines un de leurs caractères les plus 
particuliers et les plus distinctifs. Les œuvres di- 
vines portent le caractère des oppositions réso- 
lues dans l'unité. 

En effet, frère Ane volait dans l'air comme un 
oiseau. Il n'y a guère, dans la vie des saints, un 
autre exemple de la même faculté poussée si 
loin. 

Saint Denys, parlant d'Hiérothée, son maître, 
disait : « Cet homme n'était pas seulement le dis- 
ciple, il était l'expérimentateur des choses divi- 
nes. » On en peut dire autant de saint Joseph, qui 
ne ressemblait certes pas naturellement à Hiéro- 
thée. Joseph passa une partie de sa vie en l'air, 
réellement et physiquement en l'air, entre le ciel 
et la terre, suspendu. En même temps, il était 
le meilleur ami des animaux. 

Joseph appartient à la famille des saints qui 
compte parmi ses caractères les plus particuliers 
l'amitié des bêtes et la familiarité de toutes les 
créatures. Je reviens encore ici sur ce mot incom- 
pris et que je ne comprends pas moi-même, en 



330 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

le prononçant : la simplicité. On dirait que c'est 
à elle qu'appartiennent certaines faveurs visibles, 
plus frappantes pour l'homme que d'autres grâ- 
ces. 

Un jour, il promit à des religieuses un oiseau 
qui leur apprendrait à chanter. Et tous les jours, 
aux offices du matin et du soir, voici qu'un oiseau 
parait sur la fenêtre du chœur, prévenant et rani- 
mant le chant des religieuses. Un jour, il dispa- 
rut. On s'en plaignit à Joseph. « L'oiseau a bien 
fait, répondit le saint. Pourquoi l'avez-vous insul- 
té ?» En effet, une religieuse lui avait fait je ne 
sais quelle insulte. — Cependant Joseph promit le 
retour de l'oiseau, qui revint. Sans doute, il avait 
oublié ou bien il avait pardonné. Cette fois, il 
établit sa demeure parmi les religieuses. Mais, 
une des sœurs lui ayant attaché un grelot à la 
patte, il disparut quelque temps après. Joseph le 
rappela encore. « Je vous avais donné un musicien, 
dit-il aux religieuses, il ne fallait pas en faire un 
sonneur de cloches. Il est allé veiller près du 
tombeau de Jésus-Christ. Mais il reviendra. » En 
effet, il revint et il ne disparut qu'avec le saint. 

Un jour, près du bois de Grotella, saint Joseph 
rencontre deux lièvres : « Ne vous éloignez pas, 
leur dit-il; ne vous éloignez pas de la madone ; 
car beaucoup de chasseurs vous poursuivent. » 
Au bout de quelques minutes, l'un d'eux est sur- 
pris et poursuivi par les chiens. Mais la porte de 
l'église est ouverte ; il traverse la nef et se jette 
dans les bras du satnt> « Ne t'avais-je pas aver- 



SAINT JOSEPH DE CUPERTIKO 331 

ti ? )> lui dit Joseph, Les chasseurs surviennent 
échauffés et réclament bruyamment leur proie. 
« Ce lièvre, leur répond le saint, est sous la pro- 
tection de la madone. Vous ne l'aurez pas, » Puis 
il bénit le quadrupède et le remet en liberté. Pen- 
dant qu'il revenait de la chapelle au couvent, il 
rencontra l'autre lièvre, qui vint à lui épouvanté. 
Le chasseur, qui était le marquis Côme de Pi- 
nelli, seigneur de Cupertino, lui demande s'il a vu 
le lièvre. « Le voici dans les plis de ma tunique, 
répond Joseph. Ce lièvre est à moi; épargnez-le, 
et ne venez plus chasser ici, car vous l'effrayez.» 
Puis, parlant au lièvre : € Cache-toi là-bas dans 
ce buisson et ne bouge pas. » Les chiens, qui 
voyaient leur proie, restaient immobiles et fré- 
missants, mais cloués à leur place. 

Un orage avait détruit presque toutes les bre- 
bis d'un petit village. Les pâtres désolés allèrent 
trouver Joseph, Le saint toucha une à une les 
brebis mortes. «c Au nom de Dieu, lève-toi, » leur 
disait-il en les touchant. Et les brebis se levèrent. 
Une d'elles retomba. Joseph, d'une voix plus 
énergique et presque irritée, lui crie : « Au nom 
de Dieu, lève-toi et reste debout. » Une autre 
fois il attira des moutons dans la chapelle de 
Sainte-Barbe. Sautant par-dessus les barrières, et 
quittant leurs gras pâturages, les moutons accou- 
raient en foule, appelés par Joseph à la prière. 

Au seul nom de Jésus et de Marie prononcé 
devant lui, il arrivait que saint Joseph quittait le 
monde et s'envolait, même matériellement. Sou- 



332 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

vent ses extases débutaient par un grand cri. 
Mais ce cri ne faisait pas peur, et cette constata- 
tion fut importante pour sa canonisation. L'Eglise 
prend des précautions immenses pour discerner 
les esprits. L'Esprit-Saint donne la sécurité, mê- 
me au milieu d'apparences terribles ; l'Esprit 
mauvais agite, même au milieu d'apparences 
tranquilles. 

Un jour,dom Antonio se promenait avec Joseph 
dans le jardin. « Frère Joseph, dit Antonio, que 
Dieu a fait un beau ciel ! » Joseph pousse un cri, 
s'envole et va se poser à genoux sur la cime d'un 
olivier. La branche, dit l'enquête, se balançait 
comme sous le poids d'un oiseau. Il y resta envi- 
ron unj demi-heure. — Si l'extase le surprenait 
pendant la messe, Joseph, revenant à lui, repre- 
nait le saint sacrifice au point précis où il l'avait 
laissé, sans se tromper d'une cérémonie, d'une 
syllabe ou d'un geste. Trois peintres qui devaient 
orner sa chapelle convinrent de placer au-dessus 
de la porte un tableau de l'Immaculée -Concep- 
tion. Joseph était là ; on eût dit que le mystère 
intérieur dont l'image allait être fixée par le pin- 
ceau lui apparaissait. « L'Immaculée-Conception, 
cria-t-il, oh ! quel sujet !» Et il tomba à genoux, 
ravi en extase. — Un jour à l'église, sa main, pen- 
dant le ravissement, se trouva étendue sur la 
flamme de deux torches. Quelque temps immobi- 
les de stupeur, les spectateurs songent enfin à 
écarter les flambeaux. Mais ses mains ne por- 
taient aucune trace de brûlure. — Un jour un 



SAINT JOSEPH DE CUPERTÏNO 333 

ouvrier, laissant tomber son outil, se fit une large 
blessure. Fra Ludovico réveille Joseph qui était 
en extase et lui montre le sang. Joseph touche 
ce doigt à demi-coupé, l'entoure d'une bandelette 
et dit à l'ouvrier : « Tu peux travailler, * L'ou- 
vrier était guéri. C'était une croix qu'il fabriquait, 
€ Plantons-la, » dit Joseph. Mais elle était sï 
lourde qu'on ne pouvait la planter. Joseph s'im- 
patiente, jette son manteau, franchit au vol l'es- 
pace de quinze pas, saisit la croix comme une 
paille et la plante dans l'excavation préparée. 

Il faudrait un volume entier. Je renvoie le lec- 
teur à la Vie de saint Joseph, par Dominique 
jRovino (i). 

Tel fut saint Joseph. S'il n'avait pas existé, per- 
sonne ne l'inventerait. Il est extraordinaire par- 
mi les extraordinaires. Il n'y a guère dt: saint, 
dans les Bollandistes, qui déroute plus que lui 
les habitudes humaines. 

!.. Chez Poussielgue, rue Cassette, 27 . 






CHAPITRE XXX 

SAINT DENYS 



J'ai déjà remarqué que chaque élu reçoit l'at- 
trait surnaturel suivant une forme qui s'adapte à 
son caractère propre. Saint Augustin est appelé 
par un livre ; saint Paul par la foudre, les Rois 
Mages par une étoile. SaintDenys, lui, fut appelé 
par une éclipse de soleil. 

Le Docteur de la négation transcendante, celui 
qui devait épuiser, pour nommer Dieu, la parole 
humaine et déclarer ensuite qu'aucun nom ne 
suffirait, et faire mourir la parole dans le silence 
Supérieur, celui-là fut appelé par une éclipse de 
soleil. Il était loin du Golgotha ; il était sur les 
bords du Nil, le jour du crucifiement, quand il 
reçut eq Egypte la visite de l'obscurité. 

Il comprit qu'ude commotion agitait le ciel et 
la terre. Se souvenant de la leçon solennelle que 
Fombre lui avait donnée, le Vendredi-Saint, il se 
réfugia dans l'ombre sacrée pour y vivre au-des- 
sus des pensées humaines. 

Après avoir écouté les paroles de la nuit, il en- 
tendit les paroles de saint Paul ; il entendit les 
paroles de Hierothée J Quel homme I Disciple de 



336 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

saint Paul et Maître de saint Denys ! Maître de 
saint Denys ! quel titre ! Quel homme devait être 
celui après lequel saint Denys n'osait plus parler? 
Quel homme que celui qui rendit saint Denys 
timide et qui l'inclina vers le silence énorme dont 
il ne sortait que par un effort, dont il s'accusait 
de sortir, disant à ses contemporains et à la pos- 
térité qu'après la parole d'Hiérothée il avait 
honte de la sienne ! Ce fut un jour solennel dans 
l'histoire intellectuelle et morale du monde que celui 
où saint Denys comparut devant l'Aréopage d'A- 
thènes. Athènes ! Quels souvenirs parfaitement 
païens ce nom réveille ! Et cependant, voici le 
Foudroyé du chemin de Damas qui arrive là un 
jour, entre le Parthénon et le temple de Thésée, 
avec son bâton et sa parole. Mais entre le 
Parthénon et le temple de Thésée, il y avait 
un autel dressé au Dieu inconnu : l'invinci- 
ble espérance avait l'air de s'être réfugiée là. 
Dans cette patrie de l'erreur et dï l'erreur 
systématique, dans cette Athènes subtile, rail- 
leuse et médiocre, dans cette capitale du paga- 
nisme, le Dieu inconnu s'était réservé une place 
inconnue. Et saint Paul en profita. Saint Paul et 
Athènes ! Quel contraste immense ! Si saint Jé- 
rôme avait parlé devant l'Aréopage, à la bonne 
heure, cela se comprendrait ! Mais saint Paul ! 
le grand contemplateur de la rhétorique, l'ennemi 
juré des phrases, des subtilités, des querelles de 
mots, qui ne veut rien invoquer des choses de la 
sagesse humaine, le voilà devant cette Athènes 



SAINT DENYS 337 

qui imposa la finesse et la petitesse même au gé- 
nie grandiose et oriental de Platon. C'est devant 
cette assemblée que saint Paul porte la parole. 
Mais, au nom du Dieu inconnu, quelqu'un se lève 
pour le suivre. C'est Denys, qui sera saint De- 
nys. C'est celui qui se promenait en Egypte le 
Vendredi-Saint, pendant l'éclipsé de soleil ; c'est 
celui qui dit alors : « Il se fait en ce moment une 
révolution dans les choses divines. » C'est celui 
qui plus tard écrira le Traité des noms divins ; 
et peut-être qu'au nom du Dieu inconnu il sentit 
frémir en lui l'Esprit qui allait l'emporter. 

Denys, le dépositaire de la science grecque et 
de la science égyptienne, qui portait en lui la 
métaphysique occidentale et la métaphysique 
orientale ; Denys, qui va devenir saint Denys, se 
fait le disciple d'Hiérothée, et quand, devenu 
saint Denys, il ose ouvrir la bouche, c'est pour 
s'excuser en tremblant, car Hiérothée a parlé. 

« Il convient, dit le grand saint Denys, de re- 
pousser un reproche qu'on pourrait me faire. 
Puisque mon illustre maître Hiérothée a fait un 
admirable recueil des éléments de théologie, de- 
vais-je écrire après lui? Certainement, s'il eût 
développé la somme entière de la théologie, nous 
ne serions jamais tombés dans cet excès de folie 
et de témérité d'imaginer que nous parlerions des 
mêmes choses d'une façon plus profonde et plus 
divine que lui ; nous n'aurions pas commis cette 
lâcheté envers notre ami et maître, auquel, après 
saint Paul, nous devons l'initiation à la science 

22 



338 PHYSIONOMIES I>E SAINTS 

divine, nous n'eussions pas essayé de prendre sa 
place et de lui dérober la gloire de ses sublimes 
enseignements. Mais comme âl exposait sa doc- 
trine d'une façon vraiment élevée, comme il ca- 
chait sous un seul mot beaucoup de choses, desti- 
nées aux grandes intelligences, nous avons reçu 
Tordre de développer, à l'usage des petits et des 
faibles, les pensées que nous a transmises cet 
immense génie. Je vous ai envoyé son livre; vous 
me l'avez renvoyé, déclarant qu'il surpasse la 
portée ordinaire. En effet, je le regarde comme 
le guide des esprits avancés dans la perfection, 
qui vient à la suite des oracles des .apôtres, et je 
crois qu'A faut le réserver aux hommes supé- 
rieurs. » 

Quel était donc cet homme, quel était donc ce 
philosophe auprès de qui saint Denys n'*est qu'ua 
maître élémentaire, un vulgarisât ©ur qui met les 
choses sublimes à la portée des foules, lui, saint 
Denys l Et s'il fallait compter sur la terre combien 
d'esprits sont capables de comprendre, même de 
loin ce vulgarisateur, le dénombrement de cette 
partie de la population du ^jlohe serait bientôt 
fait. Saint Denys a eu raison de parler. Au lieu 
de diminuer la gloire de son maître, c'est lui qui 
en a perpétué le souvenir. Les œuvres d'Hiéro- 
thée sont en partie perdues ! Il paraît que la terre 
n'était pas digne de les garder. Mais nous en 
connaissons par saint Denys la substance. La 
doctrine d'Hiérothée a été étudiée, analysée^ dé- 
veloppée par son sublime élève. Dans cet aperçu 



SAINT DENYS 339 

rapide, plu» historique que métaphysique, je n'es- 
sayerai pas 4e la commenter. Je l'ai fait dans 
deux ouvrages (i). 

Jïndique seulement ici quelques faits peu con- 
nus, et je ferai quelques citations aussi sublimes 
qu'ignorées. 

Jésus-Christ avait quitté la terre, laissant sa 
mère à saint Jean. 

Saint Denys voulut voir la Vierge. Il fallait une 
lettre de recommandation. Il parait que saint 
Paul la lui donna. Saint Denys fut reçu. 

C'était à Ephèse probablement. Quand il rendit 
compte de son entrevue : 

« J'ai fait un effort, dit-il, pour me souvenir 
qu'il n'y a qu'un Dieu. J'ai fait un effort pour ne 
pas tomber à genoux et adorer la créature. » 

Quelque temps après Marie, mère de Diea, 
mourait en présence des apôtres. Cette réunion 
extraordinaire des douze hommes dispersés dans 
le monde offre un caractère frappant qui n'a 
peut-être jamais été suffisamment remarqué. 
Quelle singulière solennité ! Ces pêcheurs gali- 
léens, devenus tout à coup orateurs et thauma- 
turges, se dispersent aux quatre vents du ciel. 
Le souffle qui les emporte touche à la fois l'O- 
rient et l'Occident. Ils vont à Rome ; ils vont en 
Perse; ils vont dans l'Inde. Celui qui avait peur 



i. L'Homme, par Ernest Hello, Chap. Saint Denis l'Aréopagite 
M. Renan , l'Allemagne et l'athéisme au dix-neuvième siècle 
par Ernest Hello (Douniol). 



340 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

des plaisanteries d'une servante va mourir tout 
là l'heure crucifié la tête en bas. Ils sont partis ; 
es voilà qui reviennent pour un moment. Ils sus- 
pendent un moment leurs gigantesques travaux. 
Caligula régnait probablement, à moins que ce ne 
fût Claude, ou déjà Néron; car Tannée est in- 
connue. Cette femme obscure, dont les peuples 
ni les rois n'ont entendu parler, va mourir à 
Ephèse. Le bruit s'en répand mystérieusement; 
porté sur l'aile de je ne sais quel oiseau, il va 
aux extrémités de la terre. 

Marie va mourir. Les apôtres reviennent, avec 
eux Hiérothée et Denys. 

Le souvenir de la mort de Marie et des paroles 
prononcées autour d'elle par les apôtres réunis 
réveille chez saint Denys cette admiration fidèle, 
éternelle, enthousiaste du disciple pour le maî- 
tre ; admiration touchante et presque naïve, qui 
fait éprouver à l'Aréopagite, toutes les fois que 
le nom glorieux de son maître tombe sous sa plu- 
me, le besoin de s'excuser, de lui rendre hom- 
mage et de s'effacer devant lui. 

« Je me suis abstenu scrupuleusement, dit-il, 
de toucher aucunement à tous ces points que no- 
tre glorieux maître a expliqués clairement, pour 
ne pas toucher à ce qu'il a dit. Toute parole vient 
mal après la sienne. (Quel enthousiasme dans ce 
mot! « Toute parole vient mal après la sienne, car 
il brillait môme entre nos pontifes inspirés, com- 
me vous avez pu le constater vous-même, quand 



SAINT DENYS 341 

vous et moi nous vînmes contempler le corps sa- 
cré qui avait produit la Vie et porté Dieu. Là 
se trouvaient Jacques et Pierre, chefs suprêmes 
des théologiens. Alors il sembla bon que tous les 
pontifes, chacun à sa manière, célébrassent la 
toute-puissante bonté du Dieu qui s'était revêtu 
de notre infirmité. Or, après les apôtres, Iliéro- 
thée surpassa les autres orateurs, ravi et trans- 
porté hors de lui-même, profondément ému des 
merveilles qu'il publiait, et admiré par tous les 
assistants, amis ou étrangers, comme un homme 
inspiré du ciel. J'ose dire que Hiérothée fut le 
panégyriste de la divinité l Mais à quoi bon vous 
redire ce qui fut prononcé en cette glorieuse as- 
semblée ? Car, si ma mémoire ne me trompe pas, 
j'ai entendu répéter par votre bouche, Timoihée, 
quelques fragments de ces louanges divines. % 

Si, descendant de là-haut, nous nous souve- 
nons de la nature humaine, si prompte à déni- 
grer, même quand elle estime, même quanti elle 
admire, si prompte à rabaisser, fût-ce par un pe- 
tit mot presque imperceptible, celui qui vient de 
s'élever au-dessus de vous, nous serons plus 
profondément pénétrés de cet enthousiasme hum- 
ble et brûlant en vertu duquel saint Denys se 
cache et s'efface derrière son maître. Plus il se 
cache, plus il se montre. Plus il s'abaisse, plus 
il s'élève. Le lecteur ne sait trop qui admirer le 
plus et confond dans une louange commune le 
maître qui a su faire un tel disciple, et le disci- 
ple qui a su porter de cette façon le poids d'un 



342 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

tel maître. Car c'est une charge, c'est une res- 
ponsabilité, c'est un fardeau, qu'un tel dépôt, le 
dépôt qu'Hiérothée avait confié à Denys, et la 
simplicité qui ne se regarde pas étaif aussi né- 
cessaire, pour le garder fidèlement, que Pïnteffi- 
genee qui regarde la lumière. 

Si Hiérothée fut le métaphysicien des choses su- 
périeures, il est évident qu'il ne s'en tint pas à la 
théorie. Denys le caractérise par ce mot superbe : 
Erat paiiensdivina.€ Il était le patient des choses 
divines. » Patient signifie expérimentateur. Il était 
le sujet des opérations divines. Nous trouvons dans 
ses hymnes sur l'amour divin un passage, cité par 
saint Denys, qui nous ouvre quelque horizon sur 
il nature des pensées de son maître. 

« Par l'amour, dit Hiérothée, par l'amour, quel 
qi/il soit, divin, angélique, rationnel, animal ou 
ânstinctif, nous entendons cette puissance qui éta- 
blit et maintient l'harmonie parmi les êtres, qui 
incline les plus élevés vers ceux qui le sont moins, 
dispose les égauxàune fraternelle alliance, et pré- 
pare les inférieurs à l'action providentielle des 

supérieurs Rassemblons et résumons tous 

ces amours divisés en un seul et universel amour, 
père fécond de tous les autres. A une certaine 
hauteur apparaîtra le double amour des âmes hu- 
maines et des esprits angéliques, et bien loin, bien 
loin par delà brille et domine la cause incompré- 
hensible et infiniment supérieure de tout amour, 
vers laquelle aspire unanimement l'amour de tous 
les êtres, en vertu de leur nature propre 



SAINT DENYS 343 

Ramenant done to*as ces ruisseaux divers à la 
source unique, disons qufil existe une force sim- 
ple,, spontanée, qui établit l'union et l'harmonie 
entre toutes choses,, depuis le souv erain bien jus 
epatàt la dernière fies créatures, et de là remonte 
par la même route, à soi* point de départ, accom- 
plissant d'elle-même, en elle-même et sur elle- 
même, sa révolution invariable. » 

Ces considérations générales nous indiquent à 
peu près la nature du regard qu'il jetait sur la 
création. La page que je vais citer nous donnera 
une idée de la hauteur de ses vues théoloyiques 
et du coup-d'œil qu'il jetait sur l'incarnation du 
Verbe. 

« La divinité du Seigneur Jésus-Christ r dit Hié- 
rothée, est la cause et le complément de tout ; elle 
maintient les choses dans un harmonieux ensem- 
ble sans être ni tout ni partie; et cependant elle 
dit tout et partie, parce qu'elle comprend en elle 
et qu'elle possède par excellence le tout et les 
parties. Gomme principe de perfection, elle est 
parfaite dans les choses qui ne le sont pas ; et s en 
ce sens qu'elle brille d'une perfection supérieure 
et antécédente, elle n'est pas parfaite dans les 
choses qui le sont. Forme suprême et originale, 
elle donne une forme à ce qui n'en a pas, et dans 
ce qui a une forme elle en semble dépourvue, 
précisément à cause de l'excellence de la sienne 
propre. Substance auguste, elle peut s'incliner 
vers les autres substances sans souiller sa pureté, 
sans descendre de sa suprême élévation. Elle dé- 



344 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

termine et classe entre eux les principes des cho- 
ses et reste éminemment au-dessus de tout prin- 
cipe et de toute classification. Elle fixe l'essence 
des êtres. Sa plénitude apparaît en ce qui manque 
aux créatures. Sa surabondance éclate en ce que 
ces créatures possèdent. Indicible, ineffable, su- 
périeure à tout entendement, à toute vie, à toute 
substance, elle a surnaturellement ce qui est sur- 
naturel et suréminemment ce qui est suréminent. 
De là vient (et puissent nous concilier miséricorde 
les louanges que nous donnons à ces merveilles 
qui surpassent l'intelligence et la parole) ; de là 
vient qu'en s'abaissant jusqu'à notre nature et 
s'unissant à elle, le Verbe divin fut au-dessus 
de notre nature, non-seulement parce qu'il s'est 
uni à l'humanité, sans altération ni confusion de 
sa Divinité, et que sa plénitude infinie n'a pas 
souffert de cet ineffable anéantissement, mais en- 
core, ce qui est admirable, parce qu'il se montra 
supérieur à notre nature dans les choses mêmes 
qui sont propres à elle, et qu'il posséda d'une 
façon transcendante ce qui est à nous , ce qui est 
de nous. » 

C'est ainsi que saint Hiérothée parlait de l'In- 
carnation. Les ouvrages d'Hiérothée sont perdus 
pour la plupart. Perte incalculable dont personne 
ne mesure la dimension. J'ai voulu demander à 
l'histoire ses trop rares documents, et reconstruire 
un peu la grande figure d'Hiérothée, et offrir au 
lecteur la gloire presque oubliée de cet illustre 
inconnu. 



CHAPITRE XXXI 

SAINTE THÉRÈSE. 



Voici la plus célèbre des contemplatives. Pour» 
quoi la plus célèbre? Je n'en sais absolument 
rien. La plus célèbre et la plus pardonnée. Lu 
caractère général des contemplatifs, c'est d'arrê- 
ter la colère et l'ironie des hommes. Le lieu 
où ils vivent est déjà par lui-même irritant pour 
les aveugles, à cause de la lumière dont il est 
rempli. La nature de leurs actes prête admirable- 
ment à l'ironie toutes les occasions d'éclater. Le 
principe et la fin de leurs actions échappent tous 
deux aux regards des hommes. L'action elle- 
même tombe seule sous ce regard, isolée, desti- 
tuée de son principe, destituée de son but, dé- 
pouillée de l'atmosphère où vit l'esprit qui Ta- 
nime. Ainsi lancée sur le terrain du monde, sans 
explication, la vie du contemplatif est une étran- 
gère et on la prend pour une ennemie. Les hom- 
mes ne savent que penser de ces étrangers qu'on 
appelle des saints, non pas étrangers par leur 
indifférence, mais étrangers par leur supériorité 
et, ne sachant que penser, les hommes se mettent 
à rire. Ils rient parce que le rire éclate quand 
une chose apparaît sans rapport avec les autres 



346 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

choses, de même que les larmes coulent quand 
le rapport apparaît profond. 

Pour faire pleurer, que faut-il? Il faut faire sen- 
tir profondément les rapports des personnes, 
leurs affections, leur* amitiés* leurs ressemblan- 
ces, leurs parentés intérieures, toutes leurs inti- 
mités, toutes leurs joies, toutes leurs douleurs ; 
car la joie et la douleur sont des relations sen- 
ties. 

Pour faire rire, que fout-il? II faut isoler une 
personne ©« une chose, la présenter toute seule, 
en supprimant tout ce qui Favoisine, en détrui- 
sant toutes les relations d'esprit, de lumière et 
d'amour par lesquelles elle tient au monde visi- 
ble ou au monde invisible. Le spectacle d'un indi- 
vidu qui ne ressemble pas à ceux au milieu des- 
quels il vit, plus isolé que dans on désert, est 
l'occasion et Pélément du rire. 

Voilà pourquoi le monde rit des saints, surtout 
des saints contemplatifs, parce que la contempla- 
tion est, de toutes les choses saintes r celle qu'il 
comprend le moins. Eh bien ! par une exception 
bizarre, il rit peu, ou ne rit pas de sainte Thé- 
rèse. M. Renan la déclare admirable. Toutes les 
femmes à imagination ont un certain penchant 
pour elle. Tous les artistes la respectent; toutes 
les fois que son nom paraît, une louange assez 
vive est dans le voisinage. 

Saint Augustin et sainte Thérèse partagent ce 
privilège : ils sont estimés. Saint Augustin et 
sainte Thérèse jouissent d'une immunité. 



SAINTE THÉRÈSE 347 

Pourquoi cette immunité ? à quoi tient-elle ? 
Sainte Thérèse est cependant, autant que qui que 
ce soit, dans les voies extraordinaires. Sa vie est 
pieme de visions, de révélations. Elle nage dans 
fer surnaturel comme un poisson dans Feau. 

Pourquoi donc le monde ne s'en moque-t-ifpas? 
Celle question très profonde trouverait peut-être 
sa sohrtion dans la nature du rire teHe que je 
viettS de l'indiquer tout à l'heure. 

Saint Augustin et sainte Thérèse ne paraissent 
pas ridicules, comme les autres saints, aux yeux 
des hommes, parce qu'ils semblent montrer entre 
le» hommes et eux des relations évidentes et sub- 
sistantes, au sommet même de leur sainteté. Les 
hommes les trouvent moins isolés sur la terre que 
beaucoup d'autres. C'est qu'en effet ces deux 
saints mettent dans leurs récits leurs faiblesses 
en évidence. 

Saint Augustin et sainte Thérèse racontent si 
bien leurs faiblesses, qu'ils établissent entre le 
ïecteuret eux une espèce de trait d'union. Les vani- 
tés de celle-ci, les erreurs de celui-là, permettent 
atf lecteur de trouver en lui et en elle une cer- 
taine ressemblance de lui-même. Les deux con- 
versions, différentes comme leurs fautes, semblent 
les avoir préservés sans les avoir séparés, et 
quelque chose persiste au fond de ce saint, au 
fond de cette sainte, qui, sans flatter la nature 
déchue, l'invite cependant à regarder. Leur élo- 
quence est à peu près du même genre : naïve, 
pénétrante, intime et véridique. Tous deux ont 



348 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

écrit leur vie, dans la pureté profonde de leur 
esprit et de leur âme. Tous deux sont agités, 
inquiets, même au lieu d'où semblent bannies l'a- 
gitation et l'inquiétude. Saint Augustin garde 
dans la paix religieuse des doutes philosophiques. 
Cet esprit remuant cherche, cherche toujours. 
II remue, il questionne. Il ne s'endort jamais. 
Sainte Thérèse, poursuivie sur les hauteurs du 
Carmel par des doutes d'une autre espèce, moins 
[r]iii<iM>phiques et plus déchirants, se demande si 
elle est dans la voie de Dieu ou si elle est la vic- 
time des illusions de l'ennemi. 

Saint Augustin représente assez bien la recher- 
che de l'homme : quelle est la vérité de mon 
esprit ? Sainte Thérèse représente assez bien la 
recherche de la femme : quelle est la vérité de 
mon âme ? Saint Augustin cherche hors de lui ; 
sainte Thérèse au fond d'elle-même : tous deux 
ingénieux, tous deux profonds, tous deux habiles 
dans les choses divines, habiles aussi dans les 
choses humaines, tous deux subtils, tous deux 
troublés. 

La simplicité ne les caractérise ni l'un ni l'au- 
tre. La simplicité accompagne très bien le génie, 
elle accompagne rarement l'esprit, dans le sens 
français du mot. Or saint Augustin et sainte Thé- 
rèse étaient, au plus haut point, des gens d'es- 
prit* L'amabilité humaine les distingue et les suit. 
On voudrait les connaître, même indépendamment 
de leur sainteté. C'est apparemment ce parfum 
terrestre qui leur donne le privilège, étrange 



SAINTE THÉRÈSE 349 

pour des saints, de trouver grâce aux yeux des 
hommes. Leurs siècles à tous les deux étaient des 
siècles subtils, chercheurs, métaphysiciens, et 
ils respirèrent l'air qu'il fallait pour nourrir à la 
fois leurs qualités et leurs défauts. 

Toute la vie de sainte Thérèse, avant sa con- 
version, se résume en un mot : Vanité. Il est 
vrai que ce mot contient tout, puisqu'il signifie le 
vide. La vanité, qui est le vide, s'oppose directe- 
ment à la plénitude, qui est Dieu, et ceux qui com- 
prennent ces mystères intérieurs ne s'étonneront 
pas des repentirs longs et profonds, qui, portant 
sur les fautes que le monde croit légères, pour- 
ront paraître exagérés aux esprits superficiels. 
Le monde ! tel était en effet l'ennemi personnel 
et le tentateur intime de sainte Thérèse. J'ai 
expliqué quelque part quelle différence il y a entre 
le péché et l'esprit du monde (i) : l'esprit du 
monde est essentiellement le péché, mais le péché 
n'est pas toujours l'esprit du monde. Eh bien ! 
saint Augustin luttait directement contre le péché, 
sainte Thérèse contre l'esprit du monde, et ces 
tentations si subtiles que lui donnaient, même au 
comble de sa hauteur, les conversations du par- 
loir, conversations mondaines, mais non pas scan. 
daleuses, montrent bien de quelle nature était 
l'ennemi, petit, mais robuste, qui la poursuivait 



r. Voyez l'Homme, par Ernest Hfillo. 



350 PHYSIONOMIES DE «SAINTS 

sur la montagne sans être complètement toé p&r 
l'atmosphère dévorante et brûlante du Carmel. 

Je ne raconterai pas ici la vie de sainte Thé- 
rèse ; elle est heaucoup trop cenraie, grâce au 
privilège dont |e parlais tout à l'hewe, pwr avoir 
besoin de narration. Mais j'indiquerai volontiers 
la nature de son combat. C'est le combat de I*U»e 
et de J'esprit. L'âme chez elle veut être Aouite à 
Dieu. L'esprit est retenu, poursuivi et tenté par 
le soutenir humain et même mondain des choses 
humaines et même mondaines. Jamais rien de gros- 
sier dans ces tentations : ce sont des auspices, des 
finesses, des délicatesses spirituelles et intellectuel- 
les ! L'âme veut être toute à Dieu. L'esprit semble 
par moments accepter l'om&re d'un partage. L'âwe 
croit, sent, voit quelle est toute à Dieu. X/<espr*t, 
plein de réflexions et de troubles, adeaeït l'iUufiiofi 
comme possible et probable. Tout favorise en elle 
et autour d'elle le doute. La longue ULusion de sas 
directeurs semble le refiel de ses propres ttefila- 
tions qui s'extériorent et lui parlent ftar des voix 
étrangères. D'un côté Dieu l'empoaste, et vo>idà la 
part de l'âme transportée, ravie, <«fui vole s«r lu 
tnontagne, dans la liberté de l'amour qui J'appelle. 
D'un atftre côté, elle hésite, elle doute ; on hé- 
site, on doute; personne ne sait plus leehearôa; 
on regarde de tous eôtés avec une agitation sté- 
rile; plus on regarde, moins on voit, et voilà la 
part de l'esprit. L'obéissance fut la voie par où 
l'esprit passa pour rejoindre l'âme sur la hauteur. 
Quand Jésus-Christ apparaissait à sainte Thérèse 



6AINÏE TBÉRÈm 351 

et quelle refusait, par obéissance, l'apparition 
méconnue préparait sa délivrance ; elle acceptait 
le mystère terrible <pii lui était préparé ; la vérité 
allait se faire jour, et saint Pierre d'Alcantara 
approchait, appelé par r^ofcéissaace. 

C'est la réflexion, dépourvue de lumière et de 
simplicité, qui enchaînait l'esprit, le séparait de 
l'âme, et ce déchirement terrible fut le supplice 
de sainte Thérèse. Son eonfesseur ayant consulté 
cinq ou six maîtres, tous furesrt d'avis que les 
phénomènes spirituels dont sainte Thérèse était 
l'objet venaiei^t du démon. L'oraison lui lut inteir~ 
dite, et la communion retranchée. On lui défendit 
la solitude. On prit contre Dieu «toutes les mesu- 
res possibles. 11 lui fallut insulter de toutes les 
manières celui qui apparaissait. L'absence des 
grâces sensibles devint aussi pour elle une tor- 
ture singulière. A une certaine époque, elle dési- 
rait la fin de l'heure marquée pour la prière. Car 
le don de la prière facile lui était refusé. Le temps 
et l'éternité se mlbleiit représenter les deux aspects 
de Ja vie de sainte Thérèse. Elle passades heu- 
res horribles, et elle avait Je sentiment profond 
du jour qui ne -doit pas finir, ©ans son enfance, 
lisant la Vie «des saints, elle s'arrêtait pour s'é- 
crier : Éternellement! éternellement ! — Et elle 
sentait une impression spéciale et étrange quand 
on chantait ^u credo : Cujus non erit Jinis. Elle 
avait besoin de l'assurance que le règne n'aura 
pas 'de fin. 

Enfin sômt Pierre d'Alcantara apporta la lu* 



352 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

mièrc, et avec elle l'activité, et avec elle le repos. 
Il jugea et décida que les lumières de sainte Thé- 
rèse étaient des lumières divines. Louis Bertrand, 
Jean d'Avila et Louis de Grenade partagèrent ce 
sentiment. La question fut décidée. Sainte Thérèse 
écrivit sa vie et les Sept châteaux de Pâme. 
Ceux qui croient que les saints se ressemblent 
devraient dire aussi qu'il n'y a dans la création 
qu'une fleur. Rien de plus différent que les types 
des Élus, même de ceux qui offrent entre eux au 
premier coup d'œil le plus de ressemblance. Pen- 
dant qu'Angèle de Foligno, ravie tout à coup d'une 
façon imprévue et terrible, perd le sentiment des 
choses qu'elle ne sait pas, étrangère à tout, à 
cause de sa hauteur, ne pouvant plus parler de 
Dieu, ne sachant plus quel nom lui donner, ravie 
dans un amour qui prend la ressemblance de 
l'horreur, d'une horreur défaillante et transpor- 
tée où le cri se mêle au silence; sainte Thérèse, 
elle, garde la vue constante et claire des états 
qu'elle traverse, des étapes qu'elle parcourt, des 
phases par où elle passe, des résidences où ha- 
bite son âme. Peut-être les doutes, les questions, 
les analyses, les lenteurs, les études qu'on faisait 
autour d'elle, à propos d'elle, et qu'on lui faisait 
faire sur elle-même, ont-elles développé dans 
son intelligence cette lucidité méthodique. Dans 
les Sept châteaux de l'âme elle détermine avec 
précision le point où cette région finit, le point où 
cette région commence. On dirait une carte de 
géographie. Peut-être cette faculté d'analyse la 



SAINTE THÉRÈSE 353 

rend-elle plus supportable aux lecteurs ordinai- 
res. Gomme elle raconte son ascension, on lui 
pardonne même de s'être laissée enlever. 

Angèle de Foligno, parlant de la Passion de 
^ésus-Christ, s'écrie : « Si quelqu'un me la racon- 
tait, je lui dirais : C'est toi qui l'as soufl'erte ; et si 
un ange me prédisait la fin de mon amour, je lui 
dirais : C'est toi qui es tombé du ciel. » 

L'acte surnaturel d'Angèle de Foligno ressem- 
ble un peu à l'acte naturel du génie, qui arrive 
sans qu'on l'ait vu marcher. L'acte surnaturel de 
sainte Thérèse ressemble un peu à l'acte naturel 
du talent, qui raconte son voyage et dit par où il 
passe. 

Jamais la pratique de la contemplation ne fait 
oublier longtemps de suite à sainte Thérèse la 
théorie. La fondation de ses couvents marche 
simultanément avec ses illuminations intérieures. 
Elle opère extérieurement sa réforme visible du 
Carmel, comme elle en opère elle-même l'invi- 
sible ascension. Elle bâtit des couvents, comme 
elle construit spirituellement et décrit minutieuse- 
ment les châteaux de l'âme. Elle est analytique; 
elle est savante; elle dessine; l'architecture lui 
est familière. Enfin c'est par elle que se propage 
la dévotion à saint Joseph, qui est appelé le pa- 
tron des âmes intérieures, et qui est aussi fré- 
quemment invoqué, quand les intérêts pécuniaires 
sont en jeu. 

C'est à saint Joseph que sainte Thérèse attri- 
bua la grâce d'avoir enfin obtenu saint Pierre 

23 



- v£; w rzjmpm^Tn 



354 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

d'Alcantara. Saint Pierre d'Alcantara coupa en 
deux la vie de sainte Thérèse. Avant lui, leg té- 
nèbres ; après lui, la lumière. C'est lui qui porta 
le flambeau dans l'abîme. 

Saint Jean de la Croix se joignit à ce groupe 
illustre. Sainte Thérèse, saint Pierre d'Alcantara, 
saint Jean de la Croix, inséparables dans l'his- 
toire, brillent comme trois étoiles de première 
grandeur dans le ciel invisible. Ce ciel a sans 
doute comme l'autre ses constellations. Sainte 
Thérèse, saint Pierre d'Alcantara, saint Jean de 
la Croix forment une constellation. 

Ces trois étoiles sont fort différentes entre elles. 
Sainte Thérèse avait une vivacité rare d'esprit et 
d'imagination. Saint Jean de la Croix, homme 
sévère et purement intérieur, avait une défiance 
inouie de l'esprit et de l'imagination. Et cepen- 
dant il lui fut favorable, parce quïl était éclairé. 
Et tous deux, un jour, parlant de la Trinité, tom- 
bèrent en extase. 



CHAPITRE XXXII 

iAINT JUDB. 



Il y a, dans l'histoire, certains hommes nux- 
quels s'attache l'idée d'une grandeur particulière, 
et qui deviennent plus particulièrement que d'an 
très des types, des patrons. Il y a des hommes 
qui font sur l'âme humaine une impression parti- 
culière. Quand l'homme auquel se prend ainsi 
l'admiration a écrit, quand il a laissé delui-ra^itie 
un témoignage authentique, consigné quelque 
part, et qu'il se livre ainsi lui-même à son lec- 
teur, le phénomène que je constate n'a rien de 
surprenant. Car chaque lecteur fait revivre en lui 
et pour lui l'auteur auquel il demande son pain 
et qui continue à parler plusieurs siècles après 
sa mort. Mais quandl'homme n'a rien écrit, qmmd 
son histoire très lointaine n'est pas racontée par 
lui, quand il ne nous adresse aucune parole exté- 
rieure, quand il n'a pas déposé son esprit dans 
un livre, quelle est la raison du choix mystérieux 
que nous faisons de lui pour protecteur, ou pour 
ami, ou pour maître, ou pour quoi que ce soit ? 
Qui sait si ce choix fait par nous ou plutôt fait 
en nous ne serait pas l'indication d'une volonh! 
divine qui désigne l'homme de ce choix à une 



356 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

gloire particulière ? Qui sait si ce choix n'est pas, 
dans une certaine mesure, l'écho de ce choix su- 
prême que Dieu a fait de cet homme, l'écho de 
sa prédestination ? 

Parmi les conquérants, parmi les savants, parm 
les artiste a, les hommes font aussi des choix. Très 
souvent ce s choix sont absurdes. C'est l'ignorance, 
c'est la stupidité, c'est la corruption quiles déter- 
minent* Très souvent les hommes choisissent, pour 
les admirer ou pour les adorer, leurs complices 
les pins bas ou les plus médiocres, et la raison 
de leur préférence est un des secrets de leur 
aveuglement et de leur pourriture. Mais, quand 
;l s'agit des saints, un phénomène inverse se pro- 
duit, Le choix de l'homme n'est pas fait par le 
vieil homme, il est généralement indiqué par 
rhomine nouveau. Les siècles font de ce côté-là un 
travail singulier. Ils mettent en lumière successi- 
vement un certain nombre de figures oubliées 
par leurs prédécesseurs. Saint Jude est un des 
exemples de ce phénomène singulier. Il est un 
des douze, et depuis dix huit cents ans, peu de 
personnes ont pensé à lui. Son nom même est 
devenu pour l'ignorance un piège singulier. Quoi- 
que FEvanjile dise à propos de lui : «Non Me 
Tscariotes ; ce n'est pas l'Iscariote ; » cependant 
Tignorance Ta confondu avec Judas. Judas était 
mille lois plus célèbre que Jude. Et telle est la 
distraction des hommes que celui-là a presque 
fini par faire oublier celui-ci. 

Jude en hébreu signifie louange, et telle est 



SATNT JUDE 357 

l'importance des noms dans l'Ecriture qu'ils cons- 
tituent à eux seuls un document historique et phi- 
losophique sur celui qui les porte. 

Jude a été confondu avec Judas ; il a été aussi 
confondu avec Simon, qui était un autre apôtre. 
Enfin, comme il s'appelait Jude Thaddée, il a été 
confondu, lui apôtre, avec un autre Thaddée, qui 
était aunombrc des soixante-douze disciples. Thad- 
dée disciple fut envoyé par saint Thomas à Aba- 
gan, roi d'Edesse. Eusèbe de Césarée nous raconte 
l'histoire de celui-ci au premier livre de son his- 
toire ecclésiastique. 

II y a donc deux Thaddée, l'un disciple, l'autre 
apôtre. L'apôtre est Jude Thaddée, dont nous nous 
occupons aujourd'ui. 

L'Evangile, parlant de lui, met une affectation 
spéciale à le distinguer de Judas. Saint Jean le 
désigne par son nom, et ajoute : Ce n'était pas 
l'Iscariote. 

Jude prend la parole à la Cène et fait une ques- 
tion : « Seigneur, comment se fait-il que vous 
ayez l'intention de vous manifester à nous et 
non pas au monde ? » 

Mais Jésus lui répond sans résoudre la ques- 
tion. Il faut citer ici les paroles trop oubliées de 
Bossuet. Car Bossuet a, comme certains autres, 
cette destinée d'être admiré à contre-sens. On 
l'admire quand il faudrait l'oublier, et on l'oublie 
quand il faudrait l'admirer. 

« Pourquoi, Seigneur, pourquoi ? dit saint Jude. 
Lui seul pouvait résoudre cette question. Mais il 



358 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

s'en est réservé le secret. Comme s'il eût dit : O 
Jude, ne demandez pas ce qu'il ne vous est pas 
donné de savoir : ne cherchez point la cause de la 
préférence; adorez mes conseils. Tout ce qui vous 
regarde sur ce sujet, c'est qu'il faut garder les 
commandements ; tout le reste est le secret de 
mon Père ; c'est le secret incompréhensible du 
gouvernement que le Souverain se réserve. Il y 
a des questions que Jésus résout; il y en a qu'il 
montre expressément qu'il ne veut pas résoudre 
et où il reprend ceux qui les font. Il yen a, comme 
celle-ci, ou il réprime la curiosité par son silence ; 
il arrête l'esprit tout court... Et nous, passons, 
évitons cet écueil où l'orgueil humain fait nau- 
frage. O profondeur des trésors de la science 
et de la sagesse de Dieu !... Il n'y a qu'à ado- 
rer ses conseils secrets et lui donner gloire de 
ses jugements, sans en connaître la cause. » 

Bossuet a été frappé, comme on le voit, par la 
question de saint Jude, question remarquable en 
effet, et d'un genre assez rare dans l'Evangile, où 
les apôtres sont habituellement plus simples que 
curieux. Saint Jude était probablement préoccupé 
du mystère de la prédestination. 

Et pour ce mystère-là l'Ecriture ne répond 
jamais que par le silence. Mais ce silence est 
une parole, et saint Jude l'a comprise. Il appar- 
tenait probablement comme saint Thomas à la 
race des aigles, et le désir de voir devait être la 
passion de son intelligence. Aussi c'est saint Jean, 
aigle lui-même, qui parle de saint Jude et de 



$AINT JUDE 350 

saint Thomas. Ils forment peut-être à eux 
trois, dans le ciel des apôtres, une constella- 
tion. 

Après la Pentecôte, tous les apôtres contri- 
buèrent à la rédaction du Symbole. Chacun dé- 
couvrit, par le mot qu'il y plaça, son attrait spé- 
cial et son aptitude particulière. D'après saint 
Augustin, l'article affirmé par saint Jude fut la 
Résurrection de la chair. D'après ce document, 
la vie ressuscitée dut être l'attrait spécial de saint 
Jude, et par là encore il semble appartenir à la 
race des aigles, dont la jeunesse se renouvelle. 
Après le Symbole fait, les apôtres se séparèrent 
et se partagèrent les quatre parties du monde. 
Le Martyrologe et le Bréviaire donnent l'Kfjypte 
à saint Simon et la Mésopotamie à saint Jude ; il 
paraît que plus tard ils se rendirent en Perse, 
L'Histoire des Apôtres attribuée à Abdias, évêque 
de Babylone, renferme sur eux plusieurs détails 
peu connus; mais ce livre contient trop d'erreurs 
pour que le discernement soit facile entre ces 
erreurs, constatées par Gelase, et les vérités his- 
toriques dont Baronius affirme qu'il est déposi- 
taire. 

Catherine Emmerick, si intéressante à cause 
des détails qu'elle fournit, Catherine Emmerick, 
intéressante à la façon d'une photographie, donne 
quelques indications que le lecteur trouvera dans 
la V e de Jésus-Christ. 

Le long oubli dans lequel a été enseveli son 
nom est un phénomène qui se rapporte à plusieurs 



i 



360 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

autres, et qui n'est pas seul de son espèce. Il y 
a dans l'histoire de l'Eglise et du monde différents 
besoins, auxquels correspondent différents se- 
cours. 

Le cuite de saint Jude, si profondément oublié 
que presque aucune église ne porte le nom de 
cet apôtre, s'est éveillé il y a quelques années ; 
c'est, si je ne me trompe, dans le diocèse de 
Besançon que plusieurs grâces extraordinaires 
furent accordées par son intercession. Depuis ce 
moment, saint Jude est regardé par un grand 
nombre de fidèles comme le patron des causes 
désespérées. Un office spécial a été imprimé pour 
lui, et sa dévotion, pour me servir d'un mot sou- 
vent compromis qu'il faudrait réhabiliter, sa dé- 
votion a fait son apparition dans le monde reli- 
gieux. Ne serait-il pas possible et facile d'aper- 
cevoir ici une belle harmonie, pleine d'espérance? 
Nous sommes à l'époque suprême où tout est 
perdu, d'après l'apparence, et on pourrait dire, 
d'après l'évidence humaine. Toutes les causes en 
ce moment sont des causes désespérées. La né- 
cessité du secours de Dieu, qui s'est cachée quel- 
quefois dans l'histoire, aux époques de calme, 
apparaît maintenant à visage découvert. Et un 
nouvel astre se lève. Saint Jude apparaît, et il 
apparaît comme le patron des causes désespé- 
rées, justement à l'heure où toutes les choses hu- 
maines rentrent dans cette catégorie. 

Le culte de saint Joseph n'a-t-il pas attendu 
sainte Thérèse pour prendre des proportions qui 



«VINT JUDB 361 

grandissent encore tous les jours ? Et sainte Plii- 
lomène n'a-t-elle pas attendu le curé d'Ars ! Mais 
c'est le curé d'Ars qui lui a donné cette popula- 
rité dont nous la voyons entourée aujourd'hui 
après un oubli tant de fois séculaire. Si on décou^ 
vre des étoiles dans le ciel visible, pourquoi n'en 
découvrirait-on pas dans l'autre ? 

Le trésor de l'Eglise est plein de choses ancien- 
nes qui deviennent pour nous, selon les mouve- 
ments et les harmonies de la miséricorde, de la 
justice et de la gloire. 



CHAPITRE XXXIII 

SAINTE GERTRUDE. 



Sainte Gertrude fut la sainte de l'humanité 
de Jésus -Christ comme sainte Catherine de 
Gênes fut la sainte de sa divinité. Ce caractère 
général éclaire sa vie et nous explique son 
attrait, qui fut la familiarité. Catherine de Gênes 
montre dans quel sens Dieu est loin de l'hom- 
me ; sainte Gertrude montre dans quel sens Dieu 
est près de l'homme. Catherine de Gênes, montre 
l'abîme qui sépare Dieu de l'homme ; sainte Ger- 
trude montre le pont jeté sur cet abîme. Angèle 
de Foligno montre ces deux choses. L'amour, dans 
sainte Catherine de Gênes, a le caractère de l'a- 
doration qui va vers l'infini et ne sait comment 
se satisfaire. L'amour, dans sainte Gertrude, a le 
caractère de la familiarité, qui n'exclut pas l'ado- 
ration, mais qui s'empare avec ardeur et jouis- 
sance de tout ce que Dieu nous a donné de lui-* 
même. Il serait d'un intérêt immense de savoir 
quel fut, chez sainte Madeleine, le caractère de 
l'amour. Qui sait si elle ne fut pas la sainte de 
l'humanité de Jésus, tant que Jésus fut vivant de 
sa vie mortelle, et la sainte de la divinité du 
Christ, après l'Ascension et la Pentecôte ? Qui sait 



364 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

si la parole qu'elle entendit : Ne me touchez pas, 
ne changea pas en elle le caractère de l'amour, 
et si au désert, pendant les années prodigieuses 
de sa vie pénitente et inconnue, elle n'éprouva pas 
plus spécialement pour la divinité de Jésus-Christ 
ce qu'elle avait éprouvé plus spécialement pour 
son humanité pendant les jours de sa vie mor- 
telle ? Qui sait si cette parole douce et terrible : 
Ne me touchez pas, ne l'a pas transsubstantiée à 
une forme de vie plus haute ? 

Quoi qu'il en soit de sainte Madeleine, nous 
pouvons dire de Sainte Gertrude qu'elle passa sa 
vie dans la familiarité de l'Homme-Dieu. 

Née à Isleb, dans le comté de Mansfeld,enPan 
i320, elle fut prévenue de la grâce à l'âge de cinq 
ans. Un des caractères de sainte Gertrude, c'est 
qu'elle est toujours prévenue. On dirait que la 
prédestination est plus visible en elle que dans la 
plupart des saints. La grâce la prévient avant 
l'âge qu'on appelle l'âge de raison ; la grâce la 
suit, la grâce habite en elle sensiblement ; la grâce 
consomme sa vie, qu'elle a inaugurée. 

Dans une prière composée par elle-même, sain- 
te Gertrude promet le secours de Dieu à ceux 
qui se recommanderont à son intercession, le re- 
merciant des grâces que Dieu luia faites ; ces grâ- 
ces sont précisément celles que nous venons 
d'indiquer : sainte Gertrude engage ceux qui prie- 
ront par son intercession à considérer la familia- 
rité que Dieu eut avec elle. 

« Que ceux qui vous prieront par mon interces- 



SAINTE GERTRUDE 365 

sion, dit-elle, se souvenant de la familiarité à la- 
quelle vous avez daigné m'admettre, vous rendent 
grâces particulièrement pour cinq de vos bienfaits: 

« D'abord pour l'amour par lequel vous m'a- 
vez choisie de toute éternité. Ensuite parce que 
vous m'avez attirée heureusement à vous ; car il 
semblait que vous eussiez trouvé en moi la com- 
pagne fidèle de votre douceur, et que notre union 
fût pour vous, Seigneur, le plus grand des plai- 
sirs. Ensuite parce que vous m'avez attachée 
étroitement à vous, pour faire éclater la mer- 
veille de votre amour dans la plus indigne des 
créatures. Ensuite parce que vous avez pris plai- 
sir dans mon cœur, parce que mon âme a été 
pour vous un lieu de délices : vous unissant, à la 
créature la plus dissemblable à vous, vous vous 
êtes livré à un amour que j'oserais appeler exta- 
tique. Enfin, parce qu'il vous a plu d'accomplir 
votre œuvre en moi, et de la consommer par une 
mort heureuse. » 

Ce sentiment profond de la prédestination, de 
la faveur de Dieu, de son amitié, de sa gntee qui 
prévient et qui consomme, toute cette chose qui 
s'appelle, dans le langage des saints, l'Union inti- 
me, contient, domine, possède et résume sainte 
Gertrude. 

Ce caractère explique toute sa vie intérieure. 
Non-seulement les saints sont différents entre eux 
par leur nature particulière, mais ils sont diffé- 
rents parce que les grâces qu'ils reçoivent, fus- 
sent-elles de même genre, changent de forme et 



306 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

de caractère, et d'aspect et de langage, d'après 
la nature humaine de celui qui les reçoit. Sainte 
Gertrude nous fournit non-seulement la pratique, 
mais la théorie de cette vérité. Dans le livre des 
I fis inuai ions divines (remarquez ce mot: insinua- 
tions, comme il s'adapte à elle), dans ce livre, sain- 
te Gertrude mous cite ces paroles sorties des lèvres 
de Jésus-Christ: 

« Plus je diversifie ta manière de communiquer 
mes dons, et plus je fais éclater la profondeur de 
ma sagesse, qui sait répondre à chacun selon la 
portée et l'étendue de son esprit, et lui enseigner 
ce que je veux, selon la capacité et l'intelligence 
que je lui ai données, m'expliquant avec les plus 
simples par des comparaisons plus sensibles et 
plus grossières, avec les plus éclairés, d'une façon 
plus intérieure et plus sublime. » 

Ces paroles, profondément comprises, nous don- 
neraient peut-être aux uns et aux autres l'expli- 
cation de Lien des mystères. Les uns sont étonnés 
et quelquefois scandalisés par la hauteur et la 

L profondeur des communications divines. Il y a des 
gens qui ont été capables de faire à saint Denys 
le reproche d'être inaccessible. 
D'autres sont étonnés et quelquefois scandalisés 
de l'extrême simplicité qui préside à certains dis- 
cours et à certaines apparitions. 
Le secret de cette différence étonnante, tant elle 
est énorme, est dans l'état d'esprit de ceux qui 
devaient entendre la voix. Dieu a parlé à Moïse un 
certain langage, un autre à Elie. 



SAINTE GERTRUDE 3G7 

Jésus-Christ a frappé Angèle de Folîyno et 
sainte Gertrude d'impressions très diverses. 

Il y a des gens qui croient faire preuve de su- 
périorité métaphysique quand ils se moquent des 
comparaisons sensibles, si fréquentes dans la vie 
des saints. 

Saint Bernard, qui avait déjà de temps en temps 
affaire à eux, leur adresse ces explications : 

«Quand l'âme sacrée et emportée par la contem- 
plation est frappée tout à coup par la lumière 
divine, comme par un éclair, il se forme ensuite 
en elle des images et des représentations de choses 
humaines et inférieures, qui se rapportent à la 
vérité dont elle a été instruite, qui servent d'om- 
bres ou de voiles pour tempérer cette vérité, pour 
la rendre supportable, pour aider celui qui la 
reçoit à la communiquer aux autres. » 

Ces comparaisons sont, bien entendu, plus fré- 
quentes dans sainte Gertrude que partout ailleurs, 
par la raison que j'ai indiquée au commencement 
de ce chapitre. 

Sainte Catherine de Gênes fait peu de comparai- 
sons ou même n'en fait pas. Elle est plus directe- 
ment aux prises avec l'incommensurable. Saint 
Denys ne sait de quelle parole se servir; car il ne 
peut nommer Dieu tel qu'il est en lui-même. Mais 
sainte Gertrude habite la région des paraboles. 
Sainte Thérèse en use aussi. 

La vie de sainte Gertrude n'eut pas beaucoup 
d'incidents extérieurs. Sainte Thérèse mena de 
front les combats du dedans et les combats du de- 



368 PHYSIONOMIES DJ3 SAINTS 

hors : la contemplation et les affaires. Cette double 
vocation semble se perpétuer jusqu'à un certain 
point dans Tordre des Carmélites, Sainte Gertrude 
n'eut à s'occuper que de son cœur, et Dieu a en- 
gagé lui-même plusieurs âmes saintes à aller le 
chercher là, dans ce cœur prédestiné. Un monas- 
tère de Tordre de Saint-Benoît, situé dans la ville 
de Rodart, fut le théâtre de ces visions. 

« Il arriva, dit-elle, qu'un certain jour, entre 
l'Ascension et la Pentecôte, j'entrai dans la cour 
et je considérai la beauté du lieu, l'eau courante, 
la liberté des oiseaux, particulièrement les colom- 
bes qui voltigeaient à Tentour, à cause de la tran- 
quillité de ces lieux où Ton se repose à l'écart. » 

Alors la sainte veut faire remonter à Dieu ses 
grâces, comme le ruisseau à sa source; elle veut 
croître comme les arbres, fleurir comme les 
plantes, s'élever comme la colombe, libre et dé- 
gagée. 

Puis, le soir, ces paroles de l'Evangile lui revien- 
nent à l'esprit :«Si quelqu'un m'aime, il gardera 
ma parole et mon Père l'aimera, et nous viendrons 
à lui, et nous ferons en lui notre demeure.» 

« A ces mots, s'écrie-t-elle, mon cœur, qui n'est 
que boue, s'aperçut, ô Dieu infiniment doux, 
unique objet de mon amour, que vous y êtes venu 
vous-même. Plût à Dieu, plût à Dieu encore mille 
fois, que toute Teau de la mer fût changée en 
sang, et que je pusse faire passer l'Océan sur ma 
tête pour la laver de ses souillures, et nettoyer 
le lieu que vous avez choisi pour demeure ! Je 



SAINTE GERTRUDE 369 

voudrais qu'on m'arrachât le cœur des entrailles, 
qu'on le déchirât par morceaux, et qu'on le mît 
sur un brasier ardent afin, que votre séjour devînt 
moins indigne de vous! 

« Et, après ce jour où j'ai reconnu votre pré- 
sence dans mon cœur, quoique mon esprit prît plai- 
sir à s'égarer dans la distraction des choses pé- 
rissables, néanmoins, après quelques heures, quel- 
quefois même après quelques jours, quelquefois, 
je tremble de le dire, après des semaines entières, 
quand je rentrais dans mon cœur, après une si 
\ongue absence, je vous y trouvais le même, ô 
mon Dieu ! Voilà neuf ans que j'ai reçu cette 
grâce, et vous ne vous êtes absenté qu'une fois, 
pendant onze jours ; c'était avant la fête de saint 
Jean-Baptiste. 

« Votre absence fut causée par un entretien 
profane que j'avais eu avec quelques personnes 
du monde le jeudi précédent. » 

Personne, dans le monde des psychologues, ne 
rend compte des choses de l'âme avec autant de 
simplicité, de profondeur et de naïveté que les 
saints. Mais, parmi les saints eux-mêmes, sainte 
Gertrude est remarquable par cette naïveté. Elle 
raconte son histoire intérieure, comme elle s'est 
passée, avec une candeur d'enfant. Elle nous dit 
ces choses comme elle se les dit à elle-même. Elle 
pense tout haut, ce n'est pas un auteur qui parle. 
L'auteur le plus sincère, dans ses confessions les 
plus véridiques, pense encore au lecteur. L'orateur 
le plus emporté pense encore à l'auditoire. Mais 

U 



370 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

sainte Gertrude ne pense qu'à Dieu et à elle-même. 
Non-seulement elle parle comme elle pense, mais 
elle parle comme elle prie. Or, la prière est une 
force plus intime que la pensée. L'intention de se 
faire estimer ou admirer n'abandonne pas long- 
temps de suite l'homme qui parle de lui au public. 
Il faut profiter de cet instant-là pour l'admirer: il 
s'oublie un instant. Mais cet oubli ne dure pas. 
Chez sainte Gertrude , l'oubli dure toujours. Elle 
nous parle comme si nous n'étions pas là. 

Gerlains passages de l'Ecriture qui étonnent les 
esprits chercheurs devenaient simples pour sainte 
Gertrude, à cause de sa simplicité. Elle surprit 
quelques-uns des secrets d'Ezéchiel. 

« Celui qui aura mis des impuretés dans son 
cœur, dit le prophète, et le scandale de son ini- 
quité contre son visage, et qui venant trouver le 
prophète l'interrogera en mon nom, je lui répon- 
drai, moi, qui suis le Seigneur, selon la multitude 
de ses impuretés, afin qu'il soit surpris par les 
artifices de son cœur. * 

Sainte Gertrude comprit dans ces paroles le 
mystère du criminel tombant dans le piè«]e qu'il a 
tendu. Elle vit que le pécheur qui, pour éprouver 
le saint, lui demande la connaissance d'une chose 
cachée, en reçoit ordinairement une réponse qui 
elle-même est un châtiment et qui le confirme 
dans son endurcissement. 

Par ces mots de la Genèse : « Où est Abel, 
votre frère ? » elle connut que Dieu demande 
compte à chaque religieux des fautes de son pro- 



SAINTE GERTRUDE 371 

chain toutes les fois que oe religieux aurait pu 
les empêcher. Elle comprit que le religieux ne 
peut pas plus que Caïn répondre : « Suis-je le 
gardien de mon frère ? » car il est le gardien de 
son frère. Et elle sentit à cette occasion la pro- 
fondeur de cette autre parole : « Malheur à celui 
qui fait le mal ; mais malheur deux fois à celui 
qui y consent ! » 

Entendant chanter ces paroles : Le Seigneur 
rrCa revêtue^ sainte Gertrude comprit que celui 
qui travaille pour la justice et la charité revêt 
Dieu d'un manteau. Et le Seigneur le revêtira lui- 
même éternellement d'une robe de gloire. Si Ton 
pense ici à ce fréquent rapprochement de Dieu et 
du pauvre que j'ai déjà signalé dans l'Ecriture (i), 
le souvenir de saint Martin se présente à la pen- 
sée. L'homme juste sera étonné au dernier jour, 
quand il verra combien de manteaux il aura don- 
nés à Jésus-Christ. 

Les paroles de l'Ecriture étaient, pour sainte 
Gertrude, des vérités essentiellement réelles et 
pratiques, qu'elle expérimentait personnellement, 
et très ordinairement sa vie intérieure suivait les 
évolutions du calendrier. Quand elle entendait 
chanter les mots de la liturgie, ces mots s'éclai- 
raient pour elle et devenaient vivants dans son 
âme. Un dimanche de carême, comme on chantait 
à la messe : « Vidi Dominumfaeie adfaciem>] y %\ 



t. Le Jour du Seigneur, par Ernest Hello; 






PHYSIONOMIES DE SAINTS 

vu le Seigneur face à face», elle se trouva enve- 
loppée dans un éclat de lumière si éblouissant 
qu'il lui sembla voir une face collée contre la 
sienne. Il lui semblait voir le regard des deux 
yeux, semblables à deux soleils, dirigés sur ses 
yeux, et comme ces choses sont inexprimables, 
eHe emprunte, pour les faire entendre, la parole 
de saint Bernard. Cette splendeur n'était renfer- 
mée sous aucune forme, mais donnait la forme à 
lout être ; elle ne surprenait pas les yeux du 
corps, mais les yeux de l'âme. 

« Toute l'éloquence du monde, ajoute-t-elle, 
n'eût jamais pu me persuader qu'une créature 
pût vous voir, d'une façon si sublime, ô mon 
Dieu, même dans la gloire céleste. Il fallait votre 
amour, 6 mon Dieu, pour me persuader, par mon 
expérience, qu'une telle chose était possible. » 

Sainte Gertrude eut, le 27 décembre, une appa- 
rition de saint Jean : «Que sentie z-vous, lui dit-elle, 
dans votre âme quand vous reposiez, au jour de 
la Gène, sur le sein de Jésus ? » 

Saint Jean fit entendre quelque chose de la 
profonde immersion de son âme dans l'âme de 
Jésus-Christ, et du feu ardent dont il fut con- 
sumé. 

— Et pourquoi, reprit sainte Gertrude, avec 
cette familiarité qui la. caractérisait, pourquoi 
n'avez-vous rien dit et rien écrit de tout cela ? 

— C'est, répondit saint Jean, que j'étais chargé 
seulement d'exposer à l'Eglise naissante la doc- 
trine du Verbe, et d'en faire passer la vérité de 



SAINTE GERTRUDB 373 

siècle en siècle, dans la mesure où ces siècles 
sont capables de la comprendre ; car personne 
ne le fait complètement. Quant à ces délices 
ineffables dont je fus abreuvé sur le cœur de 
Jésus, je me suis réservé d'en parler plus tard, 
afin que la charité refroidie çt la langueur du 
monde vieillissant soient un jour réchauffées et 
réveillées par la nouvelle de ces douceurs incom- 
parables. » 

Ces dernières paroles semblent aujourd'hui 
prendre un intérêt spécial, un intérêt direct et 
relatif à nous. Le Sacré-Cœur, qu'on voudrait 
faire passer pour une nouveauté imprudente, avait 
déjà chargé saint Jean de parler de lui à sainte 
Gertrude et d'annoncer que son jour viendrait, ]fc 
jour de sa plénitude. 

Ces temps sont accomplis. La vieillesse du 
monde, prédite par saint Jean, est arrivée. Toute ; 
les voix la constatent, les voix de la sainteté et 
les autres. Tout ce qui parle, bien ou mal, affirme 
cette décrépitude. Les temps sont accomplis, 
Voici l'heure des lumières réservées que Dieu 
gardait pour les derniers temps. Toutes les voix 
saintes, qui ne s'étaient pourtant pas donné le 
mot, et qui, éparpillées dans le temps et dans 
l'espace, ont parlé de siècle en siècle, sans se 
répondre, sans se connaître, se sont rencon- 
trées dans cette promesse, comme dans un ren- 
dez-vous mystérieux. 

Voici le soir : restez avec nous. Si jamais la 
terre a dû répéter cette parole, c'est aujourd'hui. 



374 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Si jamais elle eut besoin de lumière et de réjouis- 
sement, c'est aujourd'hui. Si jamais elle eut besoin 
des secrets du cœur, c'est aujourd'hui. 

Sainte Gertrude mourut en prononçant et en ré- 
pétant un seul mot: «Spiritus meus, mon esprit ! » 
Ce mot résume toute sa vie et toute sa mort. 



CHAPITRE XXXIV 

SAINT JEAN PE MATH A ET SAINT FÉfclX DE YAL0JS, 



C'était dans ce siècle troublé et cependant plein 
de foi où François d'Assise avait entendu une 
voix lui dire : « François, relève ma maison qui 
tombe en ruines. » Les hérésies étaient actives ; 
les vices et les crimes étaient nombreux. Cepen- 
dant, au fond de l'âme humaine, une foi vivace et 
inexterminable vivait et régnait. On se livrait aux 
passions, mais on ne les adorait pas; on tombait 
et on se relevait. On faisait le mal, mais on ne le 
prenait pas pour le bien. Les choses avaient 
gardé leur nom. 

Trois grands reconstructeurs s'élevèrent au 
milieu des ruines: saint Dominique, saint Fran- 
çois, saint Jean de Matha. Le premier se consacra 
aux captifs de Terreur, le second aux captifs de 
la pauvreté, le troisième aux captifs des prisons. 

Jean de Matha naquit vers Tan 1156. Son père 
Euphrème et sa mère Marthe étaient chrétiens. 
Le père destinait son fils à la science ; il étudia 
en effet et vit à Marseille le monde des riches. 
Mais, en même temps, sa mère elle*même le con- 
duisait dans le monde des pauvres ; ce contraste 






376 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

frappa le jeune homme qui méditait et cherchait 
sa voie. 

II arriva à Paris vers l'an 1180. Attendu et ac- 
cueilli par plusieurs éminents personnages amis 
de sa Camille, il sentit néanmoins le vide. Un 
ennui secret s'empara de son âme. Il regretta son 
enfance. Comme il priait dans l'abbaye de Sainte- 
Geneviève, il entendit distinctement une voix qui 
prononça trois fois ces paroles de l'Ecriture : 
Stade sapientice, Jili mi, et lœtifica cor meum. 

« Etudiez la sagesse, mon fils, et réjouissez 
mou coeur. » 

Ouand Jean sortit de l'église, il avait fait son 
choix et consacré sa vie. 

L'étude de la théologie le posséda dès lors tout 
entier. La prière et le travail remplirent son exis- 
tence. 

Il fit connaissance avec un gentilhomme italien 
nommé Jean Lothaire; et, un jour, dans une con- 
fidence intime, le Jean français dit au Jean ita- 
lien : * Tu seras bientôt assis sur le trône de 
saint Pierre. » 

La prophétie se réalisa contre toute appa- 
rence, 

Jean Lothaire gouverna le monde catholique 
sous le nom d'Innocent III. 

Le moment solennel arrivait où Jean de Matha 
allait dire sa première messe. A cette époque, sa 
réputation de sainteté s'étendait dans le public. 
Maintenant, quand elle existe, elle se circonscrit 
et ne va pas dans la foule ; autrefois elle y allait. 



SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 377 

C'est pourquoi une multitude immense remplit 
l'église à la première messe de Jean de Matha. 

Or, au moment où le jeune célébrant élevait 
pour la première fois entre ses mains l'hostie 
sainte, on vit son visage s'embraser, son regard 
devint fixe et sa tête lumineuse. L'évêque de Pa- 
ris, frappé de ce spectacle, disait en lui-même : 
« Jean voit quelque chose que les autres ne voient 
pas. » 

— Venez, lui dit-il après la messe, racontez à 
votre évoque ce qui s'est passé. 

— J'ai vu, dit Jean de Matha, j'ai vu Fange du 
Seigneur. Son visage était resplendissant, ses 
vêtement blancs comme la neige ; il portait sur 
sa poitrine une croix rouge et azur; à ses pieds 
deux esclaves chargés de chaînes étaient dans 
une attitude suppliante ; l'un était Maure, l'autre 
chrétien. Sa main droite reposait sur le chrétien, 
sa main gauche sur le Maure. Voilà ce que j'ai vu. » 

Cependant Jean de Matha avait vaguement at- 
tendu Félix de Valois. Félix de Valois habitait 
dans les montagnes au diocèse de Meaux, se pré- 
parant dans le silence et la solitude à la destinée 
vers laquelle il se sentait appelé. Il pensait nuit 
et jour à la rédemption des captifs. 

Un jour, Jean de Matha dirigea ses pas vers le 
diocèse de Meaux, et dans le diocèse de Meaux 
vers les montagnes. Enfin il se trouva face à face 
avec Félix de Valois. 

Félix de Valois avait été dirigé là par les voies 
les plus mystérieuses. Son père Raoul et sa mère 



378 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Eléonore avaient divorcé. L'excommunication de 
Rome tomba sur la tête du comte Raoul. Le cha- 
grin du jeune Félix fut tel qu'il voulut quitter du 
même coup sa famille et le monde. 11 passa quel- 
que temps à Clairvaux ; et, fuyant l'admiration 
dont il était l'objet, il chercha une solitude. 

Pour cacher son dessein, il passa quelque temps 
à la cour de son oncle Thibaut, comte de Cham- 
pagne. Un jour il disparut. Il profita pour cette 
disparition d'une exeursion dans une forêt. On le 
chercha partout. Ses serviteurs demeurèrent con- 
vaincus qu'il avait péri dans un ravin et racontè- 
rent partout sa mort. 

En effet, il était mort à son ancienne vie. Mais 
il naissait à une vie nouvelle. Ayant entendu par- 
ler d'un anachorète qui vivait dans une forêt, en- 
touré de lumière et de grâce, le jeune homme 
s'était rendu près du vieillard pour partager sa 
vie. Il la partagea en effet et avec elle les grâces 
dont elle était remplie. Il devint le confident de 
celui qui ignorait les choses extérieures et savait 
les choses intérieures. Quand le vieillard mourut, 
le jeune homme était formé. 11 avait reçu avec le 
dernier soupir de l'anachorète son dernier secret 
et son dernier présent. 

Alors Félix, préparé, enrichi, se disposa à pren- 
dre lui-même l'initiative d'une vie érérrritique. Le 
disciple allait devenir maître. Il revint en France ; 
le changement d'habits le rendit méconnaissable. 
Il s'installa au diocèse de Meaux, dans une forêt, 
sur une montagne. Il passa sa vie dans la prière 



SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 379 

et la contemplation. Ce fut dans cette solitude que 
la voix qui parle aux solitaires se fit entendre à 
lui; et elle lui parla de la rédemption des capûfà. 
Il ne se hâta pas de se mettre à l'œuvre. L'action 
a sa racine dans la contemplation et il laissa mûrir 
dans la solitude le fruit de vie qu'il portait, À cette 
époque, Jean de Matha vint le visiter. 

Il n'y arien de plus singulier dans l'histoire que 
les rencontres. Rien n'est plus important et rien 
n'est plus accidentel, plus involontaire, plus im- 
prévu. Deux hommes peuvent être perdus ou 
sauvés pour s'être rencontrés à temps ou à con- 
tretemps. Il y a des hommes qui sont l'un "pour 
l'autre une planche de salut ou une pierre d'achop- 
pement. Il y a des hommes dont les noms sont 
unis quelque part et dont l'union visible sur la 
terre constitue le commencement, ou le centre, 
ou la fin de leur destinée. Or, le doigt de Dieu est 
d'autant plus visible dans la rencontre des incon- 
nus que l'homme n'y peut mettre aucune prémé- 
ditation. Il y a peut-être tel individu qui me sera 
d'un grand secours dans l'ordre de la pensée ou 
dans l'ordre de l'action. Il m'aidera, il me com- 
plétera, il me soutiendra, il me conseillera, il m'ins- 
truira. Mais, où est-il? Il est absolument impos- 
sible d'établir là-dessus même la moindre con- 
jecture. Je n'ai aucune raison pour aller à droite 
ou pour aller à gauche. Non-seulement je ne 
peux pas le trouver, mais je ne peux pas le cher- 
cher. Car aucune direction ne m'offre plus de 
chances que la direction contraire. 



i 



380 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Jean de Matha et Félix de Valois n'avaient au- 
cun moyen naturel de savoir qu'ils étaient unis 
dans la pensée de Dieu pour une œuvre com- 
mune. 

Ils ne savaient même pas longtemps d'avance 
quelle était cette œuvre; ils auraient été bien 
embarrassés si quelqu'un leur avait dit : « Il vous 
faut chercher un auxiliaire, un homme dévoué à 
la même idée que vous. » Ils avaient toutes les 
chances naturelles pour ne pas se rencontrer. 
Leur vie très différente les avait jetés dans les 
directions les plus contraires; leurs familles ne 
se connaissaient pas ; rien ne les appelait ni l'un 
ni l'autre dans une forêt près de Meaux, rien du 
moins de ce qui appelle les hommes quelque part 
ordinairement. Pourtant ils y vinrent tous les deux, 
et leur rencontre fut le point de départ de leur 
œuvre commune. 

Jean de Matha ouvrit le premier son âme à 
celui qui l'avait précédé dans cette solitude. Fé- 
lix admirait les voies par lesquelles son nouveau 
compagnon lui avait été mystérieusement prépa- 
ré et amené. Il fut convenu entre eux qu'ils vi- 
vraient ensemble et attendraient dans l'oraison 
de nouvelles pensées et de nouvelles lumières. 

Ils vécurent trois ans ensemble. Peut-être l'hom- 
me qui aurait assisté pendant ces trois années à 
leurs entretiens et à leurs prières serait plus sa- 
vant que les savants. Qui sait combien de choses 
secrètes se déroulèrent aux yeux de ces deux 
hommes qui avaient écarté d'eux les innombra- 



SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 381 

blés, causes d'erreurs qui nous assiègent cons- 
tamment; aux yeux de ces deux hommes qui n'a- 
vaient qu'un ami, et cet ami était un saint? L'uni- 
que société de chacun d'eux était un saint ; et ce 
saint était précisément celui dont l'autre avait 
besoin, et chacun d'eux un ami directement donné 
par la main du Seigneur. 

Un jour, après trois ans de vie commune, ils 
virent un cerf blanc qui venait se désaltérer à la 
source d'eau vive. Il portait entre son bois une croix 
rouge et azur semblable à celle que Jean, le jour 
de sa première messe, avaitvue sur la poitrine de 
l'ange. 

Décidés alors, ils quittèrent leur solitude et vin- 
rent à Paris, afin de communiquer leurs projets à 
l'évêque, ainsi qu'aux abbés de Sainte-Geneviève 
et de Saint- Victor. L'évêque, Eudes de Sully, suc- 
cesseur de Maurice, approuva leur résolution et 
leur donna des lettres de recommandation pour 
le pape Gélestin III. 

Ces deux saints partirent pour Rome ; mais pen- 
dant leur voyage, Gélestin mourut ; et à leur arrivée 
ils trouvèrent sur le trône de saint Pierre Inno- 
cent III. 

C'était l'ancien ami de Jean de Matha, Lothairet 
son compagnon d'études à Paris, auquel Jean avai, 
autrefois dit : « Tu seras pape. » 

Il était difficile de se présenter avec une meil- 
leure recommandation que cette proplxtie. Elle 
dut édifier le pape complètement. 

Innocent III soumit à l'examen du sacré collège 









PHYSIONOMIES DE SAINTS 

une œuvre dont il comprenait l'importance, et 
décida que le 35 janvier une messe serait célé- 
brée dans la basilique de Latran à l'intention de s 
deux fondateurs. 

Mais le doigt de Dieu, qui voulait tout faire dans 
cette histoire merveilleuse, souleva devant les yeux 
d'Innocent III le voile qu'il avait soulevé devant 
les yeux de Jean de Matha, au jour de sa pre- 
mière inesse ; etlepape vit ce qu'avait vu le jeune 
prêtre. Il vit lange du Seigneur revêtu du même 
habit et des mêmes couleurs, dans la même atti- 
tude, et l'esclave chrétien et l'esclave maure 
étaient à ses pieds tous les deux. 

Innocent III, convaincu, fonda immédiatement 
Tordre de la Très Sainte Trinité pour la rédemp- 
tion des captifs, crdo sancti&simœ Trinitatis de 
redemptîone captîvorum. 

f es occasions ne manquaient pas tau zèle des 
deux fondateurs» C'était le temps des croisades. 
Un grand nombre de chrétiens tombait entre les 
mains des infidèles. En même temps, des corsai- 
res maures infestaient les mers, s'emparant des 
passagers et des équipages. Ces malheureux 
étaient conduits dans les prisons de Tunis et du 
Maroc, où on les entassait. Après leur avoir en- 
levé la liberté, les musulmans cherchaient à leur 
enlever le christianisme. Toutes les violences phy- 
siques et morales étaient accumulées sur eux. 

L'ordre de Jean de Matha s'organisa avec une 
force et une sagesse qui faisaient face à toutes 
les éventualités de cette terrible situation» Ses 



SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 383 

biens furent répartis en plusieurs parts consa- 
crées soit à l'entretien des religieux, soit à ïa ré- 
demption des captifs, soit au soulagement dos 
pauvres. 

Jean l'Anglais et Guillaume d'Ecosse, qui furent 
parmi les premiers disciples de Jean, furent les 
premiers vainqueurs qui rapportèrent en Europe 
le butin désiré. Ils revinrent du Maroc avec cent 
quatre-vingt-six esclaves libérés. La procession 
de ces captifs traversa Marseille. Ils traversaient 
deux à deux en casaque rouge ou brune, les 
mains encore meurtries de leurs chaînes, mon- 
trant aux populations les traces affreuses des 
mauvais traitements qu'ils avaient subis, puis ren- 
dant grâces à Dieu et à leurs libérateurs. 

Mais saint Jeanne se contenta pas de leur dé* 
livrance. Il prit de nouvelles mesurer et fit de 
nouvelles institutions pour les soigner, pour les 
nourrir, pour les conduire d'étapes en étapes jus- 
qu'au lieu choisi par eux. Sa charité n'abandon- 
nait pas les captifs délivrés à la misère, à la 
maladie, à l'isolement. Elle voulait la délivrance 
complète et elle conduisait à son foyer, à sa fa- 
mille ou à son travail le captif libéré, soigné et 
guéri. 

Jean de Matha partit lui-même pour Tunis. 
Malgré la difficulté et le danger de l'entreprise, 
malgré le prix énorme fixé par le souverain, dans 
une audience que le saint lui demanda, Jean put 
obtenir cent dix esclaves. 

Les musulmans, malgré l'ordre du souverain, 



r 



384 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ne respectèrent pas la convention passée entre 
Jean de Matha et lui. Ils s'emparèrent du saint, 
le frappèrent et le laissèrent sanglant sur la place. 

Cependant Jean, que rien n'arrêtait, descendit 
lui-même dans les cachots, où les scènes les plus 
horribles s'offrirent à lui. Le récit des malheurs 
lointains est faible auprès de la vue des malheurs 
présents; et l'idée que Jean s'était faite des pri- 
sons africaines était dépassée par la réalité qui 
frappait ses yeux. Pour comble de douleur, il 
fallait choisir. II n'en pouvait délivrer que cent 
dix, et les portes du cachot allaient se refermer 
sur leurs frères. Jean emmena les plus miséra- 
bles, les conduisit à Rome, et, à peine sauvé des 
effrayants périls d'une telle entreprise, il songea 
à la recommencer pour aller délivrer les autres 
malheureux. 

Un second voyage fut bientôt résolu. L'infati- 
gable libérateur repartit pour Tunis. Le gouver- 
neur consentit encore à échanger quelques hom- 
mes contre beaucoup d'or. Mais les Tunisiens se 
montrèrent plus féroces que leur maître. Ils s'a- 
meutèrent contre le saint, l'accablèrent de coups 
et lui enlevèrent ses captifs. Jean les revendique 
avec la violence du dévouement qui ne veut pas 
avoir tout donné pour rien. Les Tunisiens deman- 
dent une nouvelle rançon. La prière de Jean lui 
procure la somme nécessaire. Les captifs sont 
remis en liberté. Mais la populace, que rien ne 
pouvait calmer, puisque son agitation venait de 
sa fureur interne, et non d'une circonstance exté- 



SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FELIX DE VALOIS 385 

rieure, la populace se précipite sur le vaï&seau de 
Jean, enlève le gouvernail, coupe les mâts, dé- 
chire les voiles, et brise les rames. Le dépari est 
devenu impossible; que fait Jean de Matha? Il 
donne le signal du départ. Les passagers, qui 
ont à choisir entre deux genres de mort, obéis- 
sent et aident le mouvement. Les voyant faire la 
manœuvre avec des tronçons de rames et de 
planches, les Tunisiens poussent des huées, Jeaïi 
se dépouille de son manteau, l'été nd en forme 
de voile; et, à genoux, le crucifix à la main, il 
invoque l'Étoile de la mer. Les vents se taisent, 
et, en moins de deux jours, le vaisseau désemparé, 
sans gouvernail, sans voiles et sans rames, fait 
dans le portd'Ostie son entrée triomphante. 

Le souverain pontife pleura d'admiration. 

Cependant, Félix de Valois était toujours à Cer- 
froy. Pendant que son ami faisait les choses du 
dehors, il organisait celles du dedans. Il priait, 
et dans ses prières demandait au Seigneur de re- 
voir Jean avant de mourir. Sa prière fut exaucée. 
Jean vint à Cerfroy. Quels durent être les senti- 
ments et les entretiens de deux pareils amis, 
dans une pareille situation, pleins de tels souve- 
nirs et de tels récits ! Après avoir mêlé une der- 
nière fois leurs larmes, ils se séparèrent pour ne 
plus se retrouver qu'au ciel. 

Immédiatement après le départ de Jean, Félix 
tomba malade. Quand il mourut, son ami fut averti 
de sa gloire par une vision. 

Il ne tarda pas à aller le rejoindre. Le corps de 

tu 



386 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Jean fut illustré par les miracles qui éclatèrent 
sur son tombeau, 

L'ordre des Trinitaires a été rétabli en France 
le 15 septembre 1859, dans l'ancien couvent de 
Faucon. Il possède maintenant deux maisons, Tune 
à Notre-Dame de Sise et l'autre à Cerfroy. 

Le R* P. Calixtc, trinitaire lui-même, a publié 
la Vie de saint Jean de Matha È à Paris, chez 
Watelin, 



1 



CHAPITRE XXXV 



SAINT CHRISTOPHE. 



Saint Christophe a existé. Son nom inscrit 
dans les martyrologes, les Eglises qui portent 
son nom, le culte dont il est l'objet, interdisent lé 
doute à cet égard. Mais quelle est sa pari? Entre 
son histoire et sa légende bien des confusions sont 
possibles. Certaines choses sont historiques, par- 
ticulièrement son martyre. Sa mort est plus con- 
nue que sa vie. Il fut persécuté sous l'empereur 
Dèce. Deux courtisanes furent envoyées dans sa 
prison ; au lieu de devenir leur vaincu, il devint 
leur vainqueur. Elles embrassèrent la foi el subi- 
rent elles-mêmes le martyre. On les appelait Ni- 
celle et Aquiline. Le bâton de saint Christophe 
planté en terre fleurit merveilleusement ; sa parole 
plantée dans le cœur des deux courtisanes fleurit 
aussi. Les fruits rouges du martyre illustrèrent 
cette tige ingrate. 

Saint Christophe fut du nombre de ces martyrs 
sur qui furent essayés inutilement de nombreux 
supplices et qui ne succombèrent qu'à la décolla- 
tion. Par une mystérieuse dispensation des forces 
de la vie et de la mort, ceux qui étaient protégés 
contre les autres formes de supplice finissaient 






388 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

leurs travaux quand le glaive approchait de leur 
tête. Les lois de la nature, suspendues pendant 
le commencement de leur martyre, reprenaient 
vigueur à la fin, et quand tous les instruments de 
mort avaient échoué, le glaive faisait son œuvre. 
La célèbre prière de saint Christophe mourant a 
retenti dans tout le moyen-âge. Il pria d'avance 
pour tous ceux qui devaient un jour implorer la 
miséricorde divine par son intercession, et de- 
manda que cette miséricorde ne fût pas implorée 
en vain. 

Saint Christophe est' représenté d'une grandeur 
prodijjieuse, portant l'Enfant Jésus sur son épaule 
et passant une rivière. 

Je ne vais pas m'arrêter à discuter l'authenti- 
cité historique des faits, ni me livrer à un travail 
de séparation absolument impossible entre l'his- 
toire et la légende. Je vais chercher le sens de 
la vie de saint Christophe dans la Légende dorée. 
Ce livre, fort rare et fort intéressant, n'a pas d'au- 
torité historique ; mais les traditions qu'il contient 
sont du plus haut intérêt et nous donnent de pré- 
cieuses indications sur la nature et le caractère 
secret de mille personnes et de mille choses. 

Très ordinairement, les Saints se présentent à 
nous avec la physionomie de la douceur et de la 
patience plutôt qu'avec celle de la force. Ils ont 
contre eux-mêmes cette force énorme que produit 
la patience. Mais la force extérieure, la force qui 
domine, qui renverse, qui écrase, n'apparaît chez 
eux qu'à de très rares intervalles. Elle est habi- 



SAINT CHRISTOPHE 

tuellement l'accident et non l'exercice de leur vie. 
Chez saint Christophe, au contraire, la force pa- 
raît être la base de tout l'édifice ! 

Sa sainteté est fondée, à ce qu'il paraît, sur la 
force, et sa conversion sur le désir de la force. 

Sa légende dit qu'il était Chananéen, c'est-n- 
dire fils d'une race maudite. Elle ajoute que lui- 
même portait un nom maudit. 11 s'appelait Repro- 
bas : le Réprouvé. 

Il faut donc supposer, pour entrer dans l'es- 
prit de la tradition, que Christophe serttaif sur 
ses épaules le poids de l'anathème. Or, il lui vint 
à l'esprit, nous dit toujours la tradition, de cher^ 
cher le souverain le plus puissant du monde, et 
de se mettre à son service. 

Qui sait s'il ne cherchait pas secours, s'il ne 
voulait pas demander à cette puissance inconnue 
et suprême la délivrance, dont le poids de Tana- 
thème lui faisait sentir la nécessité. Historique- 
ment, je n'affirme rien, bien entendu ; philosophi- 
quement, la chose est très belle. Il entend le nom 
d'un roi, cité comme le plus puissant du monde. 
Il va le trouver. Ce roi attachait, à ce qu'il parai L 
une grande importance à le garder près de lui. 
Arrive un jongleur qui chantait en faisant son 
métier et qui dans sa chanson nommait le dia- 
ble. 

Quand le nom du diable était prononcé, le roi 
faisait le signe de la Croix. Christophe, apparem- 
ment inquiet et mal persuadé de la toute-puis- 
sance du souverain, lui demanda l'explication de 



r 



390 PHYSIONOMIES DB SAINTS 

ce signe. Le roi, qui sentait venir le dénouement, 
refusa de la donner. Insistance de Christophe. 
Refus du roi. Christophe, averti intérieurement 
que ce roi craignait quelque chose et par consé- 
quent n'était pas mattre de tout, lui déclara qu'il 
le quittait s'il ne s'expliquait pas. Le roi s'expli- 
qua. 

€ Quand j'entends nommer le diable, dit-il, je fais 
le signe de la Croix, pour ôter au diable le pou- 
voir de me nuire. — Comment, dit Christophe, 
vous avez peur du diable ? Ainsi il est plus puis- 
sant que vous ! Et moi qui me croyais au service 
du plus puissant seigneur ! Je vous quitte. » 

Et Christophe partit. Il courut à travers le mon- 
de, cherchant le diable pour se donner à lui, puis- 
que c'était le diable qui était le plus fort. 

Comme il cheminait à travers une solitude, il 
vit venir à lui un personnage d'un aspect terri- 
ble : — Où vas-tu, lui dit ce personnage ? Qui 
cherches-tu ? 

— Je cherche le seigneur diable, répondit Chris- 
tophe, car j'ai entendu dire que la puissance lui 
appartient. 

— Je suis celui que tu cherches, répondit le 
personnage. 

Et voilà Christophe, ou plutôt Reprobus, au 
service du diable, lui obéissant et le suivant. 
Mais tout à coup, comme ils marchaient ensem- 
ble, ils rencontrent une croix. Le diable fait un 
détour. 



SAINT CHRISTOPHE 391 

— Que signifie ceci, demande Christophe ? Pour- 
quoi évites-tu la Croix ? 

Le diable, qui connaissait son homme, refuse 
de répondre, 

— On dirait que tu as peur, dit Christophe. 

Enfin, après les refus que la circonstance com- 
mandait, sur la menace formelle que lui fait 
Christophe de le quitter à jamais s'il ne s'expli- 
que pas à l'instant même, le diable avoue qu'il 
craint la Croix, depuis que Jésus-Christ est mort 
sur elle. 

— Ah ! tu as peur, répond Christophe. Tu n'es 
pas le plus puissant. Adieu, je vais marcher jus- 
qu'à ce que je trouve Jésus-Christ. Jésus-Christ. 
Où est Jésus-Christ ? 

— Allez-vous-en trouver cet ermite qui est là- 
bas, lui dit quelqu'un. Il vous indiquera Jésus- 
Christ. 

— Que faire pour voir Je sus- Christ ? dit Chris- 
tophe à l'ermite. 

*— Il faut jeûner, répond l'ermite. 

— Jeûner ? répond Christophe, j'en suis inca- 
pable. Indique-moi autre chose. Je ne peux pas 
jeûner. 

L'ermite indique d'autres exercices de piété. 

— Impossible, répond Christophe, je suis in- 
capable de tout cela. 

— Ecoute, reprend alors l'ermite, vois-tu là- 
bas ce fleuve dangereux? Ceux qui essayent de 
le passeT y laissent souvent leur vie. 

— Je le vois, dit Christophe. 



392 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

— Eh bien ! répond Termite, installe-toi sur son 
bord ; ta taille énorme et ta force prodigieuse te 
serviront à transporter d'une rive à l'autre les 
voyageurs. Sois le serviteur de tout le monde, et 
tu verras le Roi Jésus-Christ. 

— Oui, dit Christophe, je peux faire ceci, et je 
le ferai. 

11 s'établit sur le bord du fleuve, s'y bâtit lai- 
même une demeure, prit une perche pour bâton. 
Et, se soutenant sur l'eau à l'aide de cette perche, 
il transportait d'une rive à l'autre les voyageurs. 

Ainsi se passa sa vie. Il était le serviteur de 
tout le monde. Un jour il se reposait dans sa 
demeure et le sommeil s'empara de lui. II fut tout 
à coup réveillé par la voix d'un enfant qui criait : 
<c Christophe, viens et porte-moi ! » Il sçrtit pré- 
cipitamment, chercha et ne vit personne. Il ren- 
tra et tout à coup la même voix se fit entendre : 
« Christophe, viens et porte-moi ! » Fort étonné, 
Christophe se lève, sort encore, regarde et ne 
voit personne. Il rentre et tout à coup : 

€ — Christophe, viens et porte-moi ! » 

Troisième appel de la même voix ! Comme il 
était le serviteur de tout le monde, Christophe 
sort encore et cherche encore. Mais cette fois il 
trouve un enfant qui voulait passer le fleuve. 

Christophe prend l'enfant sur son épaule et, 
se munissant de son bâton, entre dans le fleuve 
pour le traverser. 

Mais tout à coup l'enfant augmente de poids, 
l'eau du fleuve se soulève, et le poids de l'enfant 



SAINT CHRISTOPHE 393 

augmente. Christophe avance ; mais à chaque pas 
le poids de l'enfant augmente. Christophe avance 
toujours, et le poidsde Fenfant augmente toujours. 
Le géant est écrasé, hors d'haleine, presque sub- 
mergé, car l'eau du fleuve se gonfle toujours. On 
dirait qu'on vient d'y jeter le monde, et qu'elle 
grossit en raison de la masse qu'elle a reçue. 
Christophe va succomber. Enfin, par un suprême 
effort, il touche l'autre rive. 
Il dépose l'enfant et lui dit : 

— J'ai cru périr, et j'aurais eu le monde entier 
sur mes épaules que je n'aurais pas plus souf- 
fert. 

— Christophe, répond l'enfant, tu as porté plus 
que le monde, tu as porté le Créateur du 
monde : je suis le Roi Jésus-Christ, Plante sur 
cette rive le bâton que tu portais, tu verras 
demain comme je l'aurai fait. 

Christophe obéit, et le lendemain son bâton 
était un palmier magnifique, couvert de feuilles 
et chargé de fruits. 

Il y a bien des choses dans cette légende, et 
ces choses sont d'un genre à part. Il semble 
qu'elle porte non pas tant sur les vertus de saint 
Christophe, et qu'elle nous déclare mystérieuse- 
ment, symboliquement, prophétiquement peuî- 
être, une exception extraordinaire. Saint Christo- 
phe déclare qu'il n'est pas apte à ce qu'on lui 
demande d'abord. Il a le sentiment d'une nature 
exceptionnelle, entraînant une volonté exception- 
nelle et une vocation exceptionnelle. Sa vocation 



r 



304 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

sera la bonté et il le sent bien, la bonté d'avoir 
égard à la nature. Il passera les hommes d'une 
rive à l'autre, et parmi les passagers se trouvera 
Jésus-^Christ. Qui peut donc compter les sens de 
ce mot : passer les hommes d'une rive à l'autre ? 
MaiSj passer Jésus-Christ, « qu'est-ce que cela veut 
dire ? On ne voit pas peut-être ; mais on entre- 
voit, surtout si on se souvient que Christophe 
s'appelait Christophe Colomb. 11 passa Jésus- 
Christ d'une rive à l'autre et risqua mille fois de 
mourir sous le fardeau. 

Christophe est un nom terrible. Etre Porte- 
Christ, cela signifie quelque chose de singulier, 
et peut-être le mystère de ce nom contient-il le 
mystère de l'histoire , dans ce qu'il y a de plus 
caché. Quand les autres passagers l'appelaient, 
Christophe voyait celui qui appelait. Mais quand 
ce fut l'Enfant très lourd, il chercha plusieurs fois 
et ne vit pas d'où la voix venait. 



_ 



CHAPITRE XXXVI 

MARIE ÀLACOCQUE. 



Quand Phomme veut agir, il choisit l'instrument 
le plus capable de la fin qu'il se propose. Si un 
souverain choisit un ministère, il le prend ou 
essaye de le prendre tel que ses fonctions le ré- 
clament* Si un homme veut faire faire son por- 
trait, il s'adresse à un peintre, il ne s'adresse 
pas à un cordonnier. 

Quand Dieu veut agir, il prend le procédé di- 
rectement contraire. Il choisit l'instrument le 
plus absolument incapable. Il est jaloux de mon- 
trer qu'il agit seul et va chercher la faiblesse la 
plus extrême pour que nous ne soyons pas tentés 
d'attribuer la force à l'instrument. Déjà, du temps 
de saint Paul, il avait choisi la faiblesse pour con- 
fondre la force, Saint Pierre, qui devait la repré. 
senter, lui à qui la puissance allait être donnée, 
la puissance officielle, le gouvernement, saint 
Pierre qui allait lier et délier, saint Pierre, le 
maître des clefs, chargé d'ouvrir et de fermer le 
ciel, saint Pierre est désigné par une faiblesse 
incalculable : il renie trois fois, par peur d'une 
servante, celui dont il avait vu la face resplendir 
sur la montagne du Thabor. Il faut scruter cette 



396 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

faiblesse et pénétrer dans cet abîme, si Ton veut 
savoir à quel point saint Pierre représente la 
force; car l'abîme appelle l'abîme, et il représente 
la force avec une réalité divine d'autant plus 
grande que sa faiblesse humaine fut plus incom- 
mensurable. 

Un jour saint François d'Assise rencontra un 
religieux qui lui dit : — Pourquoi donc, pourquoi 
donc ce concours de monde vers vous? Pourquoi 
cette foule? Pourquoi ce respect? Pourquoi se 
presse-t-on sur vos pas? 

Saint François répondit : 

— Dieu a regardé le monde, cherchant par quel 
misérable il pourrait bien manifester sa puissance. 
Ses yeux très saints, en tombant sur la terre, n'ont 
rien trouvé de si vil, de si bas, de si petit, de si 
ignoble que moi. Voilà la raison de son choix. 

Vous voyez que c'est toujours le même pro- 
cédé. 

Cependant il restait dans Pierre et dans Fran- 
çois de grands dons naturels. C'étaient des âmes 
élevées. François avait quelque chose de naturel- 
lement sublime dans l'esprit et de naturellement 
héroïque dans le cœur. 

Mais si nous regardons Marie Alacocque, qui 
fut chargée d'une grande œuvre, nous contem- 
plerons un des chefs-d'œuvre de la misère 
humaine sans compensation. Ce n'est pas une 
grande nature égarée par de grandes passions ; 
c'est une petite nature, étroite, sans attrait, sans 
lumière naturelle, sans style, sans parole. Elle 



MARIE ALACOCQUE 397 

n'avait qu'une chose, l'amour, le dévouement. 
Mais telle est la pauvreté de ses moyens naturels 
que l'amour même la rend rarement éloquente. 
Elle bégaye, elle ânonne, elle hésite. Elle ne sait 
pas. Seulement, elle aime et elle obéit. La voilà 
dans la gloire. Elle est choisie. 

« Je t'ai choisie, lui dit Jésus-Christ, comme un 
abîme d'indignité et d'ignorance pour l'accomplis- 
sement de ce grand dessein, afin que tout soit 
fait par moi. » 

En fait d'ignorance, il est difficile d'aller plus 
loin. 

M. Louis Veuillot a fait le parallèle de Dante 
et d'Angèle de Foligno. 

Même comme œuvre humaine et comme poé- 
sie, il préfère infiniment Angèle de Foligno, et il 
a raison. 

Les foudres du cœur éclatent dans Ângèle. 

« Si un ange, dit-elle, me prédisait la mort de 
mon amour, je lui dirais : C'est toi qui, es tombé 
du ciel Et si quelqu'un, n'importe qui, me racon- 
tait la Passion de Jésus-Christ, comme je la sens, 
je lui dirais ; C'est toi qui l'as soufferte (i), » 

Ses anéantissements, quand le nom de Dieu est 
prononcé devant elle, dépassent les transports 
des plus grands poètes anciens ou modernes. 

Sainte Thérèse, quoique très inférieure à Àngéle, 
est cependant une femme hors ligne. Renan l'ad- 

ï. Visions et révélations d'Angèle de Foligno. 




398 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

mire beaucoup. L'imagination de sainte Thérèse 
est ardente et son esprit est subtil. 

Mais Marie Alacocque est un défi jeté à l'esprit 
humain. Personne n'eût songé à la choisir, per- 
sonne excepté Dieu, qui voulut priver ici son ins- 
trument de toutes les splendeurs humaines, sans 
en excepter une. Aussi pauvre d'intelligence que 
de fortune, elle ne sait comment rendre compte 
de ce qui se passe en elle. Son dévouement est 
sans bornes, son amour est généreux jusqu'au 
plus complet et au plus déchirant sacrifice d'elle- 
même tout entière. Et cependant son biographe, le 
R. Père Giraud, supérieur des missionnaires de 
la Salette, dit à propos d'une de ses révélations : 

<c Ce langage paraîtra peut-être au pieux lec- 
teur peu digne de Notre-Seigneur. II faut l'éclair- 
cir sur ce point, afin de dissiper en lui toute im- 
pression défavorable... 

«Ce qui a paru petit et puéril dans l'expression, 
au jugement de quelques censeurs, ne sera pas 
attribué à Jésus-Christ, mais à la simplicité de 
la personne qui fait parler Jésus-Christ, et on 
n'attribuera au divin Maître que e fond et la 
substance des pensées et des sentiments.» 

Pour les détails de sa vie, nous renvoyons le 
lecteur au livre du père Giraud (i), qui, s'effa- 

x. La Vie de la bienheureuse Marguerite-Marie , religieuse 
de la Visitation, écrite par elle-même. Texte authentique de ce 
précieux écrit, accompagné de notes historiques et théologiques, 
et suivi du récit des dernières années de la vie de la Bienheu- 
reuse et d'une neuvaine en son honneur, par le Père S. M. 
Giraud. 



MARIE ALACOCQUE 399 

çant autant que possible, a laissé parler la Bien- 
heureuse elle-même, s'appliquant seulement à 
expliquer et à commenter sa vie et ses paroles. 
Il serait difficile de rencontrer un plus digne 
commentateur ; car l'esprit de la Bienheureuse 
le pénètre si parfaitement que c'est à peine si 
elle cesse de parler, quand le père Giraud 
parle. 

Cette pauvre fille, absolument dépourvue d'i- 
magination, voit Jésus-Christ et l'entend lui 
dire : 

« Mon divin Cœur est si passionné d'amour 
pour les hommes et pour toi en particulier, que 
ne pouvant contenir en soi les flammes de son 
ardente charité, il faut qu'il les répande par ton 
moyen. » 

Quelques-uns croiront que la pauvre religieuse 
travaillait à s'exalter et qu'on travaillait autour 
d'elle à l'exalter ; c'est le contraire qui arrivait. 

Ses voies extraordinaires ne convenaient pas, 
lui disait-on à la Visitation de Sainte-Marie, et 
il fallait y renoncer. 

On lui donne à garder une ânesse et son ânon, 
pour occuper et distraire son esprit. Elle répond: 
€ Puisque Saûl, en gardant des ânesses, a trouvé 
le royaume d'Israël, il faut que j'acquière le 
royaume du ciel en courant après de tels ani- 
maux. » 

Suivant la remarque intéressante du père Gi- 
raud, cette pauvre fille, qui ne sait rien, cite sans 



400 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

cesse l'Ecriture. Elle en a même une intelligence 
tout à fait au-dessus de sa nature. 

On attribue tantôt à la nature, tantôt au démon 
les phénomènes qui se passent en elle. On lutte 
par tous les moyens possibles contre elle et con- 
tre eux. Elle se fait, par obéissance, la complice 
des erreurs que Ton commet sur elle. Tout cons- 
pire contre elle, y compris elle-même. Elle n'a 
ni talent, ni intelligence, ni autorité, ni prestige. 
On intéresse sa conscience à lutter contre ses 
visions. 

Contre elle, elle a tout. Pour elle, elle n'a rien. 
Cependant elle a triomphé, elle triomphe et sur- 
tout elle triomphera. Sans armes, sans indus- 
trie, sans génie, sans allié, elle a conquis la 
gloire, qu'elle fuyait. La gloire la fuyait ; elle 
fuyait la gloire, et cependant les voilà unies Tune 
à l'autre dans le temps et dans l'éternité. 

Son nom est connu partout ; beaucoup s'en 
moquent, il est vrai. Mais ceux-là même le con- 
naissent. Leur moquerie, comme leur colère, est 
un hommage d'autant plus frappant qu'il est invo- 
lontaire. C'est un hommage rendu de force à 
cette inconcevable célébrité, qui n'a pas d'expli- 
cation humaine. Si ce n'est pas Dieu qui l'a glori- 
fiée, qui donc l'a glorifiée, et par quel prodige 
une telle petite fille, si parfaitement dépourvue de 
dons naturels, par sa pauvreté intellectuelle, par 
sa pauvreté sociale, par sa pauvreté religieuse, 
incapable de toutes les manières, désirant en 
outre l'obscurité, qui semblait à tous les points 



MARIE ALACOCQUE 401 

de vue lui être assurée ; comment cette pauvre 
fille, dont nous ne devrions pas savoir le nom 
est-elle à la fois glorieuse et célèbre, glorieuse 
dans l'Eglise, célèbre dans le monde ? On se 
moque d'elle, bien entendu. Mais, si elle eût été 
livrée à l'oubli naturel qui l'attendait nécessaire- 
ment, il serait aussi impossible de s'en moquer 
que de la vanter. Car on ne se moque pas, après 
deux siècles, dans le monde entier, de la première 
petite fille venue. On l'ignore, et voilà tout. Si 
Marie Alacocque eût cherché, par une maladres- 
se insigne, la réputation, jamais elle ne l'eût ren- 
contrée. Par dessus toutes les disgrâces réunies 
de la nature et de la société, elle porte un nom 
qui dit. lui-même une disgrâce. Ce mot : Alacoc- 
que, prête à la plaisanterie. 

Toute la vie de la bienheureuse Marguerite- 
Marie Alacocque est une lutte entre la grossièreté 
de sa nature et l'élévation qui lui est conférée- 
Un jour, elle veut faire une pénitence corporelle 
sur la nature de laquelle elle ne s'explique pas, 
mais qui lui donnait, dit-elle, grand appétit par 
sa rigueur. Jésus-Christ le lui défend ; car, dit- 
elle, étant Esprit, il veut aussi les sacrifices 
de r Esprit. 

C'est simple et clair ; mais elle était incapable 
de penser cela naturellement. 

Une autre fois, Jésus-Christ lui dit : « Je te ren- 
drai si pauvre, si vile et si abjecte à tes yeux, et 
je te détruirai si fort dans la pensée de ton cœur, 
que je pourrai m'édifier sur ce néant ». 

m 



402 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Remarquez ce mot : dans la pensée de ton 
cœur : c'est le style de l'Ecriture, Voilà Margue- 
rite-Marie qui parle admirablement. Comment 
donc s'y prend-elle ? Et qui donc lui apprend à 
penser comme saint Paul ? 

Mais qui donc lui apprend aussi à penser comme 
Moïse ? 

Jésus-Christ lui montre un jour les châtiments 
qu'il réserve à certaines âmes, ennemies de Mar- 
guerite-Marie. 

« Je me jetai, reprend Marguerite-Marie, à ses 
pieds sacrés, en lui disant : — mon Sauveur 1 
déchargez sur moi toute votre colère, et m'effa- 
cez du livre de vie plutôt que de perdre ces 
âmes qui vous ont coûté si cher ! Et il me répon- 
dit : — Mais elles ne t'aiment pas et ne cesseront 
pas de t'affliger. — Il n'importe, mon Dieu ! 
pourvu qu'elles vous aiment, je ne veux cesser 
de vous prier de leur pardonner. — Laisse-moi 
faire, je ne les peux souffrir davantage. — Et 
l'embrassant encore plus fortement : Non» mon 
Seigneur, je ne vous quitterai point que vous ne 
leur ayez pardonné. — Et il me disait : Je le 
veux bien si tu veux répondre pour elles. — Oui, 
mon Dieu, mais je ne vous paierai toujours qu'a- 
vec vos propres biens, qui sont les trésors de 
votre Sacré Cœur. — C'est de quoi il se tint con- 
tent. » 

Ne reconnaissez-vous pas Moïse? «Lâche-moi? 
— * Non je ne vous lâcherai pas. » 

La vie de la bienheureuse Marguerite-Marie, 



MARIE ALACOCQUE 403 

commencée par elle, est terminée par le P. 
Giraud. Il n'eût pas été facile de choisir un plus 
digne historien. On pourrait croire que le P. Gi- 
raud a été le directeur de la Bienheureuse, tant il 
la connaît profondément. Il ne la connaît pas seu- 
lement avec la pensée de son esprit, il la connaît 
avec la pensée de son cœur. Il a puisé aux mêmes 
sources. Il ne faut pas insister plus longtemps 
sur lui, dans la crainte de lui déplaire, car il est 
de ceux qui aiment le secret. 



CHAPITRE XXXVII 

SAINT SIMÉON SALUS 



On a souvent remarqué qu'une certaine ibiîe 
est un des caractères delà sainteté. La vertu, dans 
la forme ou le degré où l'homme la trouve raison- 
nable et lui donne la permission d'exister, la vertu, 
conforme aux pensées humaines, celle qui ne les 
étonne pas, qui ne les confond pas, cette vertu est ■ 
bien loin d'être méprisée par l'Eglise* Il faut lui 
rendre tout l'honneur qui lui est dû; mais cet 
honneur n'est pas celui de la canonisation. Les 
fidèles sont honorés. Les saints sont canonisés. Ln 
vie d'un fidèle digne de ce nom est profondément 
belle. C'est une conformité superbe aux lois rji- 
nérales, aux lois connues qui régissent l'ordre 
universel. C'est une adhésion de l'intelligence et 
de l'âme aux vérités essentielles. C'est une jus- 
tice et une charité qui ne font pas éclater la me- 
sure connue, mais qui vont, jusqu'à une certaine 
limite, dans la direction du vrai et du hien. La vie 
du fidèle est belle aux yeux de Dieu, belle aussi 
quelquefois aux yeux des hommes. 

Les hommes l'approuvent, parce qu'elle satis- 
fait, sans la dépasser, l'idée qu'ils ont du vrai et 
du bien. Les hommes profitent de cette vertu, et 




* >3i m£ 



406 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

voient le profit qu'Us en tirent. Aussi, ils hono- 
rent et ne rient pas. 

Le saint, lui, va beaucoup plus loin. 11 pénètre 
dans la région du mystère. Les hommes voient 
ses actions extérieures, mais ils ne voient pas ses 
actions intérieures ; son âme est à perte de vue. 
L'esprit qui le dirige est au-delà de l'horizon 
visuel des hommes. Ceux-ci, voyant ses actes 
extérieurs et n'en pénétrant pas le sens, le 
croient fou et se moquent de lui. 

Provoquer la moquerie est un des caractères 
de tout ce qui dépasse la mesure ordinaire. Ces 
lois générales s'appliquent d'une façon directe et 
particulière à saint Siméon Salus, qui semble avoir 
voulu donner le type de la chose dont nous ve- 
nons de parler. 

Un jour, deux jeunes gens revenaient du pèle- 
rinage de Jérusalem. C'était au temps de Domi- 
tien. Ils avaient visité les Lieux Saints. Ils reve- 
naient dans leur pays par la vallée de Jéricho. 

De là où ils étaient ils apercevaient le Jourdain 
et sur la rive du fleuve béni, du fleuve consacré, 
la multitude des monastères, qui semblaient plan- 
tés là comme des arbres produits par la fertilité 
du sol et jetés par la main divine sur le bord des 
eaux courantes. L'un des deux jeunes gens, qui 
s'appelait Jean, prit la parole et dit : — Sais-tu qui 
habite là? Ce sont des anges, revêtus de la chair 
humaine. 

— Peut-on les voir î répondit Siméon. 

— Oui, reprit Jean, si on veut les imiter. Et, 



SAINT SIMÉON SALUS 407 

apercevant un sentier : Voici, dit-il, la route de 
la vie ; nous suivons celle de la mort. Aussitôt ils 
changèrent de direction, et symbolisèrent par ce 
changement matériel et subit le changement subit 
de toute leur existence, qui s'accomplit en une se- 
conde. 

Ils frappent à la porte du premier monastère 
qu'ils rencontrent ; c'était celui de l'abbé Jéra- 
sime. C'est là qu'habitait Nicon le vieillard, Nicon 
à qui Dieu parlait, Nicon à qui sa grande expé- 
rience des choses divines donnait une singulière 
autorité. Les deux jeunes gens demandèrent l'ha- 
bit monastique, qui ne leur fut pas accordé légè- 
rement. Il fallut supplier. 

Nicon avait connu leur arrivée par une révéla- 
tion intérieure. Il voulut cependant éprouver les 
voyageurs et la profondeur de leur vocation. 

Mais tout à coup, sur la tête de l'un des novi- 
ces, Jean et Siméon voient une auréole. Leur désir 
s'enflamme. Nicon leur donne Phabit désiré. Au 
bout de deux jours ils ne virent plus l'auréole, et 
Siméon dit à Jean : « Je crois que Dieu ne nous 
voulait ici qu'un moment. Nous n'avons pas trouvé 
, notre place définitive. Je voudrais vivre seul, abso- 

lument inconnu des hommes.» Tous deux s'ouvri- 
rent à Nicon, qui approuva leur projet. Jean et 
Siméon repartirent avec la bénédiction du vieil- 
lard inspiré; Nicon connut intérieurement la pu- 
reté de leur désir, qui ne venait ni de l'incons- 
tance humaine ni de l'illusion diabolique, mais de 
TEsprit-Saint directement. Les deux jeunes gens 



408 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

prennent le chemin de la mer Morte, Ils arrivent 
à la cellule d'un solitaire, récemment mort, et 
s'y installent. 

Ils passèrent là ensemble vingt-neuf ans. 

Vingt-neuf ans ! ces trois mots sont bientôt 
prononcés ! Mais que de choses ils contiennent ! 

Quelle vie menèrent-ils pendant vingt-neuf 
ans ? Que de combats, que de luttes et, très pro- 
bablement que de lumières ! Si nous savions toute 
leur histoire intérieure pendant ces vingt-neuf 
ans, qui sait dans combien de secrets pénétre- 
raient nos regards ? 

Les vingt-neuf ans passèrent et Siméon dit à 
Jean : «Je suis un nouvel appel de Dieu. Il veut 
que désormais je converse avec les hommes.» 

Jean fut épouvanté. Il trembla de voir son 
ami tomber dans l'illusion. Il le détourna de son 
entreprise, jusqu'au moment où, vaincu par la sa- 
gesse de Siméon, il comprit que celui-ci était 
réellement inspiré de Dieu. D'ailleurs, une appa- 
rition de Nicon vint dissiper ses derniers doutes. 
Siméon partit ; mais il promit à Jean, dans la so- 
lennité de leurs adieux, qu'il le reverrait une fois 
avant de mourir, 

Siméon alla d'abord à Jérusalem, et pendant 
trois jours d'une ardente et continuelle prière, il 
demanda à Dieu de cacher pendant toute sa vie 
aux hommes les faveurs qu'il lui ferait. II de- 
manda de passer pour fou. 

Cette conduite étrange et qui appartient à l'or- 



SAINT SIMÉON SALUS 409 

dre des choses mystérieuses rentre dans la loi 
que je constatais tout à l'henre. 

Certes, l'humilité n'exige pas habituellement 
l'acte que fit Siméon, Mais il y a chez les Saints 
des violences mystérieuses qui répondent à des 
secrets inconnus, et sont peut-être destinées à 
compenser les violences que les hommes commet- 
tent en sens inverse, dans le sens du péché. Un 
excès apparent compense un excès réel. 

A dater de ce moment, la vie de saint Siméon 
renversa toutes les habitudes des hommes et 
même presque toutes les habitudes des Saints. 
Autant il s'était appliqué à fuir les hommes, au- 
tant il s'appliqua à s'y mêler. Mais, au heu de 
chercher parmi eux ce qu'on y cherche ordinai- 
rement, il chercha et trouva le contraire. II passa 
pour fou et, à travers tout ce qu'il fallait pour 
produire l'effet contraire, il produisit l'effet de- 
mandé et promis. Il est vrai qu'il le rechercha 
par tous les moyens naturels. Mais, à l'instant où 
sa sagesse allait le trahir, toujours quelque chose 
d'inattendu vint au secours de son désir et lui 
conserva l'apparence de la folie. Ainsi, sa con- 
duite vis-à-vis des hommes fut différente dans les 
deux phases de sa vie : il commença par les fuir 
et finit par les rechercher. Mais l'unité de l'Es- 
prit préside à ces différentes démarches ; car il 
cherche l'obscurité d'abord , ensuite le mépris ; 
de sorte que la prudence humaine est deux fois 
confondue, par sa retraite d'abord et, comme si 
cela ne suffisait pas, par son audacieuse immixtion. 



410 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Car si jamais quelqu'un prêcha à temps et à 
contretemps, ce fut lui. Il ne choisissait ni les 
hommes, ni les choses, ni les compagnies, ni les 
moments. Il se jetait dans la mêlée des aventures 
humaines ; il se précipitait à la tête des pécheurs 
sans regarder aux circonstances. Il ne se croyait 
pas tenu aux précautions qu'ont observées beau- 
coup de Saints. Même vis-à-vis des dangers, il 
usait d'une liberté merveilleuse. Car le vieillard 
Nicon lui avait promis, dans son apparition, que 
les périls de la chair n'existaient plus pour lui. 
C'est pourquoi il se lançait dans les sociétés les 
plus mal famées. Il abordait les voleurs dans 
leurs antres, les hommes et les femmes de mau- 
vaise vie. Seulement l'Esprit qui le conduisait 
éclatait par des conversions d'autant plus frap- 
pantes que les habitudes du prédicateur étaient 
plus extraordinaires et ses paroles plus intem- 
pestives. Il réussissait là où un autre eût échoué 
cent fois, et il réussissait sans se trahir. On di- 
sait : « Siméon est fou, » ou bien on ne disait rien ; 
mais on se trouvait converti. 

Un jour, par compassion pour sa folie, le diacre 
de l'église d'Emère donna l'hospitalité à Siméon. 
Quelque temps après, voici le diacre accusé de 
meurtre. Toutes les apparences sont contre lui : 
il est condamné à mort. Au moment de l'exécu- 
tion, la potence étant déjà dressée, deux cavaliers 
arrivent brid* abattue et criant au bourreau : 
« Arrêtez, arrêtez; celui-ci est innocent. Nous 
tenons le coupable, » 



SAINT SIMÉON SALUS 411 

Le diacre délivré vient trouver Siméon, et lui 
voit sur la tète deux globes de feu. Il n'ose ap- 
procher ; mais Siméon lui dit : « Rends grâce à 
Dieu, mais souviens -toi de deux pauvres que tu 
as refusé de secourir quand tu pouvais le faire. 
C'est pour cette faute vraie que tu as été accusé 
d'un crime faux. » 

Prévoyant le tremblement de terre qui allait 
renverser Antioche, il entra dans un édifice public, 
un fouet à la main. Il frappa certaines colonnes, 
disant : « Toi, ne bouge pas. Ton seigneur t'or- 
donne de demeurer ferme. » 

Les colonnes qu'il avait touchées restèrent im- 
mobiles. Il avait dit à l'une d'elles : « Toi, tu ne 
tomberas ni ne tiendras. » 

Celle-ci demeura penchée et fendue. 

Il entra dans une école et salua respectueuse- 
ment certains enfants. 

Puis, se tournant vers le maître : « Oh ! gardez- 
vous de les frapper, dit-il. Je les aime et ils vont 
faire un grand voyage. » Le maître d'école regarda 
sortir le fou. Mais bientôt la peste se déclara 
dans la ville, et tous les enfants qu'avait salués 
Siméon moururent. 

Et cependant il passait pour fou. Il est vrai 
qu'il soutenait sa réputation en mettant de son 
côté toutes les apparences de la folie. Mais, dans 
une circonstance où quelqu'un allait dire la vérité, 
celle-ci fut retenue d'une façon effrayante sur les 
lèvres d'où elle allait sortir. 

Parlant à un homme riche et puissant qui de- 



412 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

meurait aux environs d'Emère, Siméon lui avait 
dit: «Tu as fait telle action que personne ne sait. 
Tu as cette pensée que personne ne connaît. » 

Cet homme, épouvanté comme en présence d'un 
prophète, voulut publier la merveille qu'il voyait. 
Mais sa langue demeura immobile, et il cessa de 
pouvoir parler. 

Ainsi la prière de Siméon demeura exaucée ; 
ainsi la vérité fut arrêtée un moment par la prière 
de Siméon, comme autrefois le soleil par la 
prière de Josué. Ainsi éclata la puissance qui 
présidait à Terreur des hommes. 

Le temps arrivait où, dans les décrets éter- 
nels, Siméon devait se reposer. Il en fut prévenu 
intérieurement, et il retourna à son ancienne so- 
litude pour tenir la promesse qu'il avait faite à 
Jean, le revoir avant de mourir et lui annoncer 
leur prochain départ à tous deux. On ne connaît 
pas leur conversation. Quels souvenirs et quelles 
espérances s'élevèrent en eux, après une telle 
union, après une telle séparation, après une telle 
vie, avant une telle mort ? Nous l'ignorons. Si- 
méon revint chez son hôte, le pria de ne point 
entrer avant deux jours dans sa cellule et s'y en- 
ferma. Car il voulait dérober sa mort comme sa 
vie à la connaissance des hommes. Il voulut 
même les tromper par sa mort comme par sa 
vie; il se cacha sous les sarments qui lui ser- 
vaient de lit, et mourut. 

Quand on entra* au bout de deux jours, dans . 
sa cellule, on le trouva mort, et le lieu où gisait 



SAINT SIMÉON SALUS 413 

son corps fit croire qu'il avait rendu l'âme dans 
quelque égarement et dans un accès d'insanité. 

On porta son corps, sans donneur, au cime- 
tière des pèlerins. Mais des voix célestes s'élevè- 
rent en l'air, et les anges chantèrent, puisque les 
hommes ne chantaient pas. Stupéfaits de cette 
merveille, les habitants d'Emère se souvinrent et 
se repentirent. Sortant de leur sommeil, ils se 
rappelèrent les prophéties et les vertus de celui 
qu'ils avaient possédé au milieu d'eux sans le 
connaître. Depuis qu'il était venu de la solitude, 
ses cheveux et sa barbe n'avaient jamais poussé, 
et sa tonsure était restée sur sa tête, une fois 
pour toutes, sans avoir besoin d'être renou- 
velée. 

Suivant l'usage des hommes, ceux qui Pavaient 
méconnu vivant le pleurèrent mort, et chacun se 
dit : Si j'avais su ! 

Mais les prodiges de sa vie n'apparurent qu'à 
ce moment. 

Le Martyrologe romain fait mention de lui au 
premier jour de juillet. 



FIN 



i 



1 



TABLE DES MATIÈRES 



DÉCLARATION DE L* AUTEUR V 

Préface VII 

ChapitrePremibr. — Les rois mages i 

Chapitre II. — Conversion de Saint Paul x3 

Chapitre III. — Saint Jean Chrysostome 25 

Chapitre IV . — Saint François de Sales 51 

Chapitre V. — Siméon et Anne la Prophétessc 69 

Chapitre VI. — Saint Paphnuce 79 

Chapitre VII. — Sainte Françoise romaine 89 

Chapitre VIII. — Saint Grégoire le Grand 101 

ChapitreIX. — Saint Patrice é 115 

Chapitre X. — Saint Joseph ia3 

Chapitre XI. — Privilège du mois de mars 135 

Chapitre XII. — La un de mars 139 

Chapitre XIII. — Saint Ezéchiel. 149 

Chapitre XIV. — Saint Georges 157 

Chapitre XV. — Saint Pierre Célestin 167 

Chapitre XVI. — Saint Philippe de Néri 177 

Chapitre XVII. — Le mois de juin 185 

Chapitre XVIII. — Saint Antoine de Padoue 193 

Chapitre XIX. — Saint Lieufroi 205 

Chapitre XX. — Saint Jean-Baptiste ai3 

Chapitre XXI. — Saint Goar 223 

Chapitre XXII. — Saint Elie 229 

Chapitre XXIII* — Sainte-Anne 241 






416 TABLE DES MATIÈRES 

CHAPITRE XXIV, — Sainte Hélène , 353 

Chapitre XXV, — L'invention de la Sainte Croix a63 

Chapitre XXVI. — Saint Bernard 2 j3 

Chapitre XX VIL — Saint Augustin ,.»,*,,.,,..„ 399 

Chapitre XXVIII. — Sainte Catherine de G înes, . .. 3og 

Chapitre XXIX. — Saint Joseph de Cuperlino... ♦.,,.,.,, 3ai 

Chapitre XXX. — Saint Denys 335 

Chapïtri XXXI. — Sainte Thérèse.,,. 345 

Chapitre XXXII. — Saint Jade 355 

Chapitre XXX11I . — Sainte GeHrude 363 

CHAPITRE XXXtV, — Saiat Jean deMalha et Saint Félix 

du Valois.,* ,. ♦ ,. ,,. ,..*-, *. , ... 37g 

Chapitre XXXV. — Saiot Christophe. 3gj 

Chapitre XXXVI. — Marie AJacocque 395 

Cha pitre XXX VIL — Saint Siméon Saks 405 



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